Dans la « jungle » entre la Pologne et la Biélorussie, un statu quo glaçant

 

Plusieurs milliers de réfugiés restent massés dans l’immense forêt de Podlachie, entre Pologne et Biélorussie.

Par Jakub Iwaniuk (Varsovie, correspondance), Le Monde, le 16 décembre 2021

C’est devenu, au fil des semaines, une sinistre routine : chaque nuit, plusieurs dizaines de migrants forcent, avec le soutien actif des gardes-frontières biélorusses, les fils barbelés le long de la « frontière verte » de l’Union européenne, entre la Pologne et la Biélorussie, parsemée sur près de 180 kilomètres d’épaisses forêts, de marécages et de rivières. Ces incidents ne se font pas sans violences : jets de pierre et de pétards en direction des forces polonaises, provocations de la part de l’armée biélorusse. Pendant ces assauts, qui engagent parfois jusqu’à deux cents personnes, les forces biélorusses aveuglent les gardes polonais avec des stroboscopes et des lasers.

Sur le front humanitaire, les activistes dévoués à l’aide des migrants sont exténués. Ils sont une cinquantaine à se relayer en permanence depuis des mois, pour apporter les premiers secours à ceux qui, perdus dans la forêt, signalent leur détresse par téléphone. Au-delà des vêtements chauds, de la nourriture, des boissons ou des kits de survie, ce sont les batteries de recharge des téléphones portables qui sont les biens les plus convoités. Dans les immenses forêts de Podlachie, appelées par les migrants « la jungle », on peut survivre plusieurs journées sans nourriture, mais pas sans la localisation GPS de son téléphone.

La première semaine de décembre, les températures nocturnes dans la région sont tombées en dessous de – 10 °C. Il fait nuit noire à 16 heures. Le bilan officiel d’une vingtaine de morts est largement sous évalué selon les activistes, et les populations locales relatent régulièrement de macabres histoires de corps aperçus en forêts ou dans les marécages. En raison du flou juridique entourant le statut de la zone, les habitants restent relativement discrets vis-à-vis des autorités, car toute documentation photographique ou vidéos était encore récemment interdite. L’endroit reste largement surmilitarisé.

Piège infernal

Après trois mois d’interdiction totale d’accès aux médias et aux ONG à proximité immédiate de la frontière côté polonais, pour cause d’« état d’urgence », les autorités de Varsovie ont été forcées de lever légèrement ces restrictions. Les règles n’en restent pas moins draconiennes : l’accès des journalistes est encadré par l’armée et ne peut se faire de manière autonome. Les médias ne peuvent recueillir des informations qu’auprès des sources officielles, polonaises et biélorusses, et par le biais des rares vidéos indépendantes fuitant de la zone. Trois photoreporters qui se trouvaient pourtant en dehors du secteur interdit ont été victimes de violences de la part de l’armée polonaise.

Pour les migrants, le piège infernal entre les gardes-frontières biélorusses et polonais reste tendu. Les premiers forcent violemment les réfugiés à franchir la frontière (des passages à tabac et des cas de réfugiés poussés dans des cours d’eau ont été rapportés) tandis que leurs homologues polonais pratiquent le refoulement de manière systématique, déportant des familles entières en pleine forêt. La destruction des téléphones portables est aussi devenue une pratique courante. Les médias polonais relatent des histoires bouleversantes, comme celle d’une fillette de 4 ans, séparée de ses parents et perdue en forêt, dont la trace n’a toujours pas été retrouvée. Le médiateur de la République polonaise a été saisi de l’affaire. La mort d’une femme, après avoir fait une fausse couche en forêt, a également profondément ému l’opinion publique.

Cinq mois après le déclenchement de la crise migratoire, résultat de l’installation par le régime du président biélorusse, Alexandre Loukachenko, d’un pont aérien entre Minsk et le Moyen-Orient, deux logiques s’opposent sur le front de ce « conflit hybride » : d’un côté celle de la raison d’Etat polonaise et de l’Union européenne, qui refusent de céder au chantage d’un régime devenu infréquentable ; de l’autre celle des ONG, qui soulignent le besoin criant d’une aide humanitaire professionnelle. En Pologne, sous le gouvernement nationaliste de Jaroslaw Kaczynski, ces deux logiques sont incompatibles. Même si le nombre de réfugiés concerné est relativement modeste par rapport à la crise migratoire de 2015 – une vingtaine de milliers tout au plus –, il s’agit pour Varsovie d’une question de principe.

Lettre à la Commission européenne

A cet égard, le projet d’Alexandre Loukachenko visant à déstabiliser l’UE a provoqué l’effet inverse : la Pologne, pays ostracisé sur la scène européenne pour ses violations répétées des principes de l’Etat de droit, a profité d’un élan de solidarité sans précédent de la part de ses partenaires européens, des institutions européennes et de ses alliés de l’OTAN. Avec l’approche de l’hiver, la situation s’est aussi retournée contre le dictateur biélorusse, qui se voit obligé de rapatrier par la force nombre de réfugiés. Quatre mille personnes auraient déjà embarqué à bord de charters retours vers la Syrie et l’Irak. Neuf mille personnes avaient, fin novembre, réussi à passer la frontière et à rejoindre l’Allemagne. Mais il resterait encore entre 5 000 et 7 000 réfugiés en Biélorussie, selon les autorités polonaises

« Nous nous préparons à ce que cette crise s’étende dans la durée, au-delà de l’hiver, estime le porte-parole du coordinateur des services spéciaux polonais, Stanislaw Zaryn. Les Biélorusses ont mis en place tout un dispositif de hangars, pour faire passer l’hiver à ces personnes. C’est pourquoi la construction du mur que nous prévoyons à la frontière est nécessaire. » Le gouvernement se fixe pour objectif de terminer l’infrastructure de 180 kilomètres de longueur, composée de barreaux de cinq mètres de hauteur et de barbelés, d’ici le milieu de l’année 2022.

Loin des considérations géopolitiques, les organisations d’aide aux migrants et les défenseurs des droits humains, regroupées dans la vaste coalition Groupe frontière (« Grupa Granica »), qui ont porté assistance à près de 6 000 personnes depuis le début de la crise, ont écrit une lettre ouverte au ton cinglant à la Commission européenne, critiquant vertement les derniers projets de mesures de l’exécutif européen relatifs à la gestion des frontières.

« Ce projet met en place des mesures qui renforcent l’état de non-droit et les atteintes aux droits de l’homme, dénoncent-elles. Il légalise explicitement les pratiques exercées par le gouvernement polonais (…). Nous sommes effarés du fait qu’un projet enfreignant les droits humains et la Convention de Genève sur les statuts des réfugiés puisse être approuvé par les institutions européennes. »

« Je vois déjà la mort devant nous »

Farhad Mohammed, un Kurde Irakien de 34 ans, joint par téléphone, se trouve dans le principal hangar mis à disposition par les autorités biélorusses à Bruzgi, à deux kilomètres de la frontière. Mille personnes environ s’y entassent. « Actuellement, nous attendons tous une bonne nouvelle venant de l’Union européenne, qu’ils nous autorisent à rentrer », affirme-t-il. Un espoir entretenu par les services biélorusses, qui recrutent régulièrement de nouveaux candidats aux tentatives de passages en force, leur promettant de l’aide.

Farhad déplore les conditions de séjour dans le centre. « Nous n’avons pas le droit de sortir. Même quand nous allons aux douches, nous sommes accompagnés par l’armée. Rien n’est gratuit ici, et les Biélorusses nous exploitent : payer pour recharger son téléphone, des taux de change exorbitants, les prix des repas… Combien de temps pouvons-nous tenir comme ça ? » Mais, dit-il, pas question de se faire rapatrier.

« Je vois déjà la mort devant nous. Par – 15 °C, nos chances sont faibles. Mais il y a des familles avec enfants ici qui sont prêtes à tout. Même en cas de mauvaises nouvelles de l’UE, nous retenterons notre chance par la jungle. C’est le cas d’au moins la moitié de ceux qui sont ici. » S’il y a un point sur lequel s’accordent les autorités polonaises, les activistes et les réfugiés, c’est que la crise migratoire, bien que moins médiatisée qu’à ses débuts, n’est pas près de s’estomper.

Jakub Iwaniuk (Varsovie, correspondance)

Grande-Synthe: des personnes exilées attaquent la mairie en justice pour la destruction de leurs affaires

https://www.lavoixdunord.fr/1111833/article/2021-12-10/grande-synthe-des-migrants-attaquent-la-mairie-en-justice-pour-la-destruction-de

Après deux expulsions de campements qu’ils considèrent illégales notamment en raison de la confiscation ou de la destruction de leurs biens personnels.

La Voix du Nord | Publié le 10/12/2021

Des migrants attaquent en justice la mairie de Grande-Synthe, près de Dunkerque, après deux expulsions de campements au mois d’octobre. Des expulsions qu’ils considèrent illégales notamment en raison de la confiscation ou de la destruction de leurs biens personnels, a appris l’AFP auprès de leur avocat.

Ces six migrants, de nationalité iranienne, ont saisi lundi le juge de l’exécution du tribunal judiciaire de Dunkerque pour contester non le bien-fondé mais les modalités d’exécution de ces expulsions des 13 et 26 octobre, a expliqué leur avocat, Me Jérôme Giusti.

Selon lui, ces expulsions sont illégales d’abord parce que le procès-verbal d’expulsion n’a pas été notifié aux personnes qui vivaient sur ces campements, installés sur des terrains appartenant à la mairie. En outre, l’huissier de justice présent « commandait une société de nettoyage dont l’objet était de détruire, de lacérer les tentes et de confisquer les biens des personnes, ce qui est totalement interdit », souligne-t-il, rappelant que le droit applicable est le même que pour les personnes expulsées de leur appartement. « Un PV doit faire l’inventaire des biens sur les lieux, et si les personnes ne peuvent pas les récupérer immédiatement, elles doivent être informées qu’ils sont remis dans un local où elles pourront venir les chercher et que, si ce n’est pas le cas, ils seront vendus ou détruits sous un certain délai, pointe-t-il. Ils violent l’intimité des gens, parce que certains sont encore dans les tentes au moment où elles sont lacérées ! »

« Faire acter que de telles expulsions sont illégales »

Les migrants et leur avocat espèrent une annulation a posteriori des deux expulsions et une condamnation de la mairie de Grande-Synthe à des dommages et intérêts mais voudraient surtout « faire acter que de telles expulsions sont illégales ».

« J’ai vu les équipes de nettoyage donner des coups de couteau dans les bâches formant les abris des personnes. Les équipes de nettoyage ont pris sous mes yeux 5 tentes avec à l’intérieur de celles-ci des affaires personnelles », retrace Anna Richel, coordinatrice de l’association d’aide aux migrants Utopia 56 à Grande-Synthe et présente lors de l’expulsion du 13 octobre. Plus de 1000 personnes, majoritairement des Kurdes, vivaient dans le camp démantelé ce jour-là, selon l’association.

Migrations : le manque de solidarité délétère de l’UE

Par Thibaut Sardier, publié le 7 décembre 2021 dans Libération

Dans un rapport publié mardi, l’Institut Jacques Delors regrette le déficit de «dynamique politique» de l’Union européenne sur les migrations et l’asile, et demande de l’ambition à Emmanuel Macron qui prendra les rennes de l’UE en janvier. Parmi les pistes proposées, la mise en place d’un visa pour la recherche d’emploi,

Impasse à Lesbos, tensions à frontière Pologne-Bélarus, naufrage au large de Calais…
L’actualité tragique aux frontières de l’Europe rappelle – faute de consensus entre les Etats-membres – les manquements des politiques européennes en matière de migrations. Surtout lorsqu’il s’agit de les traiter sous l’angle de la solidarité. Pourtant, au total, plus de 50 000 personnes auraient trouvé la mort aux frontières de l’Europe depuis 1993. «Aucune dynamique politique ne semble aujourd’hui se dessiner», confirme l’Institut Jacques Delors dans un rapport publié le 6 décembre, deux jours avant qu’Emmanuel Macron ne présente les grandes lignes de sa politique pour la présidence française de l’Union européenne (du 1er janvier au 30 juin 2022). «A mi-chemin entre le réalisme désespérant et l’idéalisme improductif» – comprendre, pas nationalistes ou souverainistes, mais loin d’être «no border» pour autant –, les auteurs constatent que faute d’orientations communes, les Européens laissent s’accumuler des situations problématiques au regard des droits fondamentaux : refoulement injustifié de demandeurs d’asile à certaines frontières, longueur des procédures, accords avec des pays hors-UE pour «dissuader» les candidats à la migration, ou encore «survalorisation» des discours sécuritaires au détriment de la solidarité.

C’est un blocage politique devenu structurel qui explique cette situation. Au lendemain de la «crise» migratoire de 2015, des négociations entre pays européens ont été lancées par les institutions de l’UE. En septembre 2020, elles ont pris la forme d’un Pacte européen sur la migration et l’asile, toujours en cours de discussion du fait de désaccords insurmontables entre Etats. Résultat, les derniers textes a avoir fait consensus en matière d’asile remontent à 2013. Ils sont peu opérationnels en cas de circonstances exceptionnelles, comme on l’a vu en août avec les débats sur l’accueil en Europe d’Afghans fuyant le régime taliban . «Il faut une nouvelle directive sur la solidarité en cas de crise, climatique ou sanitaire par exemple, avec un dispositif temporaire plus contraignant pour les Etats», explique à Libé le président du groupe de travail et coordinateur du rapport, Jérôme Vignon. Le pacte de 2020 prévoit des initiatives en ce sens, qui n’ont pas encore été discutées au Conseil des ministres européens.

Mieux appliquer les procédures d’accueil des exilés

Le contexte et les acteurs de la campagne présidentielle qui débute en France ne devraient pas aider à investir sereinement la question des migrations. Pourtant, les auteurs du rapport appellent Emmanuel Macron à «résister à la tentation d’abandonner complètement le dossier» et notamment les négociations sur le dossier clé des demandes d’asile. Jusqu’ici, les accords de Dublin prévoient que les exilés effectuent leurs démarches dans le premier pays européen où ils sont enregistrés, soit dans la majorité des cas les Etats d’Europe du Sud. «Or, les Etats de première entrée n’instruisent pas toujours correctement les demandes d’asile, estimant que pour eux, le compte n’y est pas», commente Vignon. Mieux répartir l’effort d’accueil permettrait de mieux appliquer les procédures d’accueil des exilés, mais aussi de mieux gérer le cas de refus et le retour vers le pays d’origine

Le rapport s’inquiète aussi des personnes éligibles à la réinstallation, c’est-à-dire des réfugiés qui résident dans des pays non européens où ils ne peuvent être accueillis durablement. Les pays de l’UE ne se bousculent pas pour tenir leurs engagements : «1,47 million de réfugiés sont aujourd’hui éligibles à la réinstallation. Cependant, en partie à cause de la pandémie de coronavirus, seuls 26 000 réfugiés ont été conduits vers un pays tiers sûr [en 2021]», explique le document. Le texte invite les Etats membres à développer cet accueil sans l’utiliser comme levier de négociation avec les pays en question, et sans sélectionner les réfugiés qui ont tous droit à une protection, indépendamment de leur âge, de leur genre ou de leur capacité à travailler ou non.

Information claire sur les besoins de main d’œuvre sur le continent

Parmi ses propositions, le rapport de l’Institut Jacques Delors veut organiser des voies d’immigration légale. Il remet donc sur la table l’idée d’un visa pour la recherche d’emploi. «Il n’est pas possible d’entrer légalement dans l’UE pour chercher un emploi, alors même que les besoins des Etats-membres convergent de plus en plus», dit Jérôme Vignon. Demandé auprès des autorités consulaires avant le départ, ce document serait obtenu à condition de disposer d’un billet aller-retour ainsi que «des ressources suffisantes pour la durée du séjour». Mission impossible pour des migrants économiques qui, précisément, n’ont pas de tels moyens ? «Cette condition n’est pas disproportionnée par rapport à ce qu’exigent les passeurs», répond Vignon. Le coordinateur du rapport explique qu’une telle mesure ne pourra voir le jour qu’après une harmonisation des conditions minimales d’accès au marché du travail européen (existence d’un contrat de travail, désignation d’un employeur…), assortie d’une information claire sur les besoins de main d’œuvre sur le continent. Sans cela «l’UE ne sera pas en mesure d’attirer les travailleurs migrants dont elle a besoin», prévient le chercheur Yves Pascouau

Prenant la mesure du retard accumulé, le texte appelle à faire feu de tout bois pour l’élaboration de réponses communes. Si les négociations sur le Pacte patinent, des initiatives pour lutter contre les passeurs peuvent être lancées. La réforme de Schengen assurant la libre circulation en Europe, que doit présenter la Commission européenne ce jeudi, est une autre piste. «Il faut aussi créer des mécanismes de coopération renforcée entre les pays qui veulent aller plus loin sur l’asile», conclut Jérôme Vignon. A partir du 1er janvier, la balle est entre les mains de la France.

En Belgique, l’accueil des demandeurs d’asile arrive à saturation

 

Le réseau d’accueil des demandeurs d’asile belge est plein à craquer. Pendant deux mois, des exilés ont été contraints de dormir à la rue. L’ouverture de centres d’urgence offre une accalmie. Celle-ci sera temporaire, craignent les professionnels du secteur.

Par  Cédric Vallet, publié le 03 janvier 2022 à 09h29

Il est 7 heures du matin à Bruxelles, et les deux files d’attente s’organisent dans le calme, même si des pieds heurtent malencontreusement des sacs de couchage étalés sur le sol. Près de la porte du centre d’arrivée de l’agence belge pour l’accueil des demandeurs d’asile (Fédasil), cinq personnes dorment en rang d’oignon, le visage fouetté par la bruine. Un petit groupe d’hommes termine sa nuit sous une bâche en plastique, qui sert de tente improvisée.

A droite de l’entrée, c’est la file des publics « prioritaires » : mineurs non accompagnés, familles, femmes, personnes vulnérables. A gauche, celle des hommes seuls. Certains débarquent avec leur valise du Sénégal, de Géorgie, d’Erythrée et, surtout, d’Afghanistan. . Ils attendent leur tour pour enregistrer leur demande d’asile et bénéficier d’un premier accueil, de quelques jours, avant d’être transférés vers l’une des 84 autres structures du pays, le temps de l’examen de leur procédure.

Tous patientent devant ce centre de briques rouges aux allures vaguement médiévales surnommé le « petit château ». Premier dans la file d’attente, Karim est entouré de trois compagnons d’exil. Il a quitté l’Irak il y a un mois. Un ticket vers le Portugal avant de remonter, en train, vers Bruxelles. Il a grappillé quelques heures de sommeil à même l’asphalte, mais garde fermement sa première place. Plus loin, Abdullah, ressortissant sénégalais en errance depuis plus de deux ans, est reconnaissant : « Quelqu’un m’a vu dormir par terre et m’a offert ce blouson et ces gants, car il a fait froid et humide cette nuit. » Abzalshad, un Afghan, reste stoïque. « J’ai froid, mais ça ira. J’ai traversé une dizaine de pays, des montagnes et des forêts. Cela fait quatre mois que j’ai quitté l’Afghanistan, un peu avant l’arrivée des talibans. J’attends de pouvoir faire venir mes cinq enfants en Belgique. »

« Cela bloque au niveau politique »

Ce matin du 28 décembre 2021, tous les demandeurs d’asile ont pu entrer. C’est l’une des premières fois que cela arrive depuis le 19 octobre. Pendant deux mois, des dizaines d’hommes, parfois même des enfants, se sont vu refuser l’accès au « château » et ont été contraints de dormir dans les rues et parcs alentours avant d’enregistrer leur demande d’asile, car le réseau d’accueil est saturé. Les centres d’hébergement comptent aujourd’hui 29 000 places, qui s’avèrent insuffisantes.

Une extension temporaire du centre d’arrivée de 400 places a été ouverte, le 24 décembre, par la Croix-Rouge, permettant de trouver des solutions d’urgence. Mais le problème de fond demeure. En moyenne, 110 personnes intègrent le réseau d’accueil chaque jour via le centre d’arrivée, et 80 en sortent, parce qu’ils ont obtenu l’asile ou qu’ils sont déboutés. « Nous nous attendons à devoir de nouveau refuser des entrées ces prochaines semaines », confie un travailleur de Fédasil. Lundi 3 janvier, à 9 heures, 50 hommes n’ont pas pu rentrer dans le centre d’arrivée. Ils dormiront dehors.

Le gouvernement s’est lancé – tardivement, estiment les associations – dans une course à l’ouverture de places, alors que ces dernières années les capacités avaient été drastiquement réduites. Près de 1 500 lits supplémentaires sont désormais disponibles. Au sein de l’agence fédérale, on peste contre l’attitude du secrétaire d’Etat à l’asile et à la migration, Sammy Mahdi (CD&V, chrétien-démocrate flamand). « Nous crions dans le désert depuis des mois, regrette un travailleur de Fédasil, témoignant anonymement. Nous nous sommes sentis abandonnés. Le manque de places aurait pu être anticipé. Et nous demandons depuis octobre qu’un système de pré-accueil soit mis en place pour que personne ne dorme à la rue. Mais cela bloque au niveau politique. »

Le pré-accueil d’urgence, destiné à offrir un abri avant l’introduction de la demande d’asile, est en partie assuré par le réseau associatif belge. La plate-forme citoyenne de soutien aux réfugiés et Médecins sans frontières hébergent, avec l’appui de la ville de Bruxelles, une centaine de personnes dans un hôtel. A plusieurs reprises Sammy Mahdi a marqué son opposition au financement d’une solution hôtelière, craignant « l’appel d’air » que cela pourrait engendrer.

Dysfonctionnements du règlement de Dublin

Mille places ont été ravagées par les inondations du mois de juillet. Une partie des capacités d’accueil est mobilisée pour isoler les demandeurs d’asile atteints du Covid-19. « Ces éléments ont joué en notre défaveur, mais la tendance à la saturation est un problème que nous observons depuis la fin de l’année 2018 », déplore Benoît Mansy, porte-parole de Fédasil.

Le nombre de demandeurs d’asile est en forte augmentation depuis l’été. La Belgique comptait entre 1 400 et 1 900 demandes d’asile chaque mois en début d’année 2021. Ce chiffre dépasse les 2 000, voire les 2 500 mensuels depuis juillet, dont 25 % d’Afghans. De janvier à novembre, 22 232 personnes ont demandé l’asile dans le pays. 27 742 demandes d’asile avaient été introduites en 2019, bien en deçà du record de 2015 : 44 760 demandes. Le Commissariat général aux réfugiés et apatrides est aussi débordé. Pendant ce temps, les demandeurs restent en centre.

Au sein du cabinet de Sammy Mahdi, Sieghild Lacoere, sa porte-parole, pointe les dysfonctionnements du règlement de Dublin, selon lequel le premier Etat traversé par un demandeur d’asile est responsable de l’examen de sa demande.  « La plupart des demandeurs d’asile sont passés par d’autres pays de l’Union européenne, c’est là-bas qu’ils devraient suivre leur procédure. Si un demandeur d’asile peut voyager si facilement en Europe sans laisser d’empreintes digitales et sans voir un policier c’est que quelque chose ne fonctionne pas. »

Elle souligne l’engagement du gouvernement à créer 5 400 « places tampons », un système flexible de places d’accueil qui pourraient s’ouvrir ou se fermer en fonction des flux d’arrivées. Le processus est long. « Le secrétaire d’Etat avait annoncé son intention d’ouvrir les places tampons en octobre 2020, explique Tine Claus, directrice de l’ONG flamande Vluchtelingenwerk Vlaanderen. Il a fallu attendre la crise de l’accueil, presque un an plus tard, pour qu’on cherche à appliquer concrètement cette solution. »

Cédric Vallet(Bruxelles, correspondance)

 

convois solidaires vers la Grèce : annuaire des points de collectes

ANNUAIRE COMPLET DES POINTS COLLECTE EN FRANCE
Convoi solidaire vers la Grèce, hiver 2022
★ 06 ANTIBES – Tél. 06 83 17 00 85 (Natalia)
Point collecte permanent jusqu’au 31 janvier

★ 09 FOIX – Tél. 06 30 05 96 80 (Jean-Pierre)

Point collecte urgent jusqu’au 8 janvier

★ 10 TROYES – Tél. 06 45 55 21 11 (Claudine)

ou 06 32 51 97 20 (Dom)
Point collecte permanent jusqu’au 25 janvier
★ 11 ARQUES – Tél. 0633965988 (Denis)
Point collecte urgent jusqu’au 8 janvier
★ 11 CASTELNAUDARY – Tél. 06 47 28 55 37 (Odile)
Point collecte permanent jusqu’au 28 janvier
★ 13 ARLES – Événement avec collecte
Le 3 février (organisé par ATTAC Arles)
Rencontre au sujet de la situation en Grèce, de l’actualité des luttes et des actions du mouvement social, en présence de Maud et Yannis Youlountas et d’autres anciens des convois solidaires
★ 13 MARSEILLE – Tél. 06 18 25 76 24 (Anne)
Point collecte permanent jusqu’au 31 janvier
★ 13 MARTIGUES – Tél. 06 86 20 35 62 (Nicole)
Point collecte permanent jusqu’au 31 janvier
★ 13 PORT-SAINT-LOUIS – Tél. 06 22 97 69 30 (Sylvie)
Point collecte permanent jusqu’au 31 janvier
★ 19 BRIVE-LA-GAILLARDE – Tél. 07 83 45 30 86 (Bastien)
Point collecte permanent jusqu’au 25 janvier
★ 31 MURET – Tél. 06 59 48 54 63 (Cass)
Ne pas envoyer de texto, appeler directement
Point collecte permanent jusqu’au 25 janvier
★ 33 BORDEAUX – Tél. 06 31 12 79 68 (Philippe)
Point collecte permanent jusqu’au 25 janvier
★ 34 MONTPELLIER – Tél. 06 52 39 13 89 (Ime)
Point collecte permanent jusqu’au 25 janvier
★ 34 MONTPELLIER – Tél. 06 69 56 36 01 (Naomi)
Point collecte permanent jusqu’au 25 janvier
★ 34 SÈTE – Tél. 06 78 00 05 79 (Valérie)
Point collecte permanent jusqu’au 25 janvier
★ 38 GRENOBLE – Tél. 06 72 96 34 37 (Christophe)
Point collecte permanent jusqu’au 5 février
★ 38 GRENOBLE – Tél. 06 81 03 18 32 (Patrick)
Point collecte permanent jusqu’au 5 février
★ 46 BELFORT-DU-QUERCY – Tél. 06 15 38 08 97 (Zoé)
Point collecte permanent jusqu’au 25 janvier
★ 46 CAHORS – Tél. 06 84 87 86 26 (Cécile)
Point collecte permanent jusqu’au 25 janvier
★ 58 NEVERS – Tél. 06 88 85 63 74 (Émilie et Clément)
Point collecte permanent jusqu’au 5 février
(et événement probable le 17 janvier, à préciser)
★ 71 MÂCON – Tél. 06 85 63 74 54 (Jean-Luc)
Point collecte permanent jusqu’au 7 février
★ 71 TOURNUS – Tél. 06 85 63 74 54 (Jean-Luc)
Point collecte permanent jusqu’au 7 février
★ 73 CHAMBÉRY – 06 73 56 76 50 (Yannick)
Point collecte permanent jusqu’au 22 janvier
★ 73 CHAMBÉRY – Événement avec collecte
Le 22 janvier (date et lieu à confirmer)
Point collecte permanent jusqu’au 22 janvier
Org. FA de Chambéry
★ 81 ALBI – Tél. 07 69 35 81 37 (Clément)
Point collecte permanent jusqu’au 28 janvier
★ 81 LAGRAVE – Tél. 05 63 81 55 62 (Annick et Eric)
Point collecte permanent jusqu’au 28 janvier
★ 81 MARSSAC-SUR-TARN – Tél. 06 01 83 24 61 (Josie et Patrice C.)
Point collecte permanent jusqu’au 28 janvier
★ 81 AUSSILLON – Tél. 06 83 75 30 10 (Patrice K.)
Ne pas appeler, mais envoyer un texto
Point collecte permanent jusqu’au 28 janvier
★ 81 MOULAYRES – Événement avec collecte
Le dimanche 9 janvier de 15h à 19h à la salle communale
« Galette sans roi ni maître » (amenez gâteaux et boissons à partager)
Organisé par ELAFF (écolos libertaires antifascistes et féministes) en présence de Maud et Yannis Youlountas et d’autres anciens des convois solidaires

Les traversées de la Manche en « small boats » en nette augmentation

Par Juliette Bénézit, 26 juillet 2021

Cet été, les tentatives de traversées se multiplient malgré le danger. Lundi 19 juillet, au moins 430 personnes ont rejoint le Royaume-Uni par la mer. Un record.

C’est un phénomène en pleine expansion qui préoccupe les autorités françaises et britanniques. Selon la préfecture du Pas-de-Calais, depuis le début de l’année, plus de 8 000 personnes migrantes ont rejoint les côtes anglaises en traversant la Manche à bord d’embarcations de fortune  appelées « small boats ». Un chiffre quasi équivalent à celui de l’année 2020. Cet été, les tentatives de traversées se multiplient malgré le danger. Lundi 19 juillet, au moins 430 personnes ont rejoint le Royaume-Uni par la mer. Un record.

De part et d’autre de la Manche, cette situation a entraîné des réactions en urgence. Samedi 24 juillet, Gérald Darmanin s’est rendu à Calais dans le cadre d’un déplacement consacré à la « lutte contre l’immigration clandestine ». A cette occasion, il a annoncé avoir demandé à l’Agence européenne de surveillance des frontières, Frontex, de « s’occuper du nord de l’Europe » et « singulièrement du littoral Nord-Pas-de-Calais ».

Quelques jours plus tôt, mardi 20 juillet, le ministre de l’intérieur s’entretenait avec son homologue britannique, Priti Patel, lors d’une réunion en visioconférence. Dans une déclaration commune, la France et le Royaume-Uni ont annoncé avoir « renforcé leur action conjointe ». A savoir : un doublement des effectifs policiers pour couvrir une plus large partie du littoral et un renforcement des moyens de contrôle.

Départs simultanés le long de la côte

Le Royaume-Uni s’est par ailleurs engagé à investir 62,7 millions d’euros en 2021-2022 pour « appuyer la France dans son action d’équipement et de lutte contre l’immigration irrégulière ». Pour tenter d’enrayer la dynamique, la préfecture du Pas-de-Calais a publié, jeudi 22 juillet, un arrêté interdisant, dans six communautés de commune du département, la vente et l’achat de plus de 10 litres de carburant à emporter manuellement, sauf « usages professionnels » ou « nécessités dûment justifiées ». Une première.

C’est en 2018 que les premières embarcations ont commencé à débarquer en nombre jusqu’aux côtes du Kent, dans la région de Douvres. Cette année-là, d’après la préfecture du Pas-de-Calais, 276 personnes ont rejoint l’Angleterre. Puis les chiffres ont explosé : 1 905 arrivées ont été enregistrées en 2019, 8 483 en 2020.

Plusieurs éléments expliquent le phénomène. D’une part, la sécurisation continue du port de Calais et du site d’Eurotunnel a entravé les possibilités de passage en poids lourd. D’autre part, selon la préfecture du Pas-de-Calais, les réseaux de passeurs ont largement investi et développé ce « marché lucratif », facturant une traversée entre « 3 000 et 20 000 euros ». Actuellement, les passeurs organisent des départs simultanés tout le long des 110 kilomètres de côte, afin de déborder les services de secours en mer pour qu’un maximum d’embarcations parviennent jusqu’aux eaux britanniques.

Les négociations s’éternisent

Côté Royaume-Uni, la situation enflamme les brexiters les plus convainvcus, au premier rang desquels la ministre de l’intérieur, Priti Patel, qui n’a de cesse de répéter sa volonté de « reprendre le contrôle des frontières ». La semaine dernière, les députés britanniques ont examiné un projet de loi très controversé porté par Mme Patel et dénoncé comme attentatoire au droit d’asile. Le texte vise notamment à criminaliser les traversées en « small boats » en portant de six mois à quatre ans de prison les peines encourues en cas d’ « entrée illégale » dans le pays.

Londres presse aussi la France et l’Union européenne de trouver un accord sur le dossier sensible des renvois. Et pour cause : les questions migratoires n’ont pas été discutées dans le cadre du Brexit. En conséquence, le Royaume-Uni est sorti, au 1er janvier, du régime d’asile européen commun et ne peut plus bénéficier du règlement dit « Dublin III », un texte qui détermine l’Etat responsable de l’examen d’une demande d’asile. Il s’agit, le plus souvent, du premier pays où les empreintes d’une personne ont été enregistrées et où elle peut, en principe, être renvoyée. Dans leur déclaration commune du 20 juillet, il est indiqué que « le Royaume-Uni et la France soutiennent l’idée d’un accord de réadmission entre le Royaume-Uni et l’Union européenne ». Les négociations s’éternisent.

Depuis la signature du traité du Touquet en 2003 qui acte le transfert de la frontière britannique sur le littoral français, Londres et Paris ne cessent de « renforcer » leur collaboration contre l’immigration clandestine, mettant en place une sécurisation toujours plus importante des lieux en échange de financements britanniques. « On assiste à une théâtralisation de la frontière, analyse Olivier Clochard, géographe et chargé de recherche au CNRS. C’est une mise en scène vis-à-vis de l’opinion publique pour dire que des décisions sont prises. Or, les gens continuent d’arriver. Aujourd’hui, il y a des traversées en bateau alors que c’était inimaginable auparavant. »

En 2020, dix personnes au moins ont péri ou disparu dans la Manche. Parmi elles, une famille kurde iranienne. Les deux parents et les trois enfants se sont noyés en octobre 2020. Le corps du petit dernier, Artin, 15 mois, a été repêché au large de la Norvège, plusieurs semaines après le drame. D’après des décomptes associatifs, au moins 302 personnes migrantes sont décédées à la frontière franco-britannique depuis la fin des années 1990.

 

 

A Calais, après vingt ans de crise migratoire, un épuisement généralisé

Par Juliette Bénézit, Le Monde du 26 juillet 2021

Bénévoles et habitants ne voient toujours pas d’issue dans cette ville qui attire encore des milliers d’exilés.

Zenawi se distingue par sa posture. On l’aperçoit au loin, planté au fond d’un campement où vivent une centaine d’exilés, à Calais (Pas-de-Calais). Il se tient à l’écart et ne bouge pas. Le jeune homme est un Erythréen de 24 ans au visage rond. Il porte une épaisse doudoune noire et une boucle d’oreille qui brille. Zenawi balaye l’endroit du regard, puis lance : « Ça fait peur. »

Quelques heures plus tôt, le jeune homme est arrivé à la gare ferroviaire de Calais-Fréthun, bagages en main. En ville, il a demandé quoi faire, où aller. On lui a indiqué ce camp situé près de la rocade portuaire, où vivotent principalement des Erythréens. Ici, les détritus jonchent le sol et certaines silhouettes sont amaigries. Après avoir passé six ans en Suisse, où sa demande d’asile a été rejetée plusieurs fois, le dernier espoir de Zenawi se situe désormais de l’autre côté de la Manche, en Angleterre. Il demande : « Combien ça coûte pour passer là-bas ? »

Abderrahmane, un Soudanais de 17 ans, est à Calais depuis un mois. Il flotte dans ses vêtements et marche en tongs. Le jeune homme est installé dans un autre camp de la ville, situé dans la zone de l’hôpital, où se concentrent environ 500 personnes. Là, en s’enfonçant, on aperçoit sous les feuillages des bâches trouées, des couvertures de survie, une paire de gants, des boîtes de conserve vides. A quelques mètres d’une décharge d’excréments, on tombe sur une poussette abandonnée. Tous les soirs, Abderrahmane dort sous un arbre avec son duvet. Il n’a pas de tente. Pour trouver le camion qui l’emmènera en Angleterre, il dit qu’il se débrouille tout seul : il n’a plus d’argent pour payer les passeurs.

Abderrahmane, 17 ans, a quitté sa ville natale de Wad Madani, au Soudan, il y a quatre mois. Il a traversé la Libye et l’Italie pour arriver à Calais il y a un mois. Tout comme ses amis avec qui il partage un arbre à l’intérieur de la jungle « Hospital », l’adolescent rêve d’Angleterre.  Du fait des passages et évacuations répétitives par les forces de l’ordre, les exilés de la jungle « Hospital » n’ont plus de tentes. Les personnes se retrouvent sans-abri et terminent souvent la nuit sur les parkings et les ronds-points aux abords de la « jungle », pour ne pas se faire réveiller par la police.

Après vingt ans de crise humanitaire, les destins des migrants de passage à Calais se brisent toujours au sein de cette ville qui les plonge dans un abîme de misère. D’après les chiffres des associations et de la préfecture du Pas-de-Calais, entre 900 et 2 000 exilés sont présents sur le littoral, principalement des Erythréens, des Soudanais, des Afghans, des Iraniens et des Syriens, parmi lesquels de plus en plus de femmes et d’enfants. Après vingt ans de crise humanitaire, cette détresse laisse place à un épuisement généralisé, des bénévoles aux habitants, qui ne voient toujours pas d’issue.

Des évacuations toutes les quarante-huit heures

Cet été, comme depuis deux décennies dans le Calaisis, il y a urgence. Urgence, selon le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, en déplacement à Calais samedi 24 juillet, à sécuriser davantage la frontière franco-britannique, à renforcer la présence policière et la lutte contre les passeurs. Depuis le début de l’année, plus de 8 000 exilés ont rejoint le Royaume-Uni à bord de « small boats » – des petites embarcations de fortunes –, presque autant que sur l’ensemble de l’année 2020.

Urgence également, pour les associations humanitaires, qui s’alarment : comment poursuivre leurs missions ? Comment distribuer de la nourriture alors qu’un arrêté préfectoral interdit cette activité dans une partie de la commune et que les autorités intensifient la pression sur la dizaine de campements situés en périphérie de la ville ? « En ce moment, les évacuations ont lieu tous les jours, à des rythmes différents. La police ne vient plus nécessairement le matin, mais parfois en plein après-midi », rapporte Pierre Roques, de l’association Utopia 56.

Le plus souvent, les exilés se déplacent de quelques mètres et reviennent aussitôt. Leurs effets personnels, comme leur tente ou leur téléphone portable, peuvent être saisis. Ils ont trois semaines pour les récupérer dans un local mais nombreux sont ceux qui racontent ne pas les retrouver. « A force, il y a une pénurie de tentes. On n’a plus de stock », déplore Pierre Roques.

Depuis le démantèlement de la « jungle » de Calais en 2016, où s’entassaient près de 10 000 personnes, les autorités veulent éviter les « points de fixation ». Jusqu’à récemment, les évacuations étaient organisées toutes les quarante-huit heures. « On voit, sous le mandat d’Emmanuel Macron, l’industrialisation de cette politique de dissuasion qui est mise en place depuis plusieurs années », analyse Pierre Bonnevalle, actuellement chargé, par la Plate-forme des soutiens aux migrants, de mener une étude sur les politiques publiques à l’œuvre dans le Calaisis depuis trente ans. « C’est la seule manière de ne pas laisser des choses inacceptables s’installer », a défendu Gérald Darmanin, samedi, dansune interview à La Voix du Nord

En janvier 2018, le président de la République, Emmanuel Macron, définissait les contours d’un « socle humanitaire » mis en place par l’Etat à Calais. A savoir, l’organisation de distributions de nourriture assurées par des associations mandatées, le rétablissement d’accès aux douches et à l’eau et la possibilité de mises à l’abri d’urgence.

Un dispositif jugé « insuffisant » par la Commission nationale consultative des droits de l’homme, dans un avis rendu le 11 février. L’autorité administrative indépendante appelle à « mettre fin à la politique sécuritaire dite du “zéro point de fixation” » et recommande « la création de petites unités de vie, le long du littoral, permettant aux exilés de trouver un lieu sécurisé et un temps de répit propice à une réflexion sur leur projet migratoire ».

« On se sent souvent impuissants »

En attendant, les associations tentent de s’adapter. Utopia 56, par exemple, effectue des maraudes sept jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre. L’association est arrivée dans le Calaisis en 2015. Leurs bénévoles sont jeunes. La plupart ne sont pas de la région. Portés par leur indignation, ils viennent prêter main-forte pour quelques mois ou quelques semaines.

En cette soirée du 13 juillet, Mathilde Le Viavant, 27 ans, et Lucille Echardour-Coural, 22 ans, assurent une maraude. Au volant d’un van bleu marine cabossé, elles sillonnent la ville et les campements dans le but de mettre en relation le Samusocial et les familles à la rue. « On se sent souvent impuissants. La semaine dernière, on a laissé 31 personnes dehors, avec des femmes et des enfants. Il n’y avait plus de place au 115, témoigne Lucille. Il faut aussi se ménager psychologiquement. On n’a pas forcément la maturité émotionnelle pour voir tout ça. »

Ce soir-là, une maman afghane leur a téléphoné depuis son campement. Elle est accompagnée de sa fille de 6 ans et porte son bébé d’un an dans ses bras. Toutes les trois viennent d’arriver de Belgique, où leur demande d’asile a été rejetée. La mère est anxieuse. Elle explique qu’elle ne sait pas vraiment si elle veut aller au Royaume-Uni. Elle montre ses chaussures pleines de boue et confie qu’elle n’en a pas d’autre. Elle raconte que sa petite fille lui demande tous les jours : « Maman ! Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? »

« [A la fin des années 1990], je trouvais que ce lieu était dur, raconte Martine Devries, une Calaisienne de 73 ans. Finalement, c’était le paradis comparé à la situation actuelle »

Certains bénévoles plus âgés, des militants de la première heure, ne parviennent plus toujours à faire face à ce désarroi, épuisés de « vider l’océan à la petite cuillère ». Martine Devries, une Calaisienne de 73 ans, s’était engagée pour les réfugiés à la fin des années 1990. A cette époque, des Kosovars fuyant la guerre s’étaient installés dans un parc du centre-ville, rendant pour la première fois visible la cause des migrants bloqués dans le Calaisis.

Cette ancienne médecin généraliste a ensuite assuré des consultations au centre humanitaire de Sangatte, où quelque 67 000 exilés ont transité entre 1999 et 2002. « A l’époque, je trouvais que ce lieu était dur, raconte-t-elle. Finalement, c’était le paradis comparé à la situation actuelle. »

Christian Salomé, 72 ans, a passé la main avant que la maladie ne le rattrape. Pendant plus de dix ans, cet ancien salarié d’Eurotunnel a dirigé L’Auberge des migrants, une association créée en 2008. Il y a consacré toute sa retraite. Il accueillait chez lui des exilés, les accompagnait dans leurs démarches. Sa conjointe, Marie, 70 ans, une enseignante à la retraite, confie : « On a parfois frôlé le burn-out et on a souvent pleuré. »

Riverains « exaspérés »

D’après la préfecture du Pas-de-Calais et la municipalité, la situation migratoire continue d’alimenter les tensions en ville. Toutes deux indiquent que le nombre de mains courantes enregistrées est en augmentation depuis un an et que la présence policière a dû être renforcée. Des problèmes liés à la consommation d’alcool et des nuisances sont rapportées par les Calaisiens qui habitent à proximité des campements. La maire de la ville, Natacha Bouchart (Les Républicains), évoque des riverains « exaspérés » et une « perte d’attractivité » pour la commune.

A Calais, on raconte l’histoire de deux mondes qui s’ignorent et ne se connaissent pas ou si mal. Les « migrants » ? Tout juste les croise-t-on dans la rue, à la gare, dans les bus, au supermarché ou dans les parcs. En mai, Amnesty International a publié les résultats d’une étude menée avec Harris Interactive pour comprendre ce que ressent la population face à cette crise humanitaire. Bilan : c’est d’abord la situation économique de la ville qui préoccupe, alors qu’un habitant sur trois vit sous le seuil de pauvreté.

Ensuite, les répondants estiment que la crise, perçue comme insoluble, a dégradé l’image de la ville. Ils disent se sentir non pas insensibles au sort des exilés mais impuissants, lassés, découragés. Claire Millot, 70 ans, secrétaire générale de l’association Salam-Nord-Pas-de-Calais, évoque l’histoire de ce monsieur qui lui disait à propos des migrants : « Je veux que ces gens disparaissent, ils me culpabilisent. »

La route de Gravelines est une rue pavillonnaire proprette où de belles maisons de ville sont situées de part et d’autre de la chaussée. Tout proche, il y a la zone industrielle des Dunes. Pendant plusieurs mois, des campements y étaient installés, à côté des habitations et des commerces, avant que les lieux ne soient évacués, murés et grillagés. Valérie (le prénom a été modifié), la patronne d’un café avoisinant, évoque les difficultés rencontrées pendant cette période, les tensions, les clients qui se faisaient plus rares. « On comprend qu’ils veuillent aller au Royaume-Uni, mais qu’est-ce qu’on peut faire ?  », constate-t-elle.

Bisrat, un Erythréen de 23 ans, est à Calais depuis six mois. Le soir où nous le rencontrons dans le campement où il vit, il est assis sur un bloc de béton, seul. Il est le premier de sa famille à être parti et se sent investi d’une grosse responsabilité. Il est passé par la Libye, il a traversé la Méditerranée. Ses empreintes sont enregistrées en Italie, pays responsable de sa demande d’asile. Bisrat n’a plus d’argent pour payer les passeurs. Tous les soirs, il essaie de monter dans un camion, en vain. Il demande : « Qu’est-ce que je devrais faire ? »

 

 

« Amal marche à la recherche de sa mère »

Propos Recueillis Par Brigitte Salino dans Le Monde du 24 juillet

Stephen Daldry et Amir Nizar Zuabi racontent la genèse de la marionnette de « The Walk »

ENTRETIEN
Mardi 27 juillet, Amal partira de la frontière syro-turque. C’est une petite fille de 9 ans, représentée par une marionnette de 3,50 mètres de haut, qui va parcourir 8 000 kilomètres à pied et traverser huit pays d’Europe, jusqu’à Manchester, où elle devrait arriver le 3 novembre. Dans son parcours, baptisé « The Walk », elle sera accueillie dans une centaine de villes et de villages, où seront organisés des événements artistiques et éducatifs, dont beaucoup imaginés par des artistes syriens. Amal marche pour les enfants isolés, jetés sur les routes de l’exil. Stephen Daldry, producteur du projet, et Amir Nizar Zuabi, son directeur artistique, reviennent sur sa genèse.

Où et comment l’idée de « The Walk » est-elle née ?

Stephen Daldry : Dans la « jungle » de Calais, où deux auteurs britanniques, Joe Murphy et Joe Robertson, ont créé un théâtre éphémère, le Good Chance Theatre, en 2015. Ce théâtre est vite devenu un centre civique et culturel dans le camp, ainsi qu’une voix dans le débat international sur la crise d’accueil des réfugiés et des migrants. Il y avait beaucoup de gens engagés, dans la « jungle » de Calais, dont des Américains. Ensemble, nous nous sommes demandé comment créer un mémorial pour les millions de réfugiés qui traversaient l’Europe. Puis nous avons choisi une voie différente : leur offrir un acte de bienvenue. Nous sommes partis d’un personnage de la pièce TheJungle, que nous avions créée à Calais et qui a été multiprimée dans le monde : une mineure isolée de 9 ans, Amal. Nous avons demandé au Handspring Puppet de Johannesburg (Afrique du Sud) de créer la marionnette de cette petite fille. Et Amir Nizar Zuabi est entré dans le projet, pour le coordonner.

Que signifie « The Walk » ?

Amir Nizar Zuabi :Quand David Lan, le producteur de Good Chance, et Stephen Daldry m’ont parlé du projet, j’ai été ému par son ambition et sa simplicité. Une petite fille marche à travers l’Europe. Elle est seule, effrayée et épuisée. Mais beaucoup de gens vont l’aider. Mon expérience de metteur en scène palestinien, avec tout ce que cela signifie, a compté dans la façon dont j’ai abordé The Walk. En tant que directeur artistique, je voulais que cette marche soit belle et honnête. Nous avons fait une proposition à de très nombreux partenaires en Europe : Amal arrive dans votre ville, comment allez-vous l’accueillir ? Que peut-elle vous apprendre ? Quel sera l’échange entre elle et vous ? Nous avons reçu de très nombreuses propositions, très créatives. A chaque étape, un événement se produira, et l’ensemble formera une sorte de tapisserie du voyage d’Amal. Les artistes locaux établiront une interaction avec cette petite fille, vulnérable parce qu’elle a 9 ans, et impressionnante parce qu’elle mesure 3,50 mètres.

Il y a beaucoup d’enfants seuls sur les routes d’Europe. Pourquoi une Syrienne ?

A. N. Z. : Il y avait des réfugiés avant les Syriens, j’en suis un, mais la violence du conflit en Syrie a été telle que les gens ont fui en masse : tout un peuple a traversé les frontières. Et ce conflit a changé l’Europe. Il a changé le Royaume-Uni : le Brexit est en partie dû à l’afflux de réfugiés sur son territoire. Amal marche à la recherche de sa mère disparue. Quand elle commence, à Gaziantep, à la frontière syro-turque, elle ne sait pas qu’elle va aller à Manchester. Elle marche jusqu’à Adana, puis jusqu’à la ville suivante. Et ainsi de suite. Elle s’arrête à Manchester, parce qu’elle sent qu’elle peut y rester : au cours de son voyage, elle a acquis de l’expérience et reconstruit sa confiance dans les êtres humains. Amal peut poser ses affaires et dire : « Je fais partie de la communauté. »

S. D. : Je veux simplement ajouter que Manchester a une très longue histoire d’accueil de réfugiés, qui s’y sont installés et ont contribué à façonner l’identité de la ville, comme celle du Royaume-Uni.

Comment cett marche est-elle financée ?

A. N. Z. : Surtout par des collectes de fonds venus de particuliers, de sociétés, de l’Arts Council England [un fonds d’aide à la culture]. Nous sommes une petite équipe, la marche est un énorme défi logistique, et notre budget est très serré pour créer plus de cent événements dans 65 villes. Mais cela est compensé par le fait que chacun de nos partenaires a mis toute son énergie pour créer dans sa ville une journée pour Amal. Des milliers de personnes en Europe travaillent au projet. Dans le Talmud, il est écrit : « Qui sauve une vie, sauve l’humanité. »On peut adapter cet apophtegme à The Walk : si, au cours des 8 000 kilomètres, ne serait-ce qu’une seule personne est touchée par l’histoire d’Amal, cela aura valu la peine.

En France du 21 au 30 septembre, puis du 10 au 17 octobre.