enquête ouverte après la mort du nouveau-né d’une migrante

Deux articles à propos de la mort d’une nouveau-née, Aleksandra Hazhar, dès suite d’une intervention de la police sur la plage de Oye-Plage: Le Monde (ci-dessous) et Libération (plus bas).

« Ils n’avaient qu’un coup de fil à passer mais ils n’ont rien fait » : enquête ouverte après la mort du nouveau-né d’une migrante

Une plainte pour « violences volontaires » a été adressée au parquet de Boulogne-sur-Mer après le décès. Sa mère, une Kurde, avait été interpellée par les forces de l’ordre sur une plage du Pas-de-Calais alors qu’elle s’apprêtait à accoucher.

Par  et 

Publié hier à 20h03, mis à jour à 08h35

Une patrouille de la gendarmerie, à Oye-Plage (Pas-de-Calais), en janvier 2020.

Une patrouille de la gendarmerie, à Oye-Plage (Pas-de-Calais), en janvier 2020. DENIS CHARLET / AFP

Fin août 2020, dans l’arrière-pays calaisien, Anas, 9 ans, et Eilarya, 2 ans, jouaient dans le jardin d’une grande maison de famille. Leur petite sœur « était dans le ventre », comme le racontaient au Monde leur mère Rwpak, 35 ans, et leur père Hazhar, 40 ans, migrants clandestins originaires de la province de Souleymanieh, au Kurdistan irakien.

Ensemble, ils avaient déjà tenté deux fois la traversée de la Manche dans une petite embarcation, malgré la grossesse très avancée de Rwpak, à un mois du terme. « Bien sûr, on a très peur, l’eau ça fait très peur. Les enfants ont très peur, ma femme enceinte a très peur. Mais je préfère qu’on soit morts dans l’eau plutôt que de vivre au Kurdistan », expliquait Hazhar, derrière ses lunettes qui lui donnaient davantage l’air d’un professeur que d’un mécanicien, sa profession en Irak. A ses côtés, sa femme avait l’air effrayé, mais décidé.

Quelques jours plus tard, le 9 septembre 2020, dans le carré musulman du cimetière de Calais, la famille a enterré la petite Aleksandra, née en grande détresse le jour de l’arrestation de sa mère à Oye-Plage (Pas-de-Calais) par une patrouille de gendarmerie.

Rwpak et Hazhar, assistés de Me Julie Gommeaux, viennent d’adresser une plainte, dont Libération et Le Monde ont pris connaissance, contre les forces de l’ordre, le 19 février 2021, au procureur de la République de Boulogne-sur-Mer pour « violences volontaires sur une femme en état de grossesse ayant possiblement causé le décès de son enfant à la naissance ». L’Inspection générale de la police nationale (IGPN) a été saisie de l’affaire « et la prend très au sérieux », précise l’avocate.

Dans les hautes herbes

Ce 2 septembre 2020, la nuit est plutôt claire. A telle enseigne que les tentatives pour franchir la Manche se multiplient : 41 en quelques heures, précise la préfecture du Pas-de-Calais, pour « un total de 592 migrants recensés ». Pressée d’arriver en Angleterre pour que les enfants puissent faire leur rentrée des classes, et Rwpak accoucher sur place, la famille kurde espère que cette troisième fois sera la bonne. Sur cette plage située entre Calais et Dunkerque (Nord), ils sont une petite dizaine – une autre famille et deux hommes seuls les accompagnent – cachés dans les hautes herbes qui bordent une partie de l’étendue de sable, où est également dissimulée une embarcation pneumatique.

Le semi-rigide est sur le point d’être mis à l’eau lorsqu’une patrouille de gendarmerie surgit. Les gendarmes confisquent aussitôt le moteur du bateau et emmènent les migrants sur le bord de la route afin de saisir leurs gilets de sauvetage. C’est à partir de cet instant que le récit des autorités et celui des membres de la famille divergent.

Dans un communiqué de presse rendu public mercredi 3 mars, après avoir refusé dans un premier temps de s’exprimer, la préfecture du Nord-Pas-de-Calais assure qu’« à ce moment précis, aucun des migrants ne fait part de difficultés particulières ». Ceux-ci, précise encore le communiqué, sont donc « laissés libres et invités à s’éloigner du littoral ».

Mais, d’après la plainte déposée par Me Gommeaux, que Le Monde a pu consulter, les forces de l’ordre n’auraient pas porté secours à Rwpak : « Peu après l’arrivée des policiers [des gendarmes, en réalité], ma cliente a perdu les eaux, écrit l’avocate. Elle a aussitôt informé les policiers de la situation. Ceux-ci ont contacté leur supérieur et lui ont dit d’attendre. Le groupe est ainsi resté sur le bord de la route, dans le froid, pendant plusieurs heures, sous la surveillance constante » des gendarmes.

« Les policiers n’ont rien voulu entendre, peut-on lire dans la plainte. Ils sont restés sur place sans entreprendre aucune démarche pour aider ma cliente qui saignait »

Contactée en Angleterre, où la famille a finalement réussi à passer après une quatrième tentative, Rwpak raconte : « Mon mari leur a dit en anglais “My friend”, mon ami, mais le policier lui a dit “Je ne suis pas ton ami” (…) Je leur ai dit tout de suite, avec quelques mots d’anglais, que j’étais enceinte, tout le monde leur a dit que j’étais enceinte, j’essayais de leur expliquer mon histoire, que je voulais traverser, mais ils n’avaient aucune considération, ils ont déchiré les sacs et les gilets au couteau, ils ont pris les téléphones portables. » Seul un gendarme « roux, un peu plus âgé » que les autresaurait tenté d’aider la jeune femme, en pure perte. « Il n’avait pas d’autorité », explique-t-elle encore.

Dans le courant de la nuit, deux fonctionnaires en civil de la police aux frontières (PAF), contactés par les gendarmes, sont dépêchés sur place et prennent en charge les deux hommes seuls du groupe, suspectés d’être des passeurs.

Selon la famille, les nouveaux arrivants sont, eux aussi, mis au courant de la situation. Rwpak aurait même montré son ventre à cette occasion, pour tenter de les alerter sur l’urgence médicale de son état. « Les policiers n’ont rien voulu entendre, peut-on lire dans la plainte. Ils sont restés sur place sans entreprendre aucune démarche pour aider ma cliente qui saignait. »

« A aucun moment ils n’ont été avisés de l’état de la mère de famille, répond une source policière. Ils ont donc fait leur travail en procédant aux vérifications administratives sur les deux individus », avant de quitter les lieux.

Une situation « exceptionnellement triste »

Les gendarmes finissent par imiter les policiers aux alentours de 7 heures du matin, après un nouvel entretien téléphonique avec, pense la famille kurde, leur hiérarchie. Désormais libres de leurs mouvements, les migrants marchent jusqu’au plus proche arrêt de bus, près duquel ils allument un feu pour essayer de se réchauffer. Ils sont alors repérés par une nouvelle patrouille de gendarmerie. Cette fois, les militaires appellent une ambulance, qui conduit Rwpak, seule, au centre hospitalier de Calais.

Désormais en attente de son statut de réfugiée à Londres, Rwpak pense tous les jours à la mort de sa petite fille

Echographie fœtale, césarienne : le nourrisson, de sexe féminin, souffre de problèmes respiratoires et neurologiques graves. « Quand je l’ai vue, elle était si belle, elle était belle et joufflue, se souvient Rwpak. Mais j’ai vu qu’elle était reliée à plein de machines. Ils m’ont dit qu’il y avait eu un arrêt cardiaque, puis ils l’ont ranimée, mais il y avait du sang dans les poumons et des atteintes neurologiques (…) Je n’arrêtais pas de pleurer mais la veille de sa mort, j’ai pu la prendre dans mes bras et ça m’a un peu soulagée. » Hospitalisée dans le service de réanimation néonatale, l’enfant est extubée trois jours plus tard, le 5 septembre 2020, faute de la moindre évolution de son état.

« C’est une situation exceptionnellement triste, mais pas exceptionnelle au regard du comportement habituel des forces de l’ordre dans cette zone », estime Frances Timberlake, membre du Refugee Women’s Centre basé à Dunkerque, qui connaît très bien la famille pour l’avoir accompagnée en France pendant des mois et organisé l’enterrement d’Aleksandra. La jeune militante sait que la bataille judiciaire s’annonce longue et complexe. L’enquête est, pour le moment, confiée à l’IGPN, saisie via un signalement effectué sur sa plate-forme en ligne.

La police des polices a sollicité un délai de huit jours auprès du procureur de la République de Boulogne-sur-Mer, Pascal Marconville, pour tenter de déterminer si elle est effectivement compétente, le premier service intervenu étant la gendarmerie. Si tel n’est pas le cas, les investigations pourraient alors être confiées à l’Inspection générale de la gendarmerie.

En attendant, d’autres mesures doivent permettre d’établir formellement le lieu de l’interpellation, Oye-Plage se situant en partie sur le ressort du tribunal judiciaire de Saint-Omer, dont le parquet pourrait finalement se trouver chargé de la procédure.

Désormais en attente de son statut de réfugiée à Londres, Rwpak pense tous les jours à la mort de sa petite fille. Si elle a décidé de porter plainte, dit-elle, c’est « pour que ça n’arrive pas à d’autres ». « Les médecins étaient si tristes, si désolés, ils m’ont dit “si vous étiez arrivés un peu avant, une heure avant, un tout petit avant, les choses ne se seraient pas passées comme ça”, se désespère la mère de famille. C’est la faute de la police si ma fille est morte, ils n’avaient qu’un coup de fil à passer mais ils n’ont rien fait. »

https://www.liberation.fr/societe/exilee-irakienne-dans-le-nord-pas-de-calais-elle-perd-son-bebe-apres-une-intervention-policiere-20210303_AQFWJ2LMWVA4PIIECKTHHZ4OCA/

Exilée irakienne dans le Nord-Pas-de-Calais, elle perd son bébé après une intervention policière

En septembre, une femme enceinte de huit mois, son mari et ses deux enfants ont été interpellés alors qu’ils s’apprêtaient à tenter de rejoindre l’Angleterre. Malgré les demandes répétées de la jeune Irakienne, les secours ont tardé à être appelés. Son bébé est mort trois jours après sa naissance. Une plainte a été déposée et l’IGPN a été saisie.

par Stéphanie Maurice, correspondante à Lille

publié le 3 mars 2021 à 13h59

Un bébé mort trois jours après sa naissance, à la suite d’une nuit passée dehors, sous surveillance policière, «hors de tout cadre légal», estime Me Julie Gommeaux, l’avocate de la famille, des Kurdes irakiens en exil. Les faits se seraient déroulés à Oye-Plage, entre Calais (Pas-de-Calais) et Dunkerque (Nord), dans la nuit du 1er au 2 septembre. Hajar et Rupak, enceinte de 8 mois, avec leurs deux enfants de 10 et 2 ans, tentaient de passer en Grande-Bretagne par la mer. Lors de leur interpellation, Rupak a perdu les eaux, et n’a jamais été emmenée à l’hôpital, malgré ses demandes répétées, explique-t-elle. La plainte a été déposée le 25 février auprès du procureur de la République de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), pour violences volontaires.

Aujourd’hui, ils vivent en Grande-Bretagne, et y ont demandé l’asile, après deux ans et demi d’errance en Europe. Leur plus jeune enfant est née en Grèce, en janvier 2018. Ils sont partis d’Irak, à cause des tensions grandissantes. Hajar travaillait pour un parti politique d’opposition, le Goran. Sur l’écran du téléphone, par visio interposée, elle a l’air vive, même si ses traits sont tirés. Elle refuse d’oublier ce qui s’est passé cette nuit-là. Ils ont retrouvé leur passeur au Puythouck, à Grande-Synthe, près de Dunkerque, un bois où les exilés vivent sous les tentes, vers 22 heures. «Il faisait noir, on a marché vers de Calais, trois heures à pied. C’était plus loin que prévu, on avait un guide qui nous emmenait», explique-t-elle. Un classique sur le littoral de la Manche, où les réseaux déposent les candidats au passage loin de la plage, pour éviter d’être repérés.

«On a marché une heure environ, et j’ai senti que je perdais les eaux. J’avais mal.»

—  Rupak

Ils sont trois familles, et deux hommes seuls, environ une quinzaine de personnes. Arrivés sur la plage, ils sont surpris par une patrouille. «Les deux hommes qui gonflaient le canot et notre guide se sont enfuis», raconte Rupak. Les forces de l’ordre les contrôlent, tailladent le bateau pneumatique pour qu’il ne puisse pas resservir. Elle estime qu’il est alors dans les deux heures du matin. Les fonctionnaires les conduisent vers leurs deux voitures, de couleur sombre, garées en bord de route, par un chemin de pierres et de sable. «On a marché une heure environ, et j’ai senti que je perdais les eaux. J’avais mal. J’ai prévenu les policiers, en leur disant que j’avais besoin d’une ambulance», précise Rupak. Ceux-ci tentent plusieurs fois de joindre un interlocuteur, sans résultat. Cette nuit-là, 41 tentatives sont recensées, concernant 592 exilés, précise la préfecture du Pas-de-Calais.

Ce n’est que trois ou quatre heures plus tard que deux autres voitures arrivent. «J’ai cru que c’était pour moi, mais c’était pour un nouveau contrôle», raconte Rupak. Les deux hommes célibataires sont emmenés. Les familles sont laissées là. «Ils nous ont dit «bye-bye», et c’est tout», se souvient-elle. L’aurore pointait : «Les policiers attendaient qu’il fasse jour pour éviter qu’ils ne retentent le passage», estime Frances Timberlake, du Refugees Women’s Centre de Dunkerque. Le récit de la famille est confirmé par un autre exilé, témoin de cette nuit, précise l’avocate. La préfecture donne une autre version des faits dans un communiqué : «A 4h26, les gendarmes interviennent pour interdire la traversée à 18 Irakiens […]. Ils prennent alors contact avec les services de la police aux frontières, qui se rendent sur place pour prendre en compte les migrants présents et interpeller certains d’entre eux aux fins de vérifications administratives. A ce moment précis, aucun des migrants ne fait part de difficultés particulières. Ils sont donc laissés libres et invités à s’éloigner du littoral.»

«C’est une satisfaction, l’IGPN a pris le signalement au sérieux et a démarré une enquête rapidement»

—  Me Julie Gommeaux, avocate de la famille

Aidée par les autres, Rupak a pu rejoindre un arrêt de bus : ils bricolent un feu de camp pour la réchauffer. D’autres gendarmes s’arrêtent : «Ils ont appelé tout de suite une ambulance, je leur dis encore merci», témoigne-t-elle. L’hôpital de Calais pratique une césarienne en urgence. La petite fille, Aleksandra, souffre d’une anoxie sévère, une absence d’oxygène. Elle est extubée le samedi 5 septembre, et meurt dans les bras de son père, précise le dossier médical, lu par l’avocate. Une échographie du 28 août ne pointait pourtant aucun problème, ce que confirment plusieurs associatifs qui suivaient la famille à Dunkerque.

Me Julie Gommeaux a saisi l’IGPN, l’Inspection générale de la police nationale en parallèle de sa plainte. La famille n’avait pas clairement identifié les fonctionnaires, les pensait des policiers. «C’est une satisfaction, l’IGPN a pris le signalement au sérieux, et a démarré une enquête rapidement», note-t-elle. C’est aussi sur la base de ce signalement, antérieur à la plainte, que le procureur de Boulogne-sur-Mer s’est saisi de l’affaire. La préfecture du Pas-de-Calais insiste sur le dispositif mis en place sur les plages : «Les migrants qui nécessitent une prise en charge médicale sont examinés par les sapeurs-pompiers, et dirigés, le cas échéant vers le centre hospitalier le plus proche.» Les autres se voient proposer une place dans un centre d’accueil, affirme-t-elle.

Les associations d’aide aux migrants ont un autre récit des nuits de Calais. «Il n’y a pas trop de protocole de prise en charge, ils sont généralement très embarrassés d’avoir une famille sur les bras», explique Pierre Roques, d’Utopia 56, qui organise des maraudes de nuit. «Cela peut se passer bien, avec une place dans un foyer d’hébergement, cela peut se passer mal, en faisant attendre les exilés pour les dissuader de passer.»

11.02.2021 : La CNCDH publie son avis sur la situation des personnes exilées à Calais et Grande-Synthe

Les 15 et 16 décembre 2020, une délégation de la CNCDH se rendait, pour la troisième fois, à Calais et Grande-Synthe, et y rencontrait les associations agissant à la frontière, des personnes exilées venues en nombre témoigner de leurs conditions de (sur)vie, ainsi que les différentes autorités. Elle publie, ce 11 février 2021, un avis issu de ces différentes rencontres, incluant une série de recommandations.

« La Commission recommande aux autorités publiques de mettre un terme à la politique sécuritaire dite « zéro point de fixation », aux conséquences désastreuses pour les personnes exilées et les aidants. La CNCDH rappelle également la nécessité de mettre en place un « socle humanitaire » à Calais évoqué par le Président de la République pour répondre aux besoins les plus essentiels des personnes exilées. Enfin, à l’issue d’une trentaine de recommandations, la CNCDH souligne la nécessité de mettre en place, dans les négociations post Brexit avec le Royaume-Uni, une protection internationale des personnes exilées. »

Pour télécharger l’avis de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme, c’est ici : https://www.cncdh.fr/fr/publications/avis-sur-la-situation-des-personnes-exilees-calais-et-grande-synthe-2021-2

Ci-dessous, le communiqué de presse associé

La PSM recrute !

La Plateforme des Soutiens aux Migrant.e.s recrute deux personnes, dans le cadre de son projet de plaidoyer :

 

  • Une ou un chargé.e d’étude pour coordonner, sur 6 mois, une enquête auprès des personnes exilées bloquées à la frontière franco-britannique.

Les candidatures sont à envoyer avant le 5 février 2021, à cette adresse : sensibilisation[at]psmigrants.org. Retrouvez l’offre d’emploi en format PDF ici.

  • Une ou un chargé.e de recherche pour réaliser, sur 6 mois, une analyse des politiques publiques menées à la frontière franco-britannique ces trente dernières années.

Les candidatures sont à envoyer avant le 5 février 2021 à cette adresse : sensibilisation[at]psmigrants.org.  Retrouvez l’offre d’emploi en PDF ici.

Interdiction pour les associations d’aide aux migrants de visiter le local de mise à l’abri à Menton

Frontière italienne : les associations d’aide aux migrants ne pourront pas visiter le local de mise à l’abri à Menton

La préfecture des Alpes-Maritimes a notifié une nouvelle décision de refus le 30 décembre 2020 à l’association sollicitant l’accès à l’espace de mise à l’abri de Menton.

Contrôle de police à la frontière franco-italienne de Menton.
Contrôle de police à la frontière franco-italienne de Menton. • © Bernard Persia

On pourrait presque dire : « Circulez, il n’y a rien à voir ! »  C’est en substance la réponse des autorités aux associations qui demandaient un droit de regard sur les conditions sanitaires des migrants au poste-frontière de Menton.

Il s’agit d’un simple local, baptisé « local de mise à l’abri », un Algéco qui permet d’accueillir les migrants suite à un contrôle de la PAF, la Police aux Frontières.

Chaque jour, plusieurs dizaines de migrants sont refoulés à la frontière entre l'Italie et la France. Leurs affaires sont entreposées dans ce local pendant leur audition dans les locaux de la police aux frontières de Menton (Alpes-Maritimes).
Chaque jour, plusieurs dizaines de migrants sont refoulés à la frontière entre l’Italie et la France. Leurs affaires sont entreposées dans ce local pendant leur audition dans les locaux de la police aux frontières de Menton (Alpes-Maritimes). • © Loïc Blache /FTV

Délai dépassé

Depuis 2019, ni les élus, ni les associations ne peuvent entrer dans les locaux où se trouvent les migrants avant leur renvoi en Italie.

Deux associations dénoncent « des conditions d’accueil indignes ». Le 30 novembre dernier, le tribunal administratif de Nice a demandé au préfet de revoir cette interdiction sous 30 jours.

Un délai dépassé.

Voici la réponse de la préfecture des Alpes-Maritimes à France 3 Côte d’Azur sur cette demande d’accès : 

  • une nouvelle décision de refus a été notifiée le 30/12/2020 à l’association sollicitant l’accès à l’espace de mise à l’abri de Menton
  • la nouvelle décision a été prise conformément aux règles fixées par plusieurs décisions du Conseil d’Etat
  • s’agissant d’étrangers qui ne peuvent être considérés comme des étrangers en situation irrégulière au sens de la directive « retour », le droit de l’Union européenne ne saurait servir de fondement juridique à un accès des associations à un local à but humanitaire
  • l’accès aux locaux sollicité ne peut pas non plus reposer sur les dispositions sur l’accès des associations aux lieux de privation ou de restriction de liberté tels que les centres ou locaux de rétention, puisqu’il ne s’agit pas d’un tel lieu
  • sans accéder à ce local de mise à l’abri, les associations peuvent parfaitement poursuivre leurs missions. Elles sont totalement libres de réaliser leurs missions d’assistance humanitaire dans la zone frontalière à proximité immédiate de ces locaux. Les associations peuvent ainsi s’assurer que les personnes entrent et sortent des locaux de la police aux frontières sans qu’elles n’aient été mises à l’abri pour une durée excessive.

« Il n’y a pas de lit, seulement des bancs »

Contacté, Me Zia Oloumi, est avocat bénévole spécialisé dans le droit des étrangers et président de l’Alliance-DEDF qui regroupe des juristes et des praticiens du droit des étrangers pour la défense des droits fondamentaux. L’assocaition intervient dans les procédures à Nice et à Marseille. Le juriste prend acte de ce nouveau refus qu’il qualifie « d’illégal, sauf à considérer qu’il existe en France un Guantanamo, un no man’s land français. » Il envisage de redéposer un recours.

Les responsables d’association doivent se réunir ce jeudi 7 janvier pour décider d’une stratégie commune. »C’est ridicule comme situation. » Une situation qui dure depuis cinq ans : les personnes contrôlées à la frontière restent dans des préfabriqués, ne peuvent pas en sortir, il n’y a pas de lit, seulement des bancs, des toilettes avec la porte ouverte…. Alors les « détenus » restent debout dans un angle de l’Algéco pour tenter de se reposer.

Il y a des mineurs avec des majeurs… parfois une femme avec des hommes alors que c’est interdit. »

Me Zia Oloumi, avocat en droit de la mobilité internationale et des droits fondamentaux

« Pas accès aux avocats, aux interprètes et aux associations de soutien »

Avant, ce « local » était placé en zone de rétention. Maître Oloumi glisse : « les maisons d’arrêt sont mieux… On marche sur la tête ! »

Le poste à la frontière italienne à Menton :

Selon lui, les associations devraient pouvoir y accéder : « Là-bas, ils n’ont pas accès aux avocats, aux interprètes et aux associations de soutien. Même des demandeurs d’asile en france ont eu leurs papiers confisqués ! (…) On nous dit que c’est pour le terrorisme, alors il devrait y avoir les empreintes, les noms, les photos. »

Mais le juriste prévient : « Le Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile va changer avec la décision du Conseil d’Etat. Il est très probable que le gouvernement prenne en considération la décision du 27 novembre qui disait que les décisions de refus d’entrée étaient illégales sur la zone des 10 km. »

Une dizaine de plaintes pour violences physiques et détention arbitraire

Par ailleurs, l’avocat va déposer une dizaine de plaintes pour violences physiques et détention arbitraire. Les associations le constatent régulièrement : les personnes sont retenues du soir jusqu’au matin, de 19h à 8 heures du matin, soit pendant plus de 12 heures. Alors que, selon le Conseil d’Etat, c’est 4 heures maximum.

Pour preuve, la plupart du temps, les heures écrites sur les documents de refus d’entrée en France… ne correspondent pas aux heures inscrites sur les documents italiens. « Ce sont des durées de privation de liberté largement supérieures à 4 heures », ajoute maître Oloumi.Il remarque que, malgré la mise en place de brigades mixtes entre la France et l’Italie, le respect des procédures ne s’améliore pas. Autre problème, les migrants mineurs dont les papiers sont confisqués et dont la date de naissance est ‘majorisée’ sur les papiers d’entrée.

L’avocat va aussi demander les rapports de contrôles du poste-frontière de Menton.

Il confie qu’il est toujours très compliqué d’avoir des témoignages de personnes. Difficile aussi d’avoir les identités des policiers qui signent certains papiers avec un numéro.

 

À Calais : « Les CRS coupent nos tentes avec leurs couteaux »

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À Calais : « Les CRS coupent nos tentes avec leurs couteaux »

Mardi 5 Janvier 2021

L’évacuation violente de centaines d’exilés à Paris, en novembre, avait ému l’opinion. À Calais, cette brutalité fait partie du quotidien de centaines de personnes. Dans une totale indifférence.

Calais (Pas-de-Calais), envoyé spécial.

En ce petit matin du 24 décembre, les ombres de quatre fourgons de gendarmerie mobile se mettent en place devant le commissariat de Calais. Plusieurs véhicules sont déjà présents : services de nettoyage, police aux frontières, police technique et scientifique, police nationale. Une fois le signal donné, le cortège se met en route. La tournée des expulsions des campements de fortune commence. Afin de dissuader les exilés de s’installer sur les terrains vagues, aux abords des routes ou sous les ponts du centre-ville, les occupants de chaque lieu sont délogés, à un rythme de tous les deux jours environ. L’épidémie n’a rien changé. Dans cette ville portuaire où entre 800 et 1 000 étrangers survivent dans l’espoir de rejoindre l’Angleterre pour y trouver une situation meilleure, les expulsions font partie de la routine. Elles n’en demeurent pas moins violentes. Depuis la fin de la « jungle de Calais », en octobre 2016, l’élimination des « points de fixation » par la mairie et la préfecture semble virer à l’obsession.

Pas de trêve pour les expulsions

« Bonjour, veuillez quitter les lieux. Allez, let’s go ! » Par ces mots, les gendarmes mobiles chassent quelques dizaines d’exilés qui avaient trouvé refuge aux abords de l’ancien stade du Racing Club calaisien pour s’abriter de la pluie et du vent glacial de la mer du Nord, qui souffle en continu. Cabas ou sacs-poubelle bien remplis sous le bras, les hommes, jeunes, se dispersent sans discuter. Un petit groupe est contrôlé par la police aux frontières. « Parfois, certains sont arrêtés puis relâchés, d’autres font de la garde à vue ou sont emmenés dans des centres de rétention administrative. Personne ne sait pourquoi, c’est très arbitraire », développe Sandra Caumel, de Human Rights Observers (HRO). Depuis trois ans, les membres de ce collectif interassociatif documentent la violence des expulsions à Calais et Grande-Synthe. En 2020, ils en ont compté plus de 1 000 dans les deux communes. En ce jour, cinq lieux de vie sont dans le viseur des autorités. Pas de trêve des expulsions, même le jour du réveillon…

Un peu plus loin, entre l’hôpital de la ville et l’autoroute, quelques tentes sont installées discrètement sur un terrain vague. « Avant, il y avait des arbres ici », précise l’observatrice de HRO. Pour éviter que les exilés ne trouvent refuge dans les bosquets, la mairie déboise sans vergogne. Un sac plastique rempli de morceaux de pain à la main, Mahir, un jeune Tunisien, revient d’une distribution de nourriture assurée par une association caritative. En confiant ses affaires à un ami présent sur le camp, il les pensait en sécurité. De l’autre côté du périmètre tenu par les gendarmes mobiles, il voit sa tente emportée par les services de nettoyage. « Ici, c’est une vie de merde ! » s’exclame, dépité, le jeune homme, à Calais depuis treize jours.

Palets de lacrymo et tirs de LBD

À la fin de la matinée, l’arrière des camions des services de nettoyage est rempli des affaires saisies sur les campements. Les tentes à peine démontées et encore chargées d’objets sont jetées sans ménagement. Les couvertures sont piétinées et les sacs balancés dans la benne. Après les expulsions, les exilés, avec l’aide des associations, tentent bien de récupérer les effets personnels. Quand les téléphones portables sont retrouvés, ils ne sont pas toujours en état. Quant aux tentes, elles sont parfois lacérées à coups de couteau pour les rendre inutilisables. « Des gens se retrouvent à la rue, sans rien », constate Sandra Caumel, de HRO.

Sur un autre camp, installé aux abords d’un terrain de BMX, vit une petite communauté érythréenne. Les habitants ne semblent pas surpris quand arrive le cortège des gendarmes. Ils ont déjà déplacé leurs affaires pour éviter qu’elles ne soient saisies. En temps normal, les tentes sont plantées dans la boue, coincées entre des buissons et des bâches, pour se protéger du froid. La proximité pose d’ailleurs de nouveaux problèmes à l’heure du Covid-19, plusieurs cas ont été rapportés. « Même si ça peut être une source d’inquiétude, le Covid n’est pas leur priorité, explique Siloé Medriane, d’Utopia 56. Pour eux, c’est la survie. » Sur le sol, des palets de lacrymogènes témoignent des expulsions antérieures, qui se déroulent parfois de manière plus tendue. Comme le 11 novembre dernier, où l’un des habitants, toujours hospitalisé, était blessé au visage par un tir de LBD 40. Ce qui n’empêche pas, à chaque fois, le camp de se reconstituer.

Smaïn, 22 ans, vit ici depuis cinq mois. Il pointe du doigt les bidons d’eau posés sur le sol dans le campement : « Quand on dort ou qu’on n’est pas là, les CRS piétinent et vident les réserves d’eau, ils coupent nos tentes avec leurs couteaux », décrit-il. « Quand il y a quelqu’un dans une tente, ils la renversent », explique-t-il en mimant l’action. Le geste rappelle l’image des policiers à l’œuvre le 23 novembre dernier place de la République, à Paris. L’expulsion violente d’un camp éphémère dans le centre de la capitale avait déclenché une vague d’indignation, jusqu’à forcer le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, à reconnaître que certaines de ces images étaient « choquantes ». À Calais, en revanche, la routine des violences subies par les exilés depuis plusieurs années ne semble pas alerter le gouvernement.

Une idée en tête : rejoindre l’Angleterre

À l’accueil de jour géré par le Secours catholique, le seul lieu de la ville ouvert la journée pour recevoir les étrangers sans logement, ils sont plus d’une centaine à s’offrir un peu de répit le temps d’un après-midi de Noël festif. Des jeunes hommes se réchauffent, jouent aux cartes, rechargent leur téléphone ou discutent autour d’une boisson chaude. Tous n’ont qu’une idée en tête : rejoindre l’Angleterre, par n’importe quel moyen et quel que soit le danger. Certains ont déjà tenté de traverser la frontière britannique, le plus souvent à l’arrière de camions. Sans succès. À l’évocation du mot « police », la réaction est toujours la même : « Police big problem ». Pour Salah, jeune Égyptien vivant dans les rues du centre-ville, « la police n’en a rien à faire de nous, elle est juste là pour nous donner des coups de matraque ».

Joseph, un bénévole du Secours catholique, est scandalisé par les violences policières répétées. « C’est exagéré ! » répète-t-il. Il soulève la casquette d’un jeune homme mutique, installé à l’écart des autres. Une plaie, tout juste recousue, court le long de son crâne. « Quand ils demandent à récupérer leurs affaires, c’est souvent là où ça se passe mal. Lui, il voulait récupérer son portable, il s’est fait tabasser », explique Joseph. Un autre a été retenu 42 heures au commissariat une semaine plus tôt. Il baisse son masque le temps de montrer ses blessures : sa lèvre, ouverte sous le coup d’une matraque, est encore gonflée, ses dents ont été éraflées par les coups. Aroun, un Tchadien de 31 ans, tient lui aussi à raconter son histoire. Il a aussi été blessé, quand il vivait dans le camp de Saint-Denis, en région parisienne, évacué en novembre. « Il y avait des gaz, la police nous a dit de partir, alors j’ai couru dans une direction. Des policiers m’ont attrapé et m’ont frappé. Ils m’ont cassé le bras », témoigne-t-il. Fraîchement arrivé à Calais, il espère atteindre l’Angleterre : « Là-bas, je pourrai trouver un travail, ce sera mieux qu’ici. »

« Les expulsions et les violences policières sont les deux gros problèmes que rencontrent les exilés à Calais  », commente Juliette Delaplace, responsable du Secours catholique local. Elle n’hésite plus à employer le terme de « harcèlement » lorsqu’elle parle de la politique anti-migrants menée sur place : « Ils veulent les décourager de vivre ici, et nous, les associations, de les aider. » Le 16 décembre, la ville a ainsi installé, à la demande du gouvernement, des rochers aux abords d’un camp, en condamnant l’accès aux associations. Sur le terrain juridique, les collectifs s’organisent pour répondre aux coups portés par la préfecture et la mairie. En septembre, douze associations échouaient devant le tribunal administratif à faire annuler un arrêté anti-distribution. Et le 24 décembre, la justice accordait à la ville le droit d’expulser sous les ponts de son centre-ville. « Ce qu’ils font déjà sans base légale connue ! » s’indigne Sandra Caumel, de Human Rights Observers. Selon l’Observatoire des expulsions des lieux de vie informels, c’est le cas dans 93,73 % des expulsions à Calais et Grande-Synthe.

Une politique de « dissuasion » dénoncée à plusieurs reprises

En 2015, puis en 2018, le Défenseur des droits constatait de nombreux manquements au respect des droits des étrangers à la frontière britannique. Le rapport établissait ainsi que les évacuations et les contrôles d’identité visaient à « dissuader  » les personnes exilées d’accéder aux lieux d’aide et de s’installer. Dans l’attente de « solution d’hébergement pérenne  », il recommandait que soit « garanti l’accès à la nourriture, l’eau et l’assainissement ». Un accès mis en place de manière très limitée et qui ne laisse pas entrevoir de solution durable.

2 journalistes dénoncent une entrave à la liberté d’informer

Le Monde 5 janvier 2021

https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/01/04/etre-tenus-a-l-ecart-ce-n-est-pas-normal-deux-journalistes-denoncent-une-entrave-a-la-liberte-d-informer-devant-la-justice_606

Le tribunal administratif a rejeté, mardi, la demande des reporters indépendants d’enjoindre, en urgence, aux préfectures du Nord et du Pas-de-Calais de les autoriser à accéder aux différents sites où il est procédé à l’évacuation de campements. 

Par Laurie Moniez (Lille, correspondante)
Publié hier à 18h21, mis à jour à 14h57  

« Jusqu’ici, il n’y avait que deux pays qui m’avaient empêché de travailler : la Hongrie de Viktor Orban et le Maroc de Mohammed VI. Maintenant, il y a la France. » Photojournaliste indépendant, Louis Witter, 25 ans, couvre les crises migratoires depuis six ans. Lundi 4 janvier, devant le tribunal administratif de Lille, le reporter dénonçait, avec son confrère Simon Hamy, l’« entrave » à la liberté d’informer que représente selon eux l’impossibilité d’accéder à des évacuations de camps de migrants sur le littoral du Nord et du Pas-de-Calais.

Dans une requête en référé-liberté, tous deux demandaient au tribunal d’enjoindre aux préfectures de les « autoriser à accéder aux différents sites »d’évacuation pour y effectuer leurs reportages. En cause, notamment : plusieurs épisodes durant lesquels les deux journalistes disent avoir été empêchés d’exercer leur métier.

Leur requête a été rejetée, mardi 5 janvier. Le juge des référés a relevé que « les requérants n’avaient fait état d’aucune nouvelle intervention d’évacuation en cours ou à venir, à laquelle ils envisageraient d’assister, et qu’il a été indiqué en défense par les représentants des préfectures du Nord et du Pas-de-Calais que les évacuations étaient terminées ». Ainsi, selon le juge, la situation ne revêt pas le caractère d’urgence propre à justifier l’injonction. Pour Me Vincent Brengarth, avocat au barreau de Paris et confrère d’Henry-François Cattoir, le conseil des deux reporters, la décision du tribunal est « une parade pour ne pas avoir à répondre au fond, à savoir l’entrave à la liberté d’informer ».

Mardi 29 décembre 2020, au petit matin, le photojournaliste et son collègue rédacteur indépendant suivaient l’évacuation d’un camp de migrants à Grande-Synthe. Après un contrôle de leurs pièces d’identité et cartes de presse, « prises en photo par ce qui semblait être le téléphone personnel de policiers », ont-ils expliqué à la présidente du tribunal, les forces de l’ordre leur interdisent de passer au-delà d’un périmètre de sécurité. « Cette interdiction de filmer et de photographier a été faite verbalement et physiquement avec la main sur l’objectif de l’appareil, en plus du phare d’un fourgon de police braqué vers nous », a précisé Louis Witter.
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A cinq reprises, les 29 et 30 décembre, ils se sont ainsi vu refuser l’accès aux sites démantelés à Grande-Synthe, Calais et Coquelles. Le Syndicat national des journalistes (SNJ), première organisation de la profession, a « condamné ces pratiques d’obstruction et d’intimidation ». Me Henry-François Cattoir a dénoncé une atteinte grave à la liberté d’informer. « Il faudrait donc, comme l’a sous-entendu [le ministre de l’intérieur, Gérald] Darmanin, une accréditation pour suivre des opérations de police maintenant ? », a-t-il feint de s’interroger à l’audience.

« Qu’est-ce qui gêne ? »
Sur son compte Twitter, le photojournaliste Louis Witter avait diffusé mardi 29 décembre des images prises au téléobjectif des tentes des migrants lacérées à coups de couteau par un homme chargé selon lui du « nettoyage » du camp.

« Pourquoi interdire l’accès aux journalistes ?, s’est interrogé Me Cattoir. Pour les empêcher de documenter sur la manière dont se passent les opérations ? Qu’est-ce qui gêne ? » « Un périmètre de sécurité, c’est quelque chose de tout à fait classique, cela ne choque absolument personne et pas même la presse », lui a répondu au nom de la préfecture du Nord Hervé Tourmente, rappelant que l’opération d’évacuation du camp de Grande-Synthe le 29 décembre s’était déroulée sur ordonnance judiciaire avec octroi de la force publique. « Il n’y a pas un incendie, une expulsion, une interpellation sans un périmètre de sécurité. L’enjeu est d’éviter tout suraccident », assurait-il au tribunal.

Le sous-préfet de Calais, Michel Tournaire, a précisé de son côté qu’« un compte rendu complet des opérations avait été fourni à travers un communiqué de presse détaillant de manière assez précise le déroulé, ce qui permet après à la presse locale d’informer les lecteurs si nécessaire ». Mais les journalistes souhaitaient pouvoir décrire ces évacuations à partir de ce qu’ils ont vu. « On voulait vérifier sur place ce que les ONG et consortiums d’associations nous avaient décrit, a expliqué le journaliste Simon Hamy, 30 ans. Ils nous avaient souhaité bonne chance. On s’est sentis impuissants à témoigner. »

Les deux reporters ont prévu de retourner sur les camps de migrants du Calaisis dès cette semaine. « On a déposé cette requête en référé-liberté, car c’est important de marquer le coup, pas forcément pour nous mais pour tous les journalistes qui souhaitent travailler sur les expulsions, confiait Louis Witter. Certains ont l’impression d’être dans la normalité en étant ainsi tenus à l’écart, mais ce n’est pas normal. »

Depuis le démantèlement de la « jungle » de Calais en 2016 – où ont vécu jusqu’à 10 000 migrants –, les autorités veulent éviter par tous les moyens les « points de fixation ». Lors de l’opération du 30 décembre à Calais, seuls 85 migrants sur près de 300 ont été mis à l’abri par les services de la préfecture.

Podcast CCFD – Une journée avec des associations engagées à la frontière !

Pour la « journée internationale des migrations », le 18 décembre, le CCFD-Terre Solidaire, organisation qui soutient la PSM depuis sa création, a réalisé un podcast :
Sidonie Hadoux vous y invite à partager la journée d’associations de notre réseau, qui témoignent de la situation intolérable dans laquelle sont maintenues les personnes exilées, tout en poursuivant inlassablement leur action auprès de ces personnes et en continuant d’inventer d’autres possibles… Embarquez avec elle !

Rapport Project Play – Les expulsions : des pratiques qui bafouent les droits des enfants à la frontière franco-britannique

Project Play publie son deuxième rapport ce 4 décembre 2020 : « Les expulsions : des pratiques qui bafouent les droits des enfants à la frontière franco-britannique », en partenariat avec le Refugee Women Center, Utopia 56, le Refugee Youth Service et Human Rights Observers.

Pour les enfants déplacés à la frontière, ces opérations d’expulsions représentent une entrave directe à l’accès, quand il n’est pas inexistant, à la nourriture, à des sanitaires, à un abri, ou tout simplement aux standards minimums de protection de l’enfance. Tout ceci au mépris de leurs droits en tant qu’enfants, et dans un contexte de crise sanitaire mondiale.

En effet, à travers les opérations d’expulsion, la France et le Royaume-Uni violent, de façon délibérée et systématique, de nombreux articles de la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE), de la Convention européenne des droits de l’homme et du Code de l’action sociale et des familles français, qui encadrent la protection de l’enfance. Et les deux Etats ne respectent pas l’un des principes fondamentaux de la CIDE : l’intérêt supérieur de l’enfant, qui doit pourtant primer sur toute autre considération, qu’elle soit sécuritaire ou liée à la politique migratoire.

Cliquer ici pour lire le rapport complet (EN&FR) : https://www.project-play.org/advocacy-reports

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La France et le Royaume-Uni s’entendent pour freiner l’immigration clandestine par la Manche

La France et le Royaume-Uni s’entendent pour freiner l’immigration clandestine par la Manche

Journal Le Monde du 29 novembre

Des patrouilles supplémentaires et des nouveaux moyens technologiques seront déployés le long des plages françaises dans le cadre d’un accord entre Paris et Londres.

L’annonce d’une entente entre la France et le Royaume-Uni pour freiner l’immigration clandestine par la Manche a été faite, samedi 28 novembre, par Priti Patel. La ministre de l’intérieur britannique et son homologue français, Gérald Darmanin, ont déclaré vouloir rendre impossible l’itinéraire emprunté par plus de 8 000 personnes cette année.

L’accord prévoit le doublement des patrouilles françaises à partir du 1er décembre – sans en donner le nombre précis –, qui seront appuyées de drones et de radars permettant de repérer ceux qui tentent la traversée, a-t-elle déclaré sur la chaîne britannique BBC. Mme Patel s’est félicitée de l’accord en déclarant qu’il permettrait aux deux pays de « partager la mission de rendre impossibles les traversées de la Manche ». Les deux pays ont accepté de dépenser 31,4 millions d’euros pour ces mesures.

Source de tensions

Ces derniers mois, de plus en plus de migrants ont tenté de rejoindre la Grande-Bretagne par cette voie dangereuse et très fréquentée. Quatre décès ont été recensés en 2019, et sept depuis le début de l’année. Le dossier a été source de tensions, le Royaume-Uni accusant la France de ne pas s’impliquer suffisamment pour empêcher les traversées.

En septembre, les autorités françaises ont précisé avoir intercepté plus de 1 300 personnes qui tentaient de rejoindre le Royaume-Uni, dont une poignée avait essayé de traverser la Manche à la nage sur une trentaine de kilomètres.

Entre le 1er janvier et le 31 août, environ 6 200 migrants ont tenté leur chance, à l’aide de canots pneumatiques, de paddles, kayaks, voire de gilets de sauvetage. Le nord de la France attire depuis longtemps les aspirants à l’immigration clandestine vers la Grande-Bretagne, à bord d’embarcations de fortune fournies par des passeurs, ou de l’un des dizaines de milliers de véhicules traversant quotidiennement la Manche sur des ferrys et des trains.

 

Droit d’asile : « La France aligne sa jurisprudence sur celle d’autres Etats européens pour expulser des Afghans »

Droit d’asile : « La France aligne sa jurisprudence sur celle d’autres Etats européens pour expulser des Afghans »

tribune du journal Le Monde du 28/11/2020

 

Adam Baczko Chargé de recherche au CNRS, CERI-Sciences Po et  Gilles Dorronsoro,  Professeur de sciences politiques à Paris I-Panthéon-Sorbonne.

La décision prise par la justice française de débouter deux Afghans est irresponsable, affirment les chercheurs Adam Baczko et Gilles Dorronsoro, car, contrairement aux attendus, la sécurité à Kaboul et dans le reste du pays ne s’est pas améliorée.

Tribune. Jeudi 19 novembre, la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) a débouté deux Afghans qui demandaient le droit d’asile, arguant que « la violence aveugle prévalant actuellement dans la ville de Kaboul n’est pas telle qu’il existe des motifs sérieux et avérés de croire que chaque civil qui y retourne court, du seul fait de sa présence dans cette ville, un risque réel de menace grave contre sa vie ou sa personne ». La cour appuie notamment sa décision sur le fait qu’il y aurait – dans certaines régions – une amélioration de la sécurité pour les civils entre 2019 et 2020, en citant différents rapports de l’ONU.

Or, l’amélioration marginale de la sécurité en 2020 est principalement due aux négociations entre les talibans et les Etats-Unis. Si l’on considère l’évolution sur les quatre ou cinq dernières années, on observe au contraire une détérioration marquée de la situation avec une possibilité réelle d’effondrement du régime et de prise du pouvoir par les talibans dans les prochaines années. L’opposition armée coupe régulièrement toutes les routes qui partent de la capitale et sa présence est signalée depuis des années dans les faubourgs de la ville.

En réalité, l’Afghanistan reste, avec l’Irak et la Syrie, le théâtre d’un des conflits les plus meurtriers des dernières décennies et les demandeurs d’asile expulsés seront bien évidemment en danger dès leur arrivée à Kaboul. Contrairement à ce qu’allèguent les juges assesseurs, il est indiscutable qu’un habitant de Kaboul court, « du seul fait de sa présence, sur le territoire, un risque réel de subir une menace grave et individuelle ».

Nombreux civils menacés

En effet, les talibans et l’Etat islamique conduisent de manière régulière des attentats-suicides sur des cibles civiles à Kaboul, à l’exemple de l’attaque du 24 octobre contre un centre éducatif qui a fait une trentaine de morts et plus de 70 blessés. Deux jours après la décision de la CNDA, 23 roquettes ont été tirées sur le centre-ville. Bilan : 8 tués et 31 blessés.

On se souvient également de l’attaque (attribuée à l’Etat islamique) contre une maternité qui a fait une vingtaine de morts en mai, essentiellement des mères en couches. Par ailleurs, de nombreux civils sont menacés en raison de leur identité ethnique et religieuse ou de leur soutien au régime en place ou à la coalition internationale. Les fonctionnaires et les personnes qui ont travaillé pour les Occidentaux, par exemple comme gardes de sécurité privés, sont directement visés par l’insurrection.

« Ces nouvelles pratiques juridiques vont créer une population de réfugiés sans statut, marginalisée, avec un coût humain et social dont la société française devra payer le prix »

En outre, les personnes accusées de « corruption morale » (relations amoureuses hors mariage, homosexualité, athéisme, etc.) sont des cibles pour l’insurrection, mais aussi pour les fondamentalistes qui dominent la scène politique. La fuite des habitants menacés vers le Pakistan et l’Iran – très marginalement vers l’Europe – limite certainement le nombre des civils tués dans la capitale afghane et, plus largement, dans le pays.

Par ailleurs, les chiites sont systématiquement éliminés par l’Etat islamique, alors que des populations perçues comme liées au pouvoir, par exemple les Panshiris (dont le plus célèbre était le commandant Massoud), ont été les cibles des talibans lorsque ces derniers étaient au pouvoir.

En contradiction avec nos valeurs

On le voit, le revirement de la CNDA, par son ignorance des faits, est politique : il a pour but d’aligner la jurisprudence française sur celle d’autres Etats de l’Union européenne comme l’Allemagne, la Suède ou la Belgique et de permettre l’expulsion des Afghans qui viennent en France après le rejet de leur demande d’asile dans l’un de ces pays.

Cette décision participe de la remise en cause du droit d’asile depuis les années 1980 car, derrière le sort des Afghans se joue celui des Somaliens, des Darfouris, des Syriens, des Libyens et des Yéménites. Ces nouvelles pratiques juridiques vont créer une population de réfugiés sans statut, marginalisée, avec un coût humain et social dont la société française devra payer le prix.

Par ailleurs, la décision de la CNDA marque l’aboutissement d’une logique d’irresponsabilité par rapport à nos décisions de politiques étrangères et une contradiction criante par rapport aux valeurs dont la France se réclame sur la scène internationale. La situation aujourd’hui désespérée de l’Afghanistan est un effet des politiques désastreuses menées par la coalition depuis 2001.

Corruption et milices armées

Contrairement à d’autres pays, la France n’a jamais tiré le bilan de son intervention afghane, alors même que celui-ci informerait utilement son engagement sur d’autres théâtres d’opérations, en particulier au Sahel. Or, conjointement à nos alliés, nous avons contribué à la consolidation d’une élite politique extraordinairement corrompue et à la multiplication de milices armées.

Par le biais de financements internationaux, la coalition a favorisé de façon décisive l’émergence de milieux urbains occidentalisés dont le mode de vie était en rupture avec le reste de la société. C’est sur l’assurance répétée d’un soutien indéfectible de l’Occident, et notamment de la France – « patrie des droits de l’Homme » –, qu’est née cette société urbaine moderniste, dont les membres, laissés-pour-compte par le retrait occidental, n’ont d’autres recours que de se réfugier en Europe.

Enfin, alors qu’une solution négociée était encore envisageable au début des années 2010, lorsque la présence militaire occidentale permettait de faire pression sur l’insurrection, les ouvertures diplomatiques avec les talibans ont été rejetées au prétexte qu’on ne négocie pas avec des djihadistes. En 2012, le gouvernement français a ainsi mis fin aux « négociations de Chantilly » malgré des résultats prometteurs.

L’attitude irresponsable de Donald Trump – qui a engagé des pourparlers avec les talibans, sans le gouvernement afghan, et après l’annonce d’un retrait complet – n’a peut-être pas été le monopole des Etats-Unis. Nier l’ampleur de la crise actuelle en Afghanistan et notre part de responsabilité dans celle-ci n’est ni justifiable d’un point de vue éthique ni avisé d’un point de vue politique.

Adam Baczko (Chargé de recherche au CNRS, CERI-Sciences Po) et Gilles Dorronsoro (Professeur de sciences politiques à Paris I-Panthéon-Sorbonne)