Un « SAS » d’accueil !

Calais: le médiateur officialise l’ouverture du «sas» d’accueil des migrants

Plusieurs grands barnums ont été montés dans les hangars pour accueillir 300 personnes. PHOTO JOHAN BEN AZZOUZ

Plusieurs grands barnums ont été montés dans les hangars pour accueillir 300 personnes. PHOTO JOHAN BEN AZZOUZ – VDNPQR

Depuis mercredi, deux hangars situés rue des Huttes, dans la zone industrielle au nord-est de la ville, sont ouverts pour accueillir et loger 300 migrants. À l’intérieur, plusieurs grandes tentes ont été dressées en fil, et des kits de toilettes sommaires ont été disposés sur des lits de camp. Une équipe de nettoyage vient de terminer de préparer les lieux pour accueillir à nouveau des migrants la nuit prochaine. Ici, ils ne restent en principe pas plus d’une douzaine d’heures, avant de rejoindre, pour ceux qui le souhaitent, un lieu d’hébergement dans la région. Les évacuations des camps seront désormais annoncées en amont et une maraude passera pour inciter les migrants à rejoindre le sas d’hébergement, comme expliqué en début de semaine par le médiateur envoyé par l’État, Didier Leschi.

« Pas un point de fixation »

 

Didier Leschi a rappelé que les associations «devaient prendre leurs responsabilités et orienter les migrants vers le sas». PHOTO JOHAN BEN AZZOUZDidier Leschi a rappelé que les associations «devaient prendre leurs responsabilités et orienter les migrants vers le sas». PHOTO JOHAN BEN AZZOUZ – VDNPQRPour Didier Leschi, par ailleurs directeur de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), la priorité est de faire de cet endroit un lieu de mise à l’abri temporaire, sans créer un point de fixation « et éviter qu’une nouvelle lande ne s’installe à proximité ». C’est d’ailleurs ce que redoute la maire LR de Calais, Natacha Bouchart qui, lors d’une conférence de presse ce vendredi, a qualifié le projet de « dispositif déjà voué à l’échec après 48 heures de fonctionnement ». Elle demande maintenant au gouvernement de trouver « une autre formule », en dehors de sa ville.

Les transferts ont commencé

 

Depuis 2017, le lieu est ouvert l’hiver dans le cadre du plan Grand Froid. PHOTO JOHAN BEN AZZOUZDepuis 2017, le lieu est ouvert l’hiver dans le cadre du plan Grand Froid. PHOTO JOHAN BEN AZZOUZ – VDNPQRCes deux dernières nuits, 280 migrants ont été accueillis dans les hangars de la rue des Huttes. Tous ont été conduits vers des lieux d’hébergements en dehors de Calais. Un chiffre qui fait dire à Didier Leschi que le dispositif « peut fonctionner ». Pourtant, dans le contexte où le nombre de traversées a fortement augmenté ces derniers jours, les associations se demandent maintenant de quelle manière les naufragés, toujours plus nombreux, seront accueillis. Sur ce point, le médiateur n’a pas été en mesure de répondre.

Le rappel du contexte

Le 11 octobre dernier, le père Philippe Demeestere, aumônier du Secours catholique âgé de 72 ans, Anaïs Vogel et Ludovic Holbein ont entamé une grève de la faim pour dénoncer la situation migratoire à Calais.

Depuis, l’église Saint-Pierre à Calais est le théâtre de leur jeûne. Les trois activistes réclament l’arrêt « des expulsions quasi quotidiennes » mais aussi « de la confiscation et la destruction des affaires des exilés  » ou encore la fin « des humiliations, les coups et blessures par les forces de l’ordre ».

Plus de deux semaines après le début de la grève, le médiateur Didier Leschi a été envoyé à Calais par le gouvernement, suite à l’interpellation d’Emmanuel Macron. Après sa rencontre avec des grévistes et des associations non-mandatées par l’État, Didier Leschi a proposé que les migrants soient informés de la date de chaque évacuation afin qu’ils aient le temps de récupérer leurs affaires.

Le médiateur est revenu mardi à Calais pour confirmer que les propositions de mise à l’abri dans des centres éloignés de Calais deviennent « systématiques ». Mercredi tombait l’annonce de la création d’un « sas » pour les migrants.

Enfin, jeudi, le père Demeestere a annoncé arrêter sa grève de la faim, même s’il reste solidaire des deux militants qui, eux, maintiennent leur mouvement.

https://www.lavoixdunord.fr/1094372/article/2021-11-04/migrants-calais-envoye-par-le-gouvernement-didier-leschi-continue-la-mediation

 

Migrants à Calais: envoyé par le gouvernement, Didier Leschi «continue la médiation»

– Mercredi a été annoncée l’ouverture du hangar rue des Huttes comme « sas » de mise à l’abri, suite à votre rencontre avec les grévistes de la faim et des associations.

« À travers sa création, il s’agit d’organiser une prise en charge rapide et limitée dans le temps des personnes évacuées des campements. Chaque matin, ces personnes se verront proposer des départs vers des hébergements pérennes qui seront situés dans la région. Ces hébergements seront accessibles aux personnes quelle que soit leur situation administrative. »

– Les grévistes de la faim ne sont pas satisfaits par cette annonce. Ils continuent leur action.

« L’État ne peut être dans une démarche de chantage dès lors qu’il y a des voies d’amélioration immédiates. Je pense en particulier à la nécessité de prévenir les personnes des évacuations de campement. Mais il est clair qu’il n’y a pas « un droit à être dehors » comme le prétendent certains militants. Partout en France, des associations souhaitent que chaque personne à la rue puisse bénéficier d’un hébergement. À Calais, j’ai été confronté à des militants habités par un « gauchisme infantile », pour paraphraser la célèbre formule, souhaitant le statu quo de la rue sous prétexte que rien ne doit entraver la volonté de rester aux mains des passeurs. Un raisonnement qui ne peut qu’étonner. »

– Natacha Bouchart, maire LR de Calais, s’oppose également à l’ouverture d’un sas dans sa ville par crainte de la création d’un nouveau campement…

« J’ai eu plusieurs entretiens avec la maire de Calais. Elle a des craintes légitimes (…). L’État ne souhaite pas le retour de cette indignité qu’était la lande. Madame Bouchart peut en être convaincue. »

– Ce jeudi matin, des migrants et associatifs ont empêché l’évacuation d’un campement à Calais. Quelle est votre réaction ?

« On a mis en place le protocole pour prévenir les migrants des évacuations et finalement ça a été utilisé pour empêcher l’opération. Cela confirme la volonté de certains de laisser se reconstruire, à Calais, une nouvelle lande. Une situation qui ne sera bénéfique que pour les passeurs. »

– Les dernières annonces n’incitent-elles pas les migrants à précipiter leur départ de peur d’être emmenés loin de Calais ? Ce mercredi des centaines de personnes ont été récupérées en Manche, un nombre particulièrement élevé alors que la météo n’était pas favorable. Une aubaine pour les passeurs…

« Des personnes sont récupérées tous les jours par les forces de l’ordre. Vous avez raison, les seuls grands satisfaits de la situation sont les passeurs. Mais comme personne ne peut imaginer que demain l’Angleterre mettra en place des « ferry-boats » pour permettre la traversée de tous ceux qui le souhaitent, le rôle de l’État est d’entraver au maximum leur activité criminelle. »

– Les grévistes et associatifs remettent en question votre rôle de médiateur. On vous soupçonne de ne pas être neutre, en tant qu’envoyé gouvernemental.

« J’ai été appelé par les autorités parce que je suis un technicien qui sait ce qu’est un engagement. Il ne s’agit pas d’être neutre mais d’être constructif et animé par un peu d’imagination et un peu de caractère. »

– Quelle marge de manœuvre avez-vous encore dans les discussions avec les grévistes et les associations ?

« Calais ne se limite pas à des militants associatifs s’entraînant mutuellement dans la radicalité. Il y a aussi des élus et des habitants qui sont en droit de demander que la charge de l’accueil ne repose pas uniquement sur leur ville. La règle qui va demeurer et celle d’une orientation vers des hébergements pérennes en dehors de Calais. La complexité ne peut se résoudre uniquement par un intransigeant « tout ou rien ». Il y a des situations humaines à Calais qui suscitent des révoltes légitimes. Mais dire que nous serions dans un pays qui nécessite de prendre le risque de mourir pour se faire entendre, c’est l’éduquer à une impasse. »

– Quel est votre point de vue sur la situation migratoire à Calais, cinq ans après le démantèlement de la « jungle » dont vous étiez l’un des acteurs ?

« La situation demeure complexe car des personnes arrivent régulièrement. Le démantèlement de la lande a eu des effets positifs pour les Calaisiens, comme pour ceux qui y demeuraient et qui ont déposé une demande d’asile en France. »

Didier Leschi revient ce vendredi à Calais. Une conférence de presse est prévue à 14 h 30.

Grévistes de la faim à Calais : « On a l’impression d’être baladés »

Mediapart, 4 novembre 2021 par Nejma Brahim

Jeudi 4 novembre, le prêtre Philippe a annoncé mettre fin à sa grève de la faim. Il l’avait entamée 25 jours plus tôt avec Anaïs et Ludovic, deux citoyens, qui eux la poursuivent, pour dénoncer les traitements subis par les exilés dans le Calaisis. Une tentative de médiation, organisée par le ministère de l’intérieur, a échoué.

Calais (Pas-de-Calais).– Des revendications simples qui, pourtant, ne semblent pas être évidentes pour tout le monde. À Calais, le prêtre Philippe Demeestère, 74 ans, ainsi qu’Anaïs Vogel, 35 ans, et Ludovic Holbein, 38 ans, deux citoyens, ont commencé une grève de la fin le 11 octobre – que le prêtre Philippe a interrompue jeudi 4 novembre, après 25 jours sans s’alimenter – pour dénoncer le sort des exilés présents à la frontière avec le Royaume-Uni, tantôt chassés de leur lieu de vie temporaire par les forces de l’ordre toutes les 48 heures, tantôt soumis à des traitements dégradants, comme la saisie et la destruction de leurs effets personnels, des violences physiques ou verbales et des humiliations en tout genre.

Tous trois réclament une pause dans les « violations des droits humains et fondamentaux » des exilés (qu’un récent rapport de l’ONG Human Rights Watch pointait ici).

Mardi 2 novembre, le médiateur missionné par le ministère de l’intérieur pour résoudre la « crise », Didier Leschi – par ailleurs directeur de l’Office français de l’immigration et de l’intégration, appelé Ofii –, est venu rencontrer grévistes et associations pour la troisième fois, après une première entrevue une semaine plus tôt.

« On a l’impression d’être baladés, d’être pris pour des idiots », lâche Ludovic, amer, au lendemain du rendez-vous. En cause ? « Son attitude, le fait qu’il informe la presse avant nous de certaines choses, le décalage entre ce qu’il nous dit en réunion et ce qui ressort dans les médias… » Anaïs admet se sentir « trahie ». Mercredi matin, elle a reçu une vidéo montrant les forces de l’ordre lancer du gaz lacrymogène sur l’un des lieux de vie des exilés. « Ça résume plutôt bien les choses », s’agace-t-elle.

 

Le prêtre Philippe Demeestère, Anaïs Vogel et Ludovic Holbein, en grève de la faim à Calais pour défendre les droits des exilés. © Louis Witter / Le PictoriumLe prêtre Philippe Demeestère, Anaïs Vogel et Ludovic Holbein, en grève de la faim à Calais pour défendre les droits des exilés. © Louis Witter / Le Pictorium

 

Tout se passe comme s’il n’y avait que deux options, les expulsions ou la création d’une nouvelle jungle.

Ludovic, gréviste de la faim à Calais

Lors de la dernière entrevue, Didier Leschi leur a présenté les « solutions » proposées par l’État (ou plutôt « imposées », si l’on en croit les grévistes) : un hébergement systématique, avec l’ouverture d’un « SAS » de 300 places rue des Huttes, sorte de zone tampon où pourront être hébergés les exilés avant leur transfert en centre d’accueil et d’examen des situations administratives (CAES).

Autrement dit, pas question pour les autorités de suspendre les démantèlements de camps et leur lot de souffrances, ni de reconnaître que les migrants subissent un harcèlement quasi quotidien et des traitements dégradants. À chaque fois, le même argument : celui de ne pas créer de « points de fixation », avec le sempiternel exemple de la jungle de Calais démantelée il y a tout juste cinq ans.

La goutte d’eau qui a fait déborder un vase déjà bien rempli

« Tout se passe comme s’il n’y avait que deux options, les expulsions ou la création d’une nouvelle jungle. En réalité, aujourd’hui, quatre ou cinq petits camps existent sans qu’une grande jungle ne se soit formée. On n’est pas pour le fait de laisser les gens vivre dans de telles conditions, on demande juste à ce qu’on leur laisse leurs tentes et effets personnels. Et si demain un grand bâtiment inoccupé permet de leur offrir un accueil inconditionnel, c’est déjà bien », poursuit Ludovic, dont la longue barbe se confondrait presque avec l’écharpe grise qui entoure son cou. « Et qu’on laisse le choix aux personnes de se rendre en CAES ou de rester à Calais, selon les raisons qui leur sont propres », complète Anaïs, abasourdie par le fait que l’État veuille décider pour les personnes exilées, sans que l’on ne leur demande leur avis.

L’une des solutions imaginées par certaines associations serait la création de « maisons des migrants » sur le littoral, à l’instar de ce qui existe au Mexique, pour permettre aux personnes en transit d’être accueillies en sécurité, dans le respect des droits humains, avec un accès au droit et à l’information. Une idée balayée d’un revers de la main par les autorités, sous pression vis à vis du Royaume-Uni qui met tout en œuvre pour réduire le nombre de traversées dans la Manche en allant jusqu’à menacer la France de ne pas verser l’aide promise visant à renforcer la surveillance de ses frontières.

Le prêtre imagine, sans que cet avis ne soit partagé par les deux autres grévistes, la création d’un centre à la frontière où les exilés pourraient déposer leur demande d’asile pour le Royaume-Uni. Avec le risque, comme l’ont démontré les projets farfelus du gouvernement britannique (lire ici ou ), qu’un centre ne soit finalement créé à mille lieues du pays, dans une logique d’externalisation de la demande d’asile (lire notre article). Mercredi matin, Philippe reçoit un SMS du médiateur lui confirmant l’ouverture du site dès aujourd’hui et lui promettant de revenir en fin de semaine pour s’assurer de son bon fonctionnement. Et tant pis si cette solution ne répond pas à leurs revendications initiales.

Macron est-il prêt à sacrifier trois vies pour être réélu ?

Anaïs, gréviste de la faim à Calais

Autour des grévistes, à l’intérieur de l’église Saint-Pierre, les banderoles sont pourtant là pour les marteler : « Stop aux expulsions pendant la trêve hivernale »« Stop au racket des affaires des exilé·e·s »« Ouverture du dialogue entre autorités et associations non mandatées ». Sur une table à l’entrée trônent la pétition en soutien aux grévistes (ayant réuni près de 50 000 signatures) et la déclaration des droits des personnes sans-abri.

À gauche, le regard immortalisé par les portraits de trois exilés décédés à la frontière, dont Yasser, un jeune Soudanais fauché par un camion fin septembre. Quelques heures après le drame, les forces de l’ordre procédaient à l’évacuation du lieu de vie le plus important de Calais, où vivaient ses proches. Pour lui rendre hommage, des exilés ont publié une lettre ouverte où ils décrivent leur quotidien.

 

Lettre ouverte des exilés à Calais pour dénoncer les mauvais traitements qu’ils subissent. © Des exilés de Calais.

 

Parmi une conjonction d’événements, sa mort a été la goutte d’eau qui a fait déborder un vase déjà trop rempli, conduisant Philippe, Anaïs et Ludovic à commencer leur grève. Les deux derniers, nomades durant cinq ans, ont visité Calais en février dernier avant de choisir d’y rester pour venir en aide aux migrants, d’abord auprès des associations non mandatées, puis en lançant leur propre projet visant à « créer du lien entre Calaisiens et exilés » à travers des ateliers.

« Que vaut notre vie ?, interroge Anaïs, un tour de cou multicolore remonté aux oreilles pour se protéger du froid. Jusqu’où l’État nous fera aller ? Macron est-il prêt à sacrifier trois vies pour être réélu ? » « Toutes les vies ne valent pas d’être pleurées », répond Philippe, qui voit en cette politique des gages de fermeté sur le phénomène migratoire visant à conforter les discours d’extrême droite, particulièrement en période électorale.

On refuse de s’habituer à l’intolérable et on compte bien inscrire notre action dans la durée.

Le père Philippe, gréviste de la faim à Calais

« Les pouvoirs politiques se renient et n’assument pas leurs responsabilités. On leur dit “ça suffit” », clame-t-il, bonnet doublé d’une capuche sur la tête et lunettes sur le nez. Régulièrement, il marque une pause pour prendre des notes sur un calepin ou fermer les yeux. « On refuse de s’habituer à l’intolérable et on compte bien inscrire notre action dans la durée. » Le combat continuera, assure-t-il le poing levé.

À 13 heures, un médecin bénévole vient les ausculter un à un. Ils sont plusieurs à se relayer pour assurer un suivi aux grévistes, surpris de découvrir leur résistance physique. Mais ils pourraient ne pas s’apercevoir de la détérioration de certains organes, ont prévenu les médecins.

 

La façade de l'église Saint-Pierre, à Calais, compte les jours de grève de la faim d'Anaïs, Ludovic et Philippe. © Louis Witter / Le PictoriumLa façade de l’église Saint-Pierre, à Calais, compte les jours de grève de la faim d’Anaïs, Ludovic et Philippe. © Louis Witter / Le Pictorium

 

Le prêtre se dit ravi de voir autant de soutiens, venus d’horizons différents, rassemblés à leurs côtés pour « faire face à la détresse » des exilés. Conscient que son statut de prêtre « aide », il estime que l’Église de France « garde des capacités de mobilisation impressionnantes »« Les catholiques participent à ce mouvement en faveur de l’accueil des personnes. » À Calais, le Secours catholique fait partie des associations les plus actives pour venir en aide aux exilés, allant jusqu’à gérer un centre d’accueil de jour permettant de leur offrir un semblant de répit. « Ils font un gros boulot et nous sont d’un grand soutien pour la grève, même s’il n’y a pas qu’eux bien sûr », réagit Ludovic.

« Pas de dialogue possible »

Mardi soir, dans l’église Saint-Pierre, une vingtaine de personnes sont là pour chanter, guitare à la main pour certains, aux côtés des grévistes. « Certains passent juste dire bonjour, d’autres restent un peu plus longtemps. C’est une présence importante pour qu’ils ne fatiguent pas », confie Clara, coordinatrice de la plateforme de soutien aux migrants, après s’être engouffrée dans une pièce attenante au chœur de l’édifice.

Chaque soir, les soutiens affluent ici et occupent l’esprit d’Anaïs, Philippe et Ludovic, à l’aide de concerts ou de jeux de société – et même une partie de cache-cache, une fois, plaisantent-ils. « C’est une mise en lumière d’un ras-le-bol général, pas juste l’action de trois grévistes, estime Ludovic. Ça donne lieu à de très belles choses. »

Clara prend place autour de la table qui a reçu, le 27 octobre, Didier Leschi pour la première fois. Face à des attentes pour le moins « basiques », le médiateur aurait, selon elle, tenté de faire diversion en éludant la question des évacuations régulières et des traitements dégradants subis par les migrants. « Il ramenait toujours la discussion aux “dublinés”, aux mises à l’abri et solutions d’hébergement, sans admettre qu’il y avait un vrai problème. Il se comporte comme un émissaire de l’État, venu dérouler des solutions toutes prêtes qui ne répondent pas à nos revendications. Il y a un questionnement quant à son rôle de médiateur, qui est très ambigu », dénonce Clara.

Contacté par Mediapart, le patron de l’Ofii souligne la « complexité calaisienne », une ville où des personnes arrivent sans cesse. « Le point de divergence qu’il reste est la question du maintien ou non des personnes dans des campements de fortune alors qu’on leur propose des hébergements », pointe-t-il, évoquant les associations et grévistes qui estiment que les exilés ont le droit d’aller et venir et de rester à Calais s’ils le souhaitent. Et d’ajouter, tout en rejetant l’idée que des effets personnels puissent être « volés » aux migrants : « L’enjeu, depuis cinq ans, est que ne se reconstitue pas la “jungle”. Il continuera donc à y avoir des évacuations pour empêcher le grossissement de campements de fortune à Calais. »

[…] il n’est pas illégitime de la part des Calaisiens de demander une meilleure répartition de la charge de l’accueil dans l’ensemble de la région.

Didier Leschi, médiateur et directeur de l’Ofii

Parmi les propositions faites aux grévistes et associations, l’arrêt des opérations menées « par surprise » et la mise en place de maraudes pour prévenir les personnes qu’un hébergement leur sera proposé. « Le jour des évacuations, un délai sera proposé pour qu’elles puissent récupérer leur tente ou leurs effets personnelles si elles le souhaitent. Il ne faut pas oublier qu’à Calais, il y a des Calaisiens, et il n’est pas illégitime de leur part de demander une meilleure répartition de la charge de l’accueil dans l’ensemble de la région. C’est donc ce qui se fait, des places vont être ouvertes. Et la maire, Natacha Bouchart, ne veut rien à Calais. » Des agents de l’Ofii inciteront par ailleurs les personnes à déposer leur demande d’asile en France.

Sur LCP mercredi soir, Didier Leschi a affirmé qu’il était « difficilement imaginable d’organiser des ferrys entre la France et l’Angleterre », alors que certains spécialistes préconisent l’ouverture de voies « sûres et légales », comme le chercheur François Gemenne (lire ici notre entretien). Cela pourrait, selon lui, alimenter le commerce des passeurs. « Les passeurs sont le résultat de la frontière », contrecarre Anaïs. Depuis la seconde rencontre, des associations non mandatées par l’État évoquent un sentiment de « mépris » – plusieurs évacuations ont eu lieu au premier jour de la trêve hivernale, lundi, malgré la médiation en cours. Sans « dialogue possible », organisations et grévistes comptent désormais interpeller Emmanuel Macron.

« Didier Leschi l’a dit lui-même, il est technicien et nos demandes sont politiques », note Clara. « Je n’ai pas le sentiment de les avoir méprisés, se défend le médiateur. Je suis allé les voir régulièrement et je considère que leur action est à prendre en considération. Mais il faut aussi accepter l’idée de victoires transitoires vers un avenir meilleur. » En attendant, certains parmi les soutiens des grévistes ont glissé être prêts à prendre la relève si Philippe, Anaïs et Ludovic venaient tous trois à cesser leur grève. « On a, de toute façon, d’autres leviers d’action », prévient le prêtre.

« La France est dans une position qu’on pourrait comparer à celle du Maroc ou de la Turquie »

L’Etat n’a pas su résister à la pression des Britanniques sur la gestion des flux migratoires, observe le chercheur spécialisé en droit pénal Olivier Cahn.

  Le Monde, Propos recueillis par Julia Pascual, publié le 3 novembre 2021

Olivier Cahn est membre du Centre de recherche sociologique sur le droit et les institutions pénales (Cesdip) et auteur d’une thèse sur la coopération policière franco-britannique dans la zone frontalière transmanche. Il revient sur l’histoire des relations entre la France et le Royaume-Uni sur la question migratoire.

Sur le front migratoire, la balance est-elle à l’équilibre entre Londres et Paris ?

La question migratoire est traitée de façon bilatérale entre la France et le Royaume-Uni depuis le milieu des années 1990. D’abord parce que ce n’était pas une compétence européenne. Ensuite, en raison de la pression mise par les Britanniques sur les Français, alors qu’ils ne font pas partie de l’espace Schengen. Ils sont théoriquement une frontière extérieure, mais ils vont parvenir à se soustraire à cette situation en concluant des accords bilatéraux et des arrangements administratifs.

Le protocole de Sangatte, signé en 1991 et qui émane du traité de Canterbury de 1986 relatif au tunnel sous la Manche, prévoit qu’à bord du train, chaque pays assure les contrôles sur son territoire. Rapidement, les migrants désireux de gagner l’Angleterre développent une technique pour éviter d’être débarqués. Ils prennent des billets de Paris à Lille mais se maintiennent dans le train jusqu’en Angleterre. Les Britanniques commencent alors à mettre la pression sur la France. En 1995, un gentlemen’s agreement prévoit que lorsque le migrant est contrôlé avant l’arrivée du train sur le territoire britannique, il doit être repris par la France. Considérant que les Britanniques font un usage abusif de l’accord, Paris saisit la Commission européenne qui donne raison aux Français. Mais les Britanniques ne vont pas se soumettre et c’est là que débutent une série de renoncements, qui placent aujourd’hui la France dans une position qu’on pourrait comparer à celle des pays limitrophes de l’Union européenne comme le Maroc ou la Turquie, qui acceptent moyennant finance de gérer la question migratoire.

A votre sens, la France a-t-elle renoncé à sa souveraineté ?

Cela s’est formalisé en 2001, lors du sommet de Cahors, où Lionel Jospin et Tony Blair ont finalisé un protocole additionnel à celui de Sangatte, dans un contexte où de nombreux migrants parvenaient à passer outre-Manche. La France renonce à sa souveraineté en acceptant de délocaliser les contrôles au départ des trains, à Lille et à la gare du Nord, à Paris. Il faut bien se rendre compte : au cœur de la capitale, un espace est concédé aux Britanniques dans lequel ils procèdent à des contrôles et peuvent refouler les gens en appliquant la loi britannique.

Malgré cela, les Britanniques ne seront pas satisfaits. En 2002, David Blunkett, ministre de l’intérieur de Tony Blair, va convaincre son homologue de l’époque, Nicolas Sarkozy, d’adopter la vision britannique qui consiste à justifier le contrôle strict de la frontière par la lutte contre les passeurs. Alors même qu’au début des années 2000, il y avait très peu de passeurs sur la zone.

La lutte contre l’immigration clandestine a-t-elle porté ses fruits ?

Les gens n’ont jamais cessé de passer. Tous les moyens techniques de sécurisation ont été déployés et l’effet de cette politique a plutôt été l’implantation de réseaux de passeurs pour les contourner et la mort de migrants en mer. Pour autant, la logique à l’œuvre n’a jamais varié. Deux arrangements administratifs sont conclus en 2002 qui prévoient la coopération policière entre les pays et la mise en sécurité de la gare de fret de Calais-Fréthun [Pas-de-Calais]. C’est à partir de là que s’installe une contrepartie financière : les Britanniques payent les équipements que les Français vont utiliser. En 2003, le protocole de Sangatte est élargi à la sécurisation du port de Calais : c’est le traité du Touquet.

En 2010, avec l’arrangement Besson-Green [du nom d’Eric Besson et de Damian Green, alors ministres de l’immigration français et britannique], la Grande-Bretagne obtient que ses services de l’immigration aient le droit de travailler sur le territoire français pour dissuader les gens de traverser la Manche. En 2015, un « centre de commandement et de contrôle commun » chargé de coordonner l’action dans le Calaisis des forces de police françaises et britanniques est créé. Ce qui veut concrètement dire que l’action policière est codécidée avec les Britanniques. C’est l’accord Cazeneuve-May. Il devait être accompagné de contreparties : alors que la « jungle » dans laquelle vivaient plus de 10 000 personnes est démantelée en 2016, les Britanniques s’étaient engagés à prendre une partie des mineurs isolés justifiant un lien particulier avec le Royaume-Uni. Ils devaient aussi respecter les clauses de réunification familiale prévues par l’accord de Dublin. En pratique, ils n’ont que très partiellement tenu leur parole.

Comment les choses ont-elles évolué sous la présidence d’Emmanuel Macron ?

La politique en vigueur jusque-là a été entérinée puisque l’arrangement administratif Cazeneuve-May – la cogestion policière de la frontière, donc – devient un traité engageant la France lors du sommet de Sandhurst (Royaume-Uni), en 2018. Et tandis qu’explose le phénomène des traversées de la Manche en small boats survient le Brexit. Le Calaisis est donc devenu une frontière extérieure de l’Union européenne, que des migrants veulent franchir, mais les accords bilatéraux signés avec les Britanniques ne permettent pas de les laisser sortir. La situation du gouvernement, qui mène une politique restrictive en matière d’asile mais dont les policiers empêchent des étrangers de quitter le territoire, serait ironique si les conditions imposées aux migrants n’étaient pas si dramatiques.

Nous sommes d’ailleurs peut-être arrivés à la limite de cette politique. Les Britanniques, pour des raisons de politique intérieure qui tiennent à la gestion critiquée du Brexit et de la crise liée au Covid-19, ont un discours agressif envers la France. Ils nous reprochent de ne pas faire assez pour empêcher les traversées. La logique des Britanniques a toujours été celle d’un rapport de force. Et leur idée aujourd’hui est d’externaliser l’asile en France. Ils voudraient installer des centres d’examen de la demande d’asile sur notre sol, comme l’UE a voulu le faire avec le Maroc et la Turquie. Mais côté français, on assiste à un changement de discours. Quand Gérald Darmanin dit qu’il veut négocier un traité européen sur les questions de reconduites, d’asile et de regroupement familial, ce pourrait être, espérons-le, les prémices d’une rupture considérable.

28/10/21 – Grève de la faim Jour 18 – La mobilisation continue

Un médiateur, Didier Leschi, a été dépêché par le gouvernement dès hier soir, pour rencontrer les grévistes, qui envoient ce communiqué à la suite :
« La rencontre avec Didier Leschi n’était qu’un premier tour de piste. A ce stade nos trois revendications n’ont pas été prises en compte. Une nouvelle rencontre aura lieu demain jeudi 28 octobre 2021 à 12h en présence des associations non mandatées par l’état. Nous continuerons la grève de la faim, notre détermination est intacte.
Nous vous proposons une conférence de presse à 17 h 30 sur le parvis de l’église Saint Pierre sur la place Crèvecoeur à Calais. »
La mobilisation continue !
📣 #faimauxfrontières Page et Hashtag à suivre sur les réseaux sociaux pour soutenir les grévistes de la faim, et relayer leurs revendications !
📣 Un kit de mobilisation ici pour continuer à relayer et partager les revendications des grévistes : https://www.voxpublic.org/Kit-de-mobilisation-citoyenne…
📣 La pétition toujours à signer et partager ! Le lien ici !

25/10/21 – Expulsion du squat de Ranville : lettre ouverte au préfet du Calvados

EXPULSION DU SQUAT DE RANVILLE : LETTRE OUVERTE AU PREFET DU CALVADOS

25 octobre 2021

Mardi 19 octobre, à 8h00 du matin, le site de Pegasus Bridge, symbole du Débarquement en Normandie situé à quelques kilomètres de Ouistreham, était encerclé. Les forces de l’ordre se déployaient en nombre pour expulser 10 jeunes soudanais de leur lieu de vie.

Rassemblement devant le Tribunal Administratif de Caen lors de l'audience relative à l'expulsion du campement de Ouistreham le 9 juin 2021

Jeudi 21 octobre 2021, 10h00, depuis la cabine téléphonique du Centre de Rétention Administrative de Rouen-Oissel :

« Dis madame, pourquoi je suis enfermé depuis mardi ? Je n’ai rien fait de mal. Je ne vais pas rester en prison. J’ai demandé mes papiers en France et je veux rester en France »

Vendredi 22 octobre le juge des libertés et de la détention a statué sur sa mise en liberté ainsi que pour son compatriote également demandeur d’asile en procédure Dublin. Ils seront enfermés pendant 28 jours.

A. et M. vivaient au squat de Ranville jusqu’à ce mardi 19 octobre.

A 8 heures du matin, le site de Pegasus Bridge, haut symbole de la Liberté, renommé « Pont pour la paix entre les peuples » à l’occasion du 75ème anniversaire du Débarquement en Normandie, était encerclé. Les forces de l’ordre se déployaient en nombre. Étaient présents pour l’expulsion la police aux frontières (PAF), la gendarmerie nationale, le sous-préfet chef de cabinet du préfet et responsable de la sécurité dans le département, l’office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) et une association agréée de sécurité civile.

Neuf jeunes demandeurs d’asile soudanais originaires du Darfour et un mineur isolé étaient expulsés de leur lieu de vie suite à une décision du tribunal judiciaire de Caen rendu le 3 juin 2021. Sept d’entre eux ont été emmenés en car sans explication aucune vers un centre d’hébergement pour 4 d’entre eux et vers un hôtel pour 3 d’entre eux.

Dans un communiqué publié le jour de l’expulsion, le préfet du Calvados  “se montre déterminé à mettre fin à ces occupations illégales” au motif qu’une offre d’hébergement serait selon lui suffisante dans le Calvados.

Alors Monsieur le Préfet, pourquoi deux jeunes se retrouvent-ils enfermés dans un centre de rétention administrative ? Que pouvons-nous répondre à ces deux personnes qui ont demandé l’asile en France ?

Alors Monsieur le Préfet, comment est-il possible qu’une cinquantaine de jeunes vivent dans un campement sur les bords du canal de l’Orne sans aucun moyen de satisfaire leurs besoins fondamentaux, qu’ils dépendent des citoyen.nes, des collectifs et des associations pour survivre et qu’ils soient soumis à des expulsions régulières de leur lieu de vie ?

Cette situation de violence et de précarité auxquelles sont exposées les personnes exilées se retrouve sur l’ensemble du littoral franco-britannique. A Calais, ces campements font l’objet d’expulsions quasi-quotidiennes, sans proposition d’hébergement adapté, parfois accompagnées de destructions des effets personnels et de violences. Les associations humanitaires indépendantes – qui agissent quotidiennement pour permettre aux personnes d’accéder aux services de base (eau, hygiène, alimentation et soins) ainsi qu’à une information sur leurs droits – subissent des entraves et des intimidations. Ces entraves sont complétées par des arrêtés préfectoraux, sans cesse renouvelés depuis plus d’un an, interdisant la distribution de nourriture et de boissons dans un large périmètre de la ville. Pour obtenir l’arrêt de la maltraitance des personnes exilées dans le Calaisis, trois personnes ont décidé d’entamer une grève de la faim depuis le 11 octobre 2021.

La Cimade soutient les revendications des Calaisiens.

La Cimade dénonce le règlement Dublin, machine infernale de l’asile européen.

La Cimade dénonce les agissements des pouvoirs publics et les politiques de répression sur le littoral franco-britannique et demande la liberté pour les deux jeunes soudanais enfermés au CRA de Oissel.

Le groupe local de La Cimade à Caen interpelle l’ensemble des acteurs de son territoire pour dénoncer ces situations et demande le droit à un hébergement digne pour tou.te.s, et en particulier pour les exilé.es vivant sur le littoral franco-britannique.

Pour soutenir les Calaisiens en signant la pétition pour demander l’arrêt de la maltraitance des personnes exilées, c’est ici : Grève de la faim à Calais : arrêt de la maltraitance des personnes exilées

#faimauxfrontieres

Le groupe local de La Cimade à Caen

Grève de la faim à Calais – Pétition à partager et signer !

Grève de la faim à Calais depuis le 11 octobre

3 soutiens des personnes exilées bloquées à la frontière franco-britannique, Anaïs, Ludo et Philippe ont entamé une grève de la faim à Calais le lundi 11 octobre avec ces 3 revendications :

Les revendications sont précisées ci-dessous :

1) Arrêt des expulsions de lieux de vie pendant la période hivernale :

  • les expulsions en flagrance sur décision du procureur de la République toutes les 48h (et désormais toutes les 24h) à toute heure du jour doivent
    cesser ;
  • les « mises à l’abri » (que nous nommons en réalité des démantèlements)
    avec départs forcés vers les CAES concomitantes à ces expulsions en
    flagrance et au déboisement / pose de grillage des terrains occupés à
    l’instar de celle du 28 septembre 2021 doivent également prendre fin ;
  • de véritables mises à l’abri supposent le volontariat, le consentement
    des personnes, une information sur les lieux de destination et doivent
    faire l’objet d’un diagnostic social comme précisé dans l’instruction du 25
    janvier 2018. Les départs en bus vers les CAES doivent être généralisés et
    des hébergements complémentaires et inconditionnels doivent être créés.

2) Durant cette même période, arrêt de la confiscation des tentes et des
effets personnels des personnes exilées :

  • Arrêt de la confiscation et de la destruction / dégradation des tentes
    et effets personnels des personnes exilées lors des expulsions de
    campements à la fois lorsque les personnes sont présentes et signalent le
    souhait de récupérer leurs affaires mais également lorsqu’elles sont
    absentes.
  • Les services publics de la ville ou l’entreprise APC doivent mettre en
    place des bennes de grande capacité et venir récupérer les déchets sur des
    points de ramassage des déchets à proximité des campements de manière
    régulière. Les services de la ville doivent distribuer des sacs poubelles
    afin que la collecte des déchets puisse se faire dans de bonnes conditions
    sanitaires et que les déchets ne s’accumulent pas.

3) Ouverture d’un dialogue citoyen raisonné entre autorités publiques et
associations non mandatées par l’État, portant sur l’ouverture et la
localisation de points de distribution de tous les biens nécessaires au
maintien de la santé des personnes exilées :

  • Rencontre mensuelle entre les autorités, associations et personnes
    exilées en présence de médiateurs en capacité de traduire et ouvert aux
    journalistes :
    Ces réunions doivent permettre d’aboutir à organiser :
  • Présence de points d’eau fixes et disponibles 24h/24h à proximité de
    l’ensemble des lieux de vie ;
  • Distribution de repas 2 X / jours sur l’ensemble des lieux de vie en
    adequation avec le nombre de personne vivant à Calais;
  • Point de départ vers les douches depuis l’ensemble des lieux de vie et
    augmentation de la capacité quotidienne des douches afin de la mettre en
    adéquation avec le nombre de personnes vivant à Calais ;
  • Installation de sanitaires et de bac à laver le linge à proximité de
    l’ensemble des lieux de vie ;
  • Mise en place de panneaux d’information et de document d’information en
    plusieurs langues pour informer les personnes exilées de l’accès aux
    services.
  • Et tout autre point permettant d’assurer la santé et la réponse aux
    besoins fondamentaux des personnes exilées.

 » Grâce à eux »

Mimmo Lucano : « Il faut défendre cet “autre monde possible” face à la violence du populisme »

Mediapart, 26 septembre 2021 par Nejma Brahim

Dans son livre « Grâce à eux », Mimmo Lucano, ancien maire de Riace (Italie) connu pour ses positions en faveur de l’accueil des migrants, raconte comment son village dépeuplé de Calabre a repris vie avec l’arrivée des exilés, dans un modèle inclusif et vertueux. Et comment il a dû se battre pour le maintenir.

Le récit met du baume au cœur à l’heure où certains hommes politiques ou polémistes, en France comme à l’étranger, s’acharnent à vouloir diaboliser les migrants et leurs aidants. Dans un livre intitulé Grâce à eux (Buchet Chastel), Domenico Lucano (dit « Mimmo »), ancien maire de Riace, en Calabre, de 2004 à 2018, rappelle qu’une autre voie est possible : celle de l’accueil inconditionnel, d’un modèle inclusif et d’une société alternative et durable, où chacun, peu importe ses origines, sa langue ou sa culture, peut participer à la vie de la cité et trouver sa place.

« Personne ne choisit librement de quitter sa terre », souligne l’auteur, qu’il s’agisse des premiers réfugiés kurdes à avoir débarqué sur les côtes calabraises dans un voilier en 1998 ou des Somaliens, Ghanéens, Gambiens et Maghrébins venus par la suite en quête d’une vie meilleure. De leur installation dans des logements vacants jusqu’à la réhabilitation d’un ancien pressoir à huile, en passant par la réouverture des établissements scolaires, la création d’ateliers artisanaux permettant la transmission de savoir-faire locaux et la naissance d’un tourisme solidaire, l’expérience du « village global » qu’a représentée Riace montre qu’un « autre monde » est possible.

Mais elle contraste aussi avec les politiques d’accueil menées par les gouvernements italiens successifs, visant à placer les migrants dans des centres d’accueil sans âme ni accompagnement social permettant de favoriser leur intégration, ou pire, à laisser prospérer des bidonvilles où la dignité humaine n’a pas sa place et où la précarité emporte des vies. Durant ses trois mandats de maire de Riace (jusqu’à sa suspension en 2018), Mimmo Lucano a dû faire face à un ministre de l’intérieur d’extrême droite – Matteo Salvini – connu pour ses positions anti-migrants, et a été visé par plusieurs enquêtes judiciaires, jusqu’à être assigné à résidence, puis interdit de séjour dans sa commune durant près d’un an. Le prix à payer pour avoir rêvé « de liberté » et d’une « autre humanité ».

Dans le Riace de votre enfance, déjà, votre mère avait pour habitude d’héberger les pèlerins roms et sintés chez vous à l’occasion de la fête de Septembre, ce qui lui valait d’être surnommée « l’amie des Roms ». La Calabre a-t-elle toujours été une terre d’accueil ?

Mimmo Lucano : Il y a en Calabre une tradition d’accueil qui remonte à la période grecque : de tout temps, l’étranger a été considéré comme un hôte, sa présence était chez nous un honneur presque sacré. C’est une culture que la paupérisation et le pouvoir mafieux ont pu « endormir », mais qui ne s’est jamais éteinte vraiment.

À la fin des années 1990, les communes de Badolato et Riace ont été « réveillées » par l’arrivée de migrants kurdes sur leurs côtes. Quelle a été la première réaction des habitants ?

Il y a d’abord eu de l’étonnement, bien sûr, mais très vite un élan de solidarité s’est imposé à nous : il fallait trouver un toit, des moyens de subsistance, accueillir et protéger ces hommes, ces femmes, ces enfants persécutés qui avaient été contraints de tout quitter…

 

Domenico Lucano, ancien maire de Riace en faveur de l'accueil des migrants. © Domenico Lucano Domenico Lucano, ancien maire de Riace en faveur de l’accueil des migrants. © Domenico Lucano

Vous racontez comment un certain nombre de Riacesi (dont vos proches) ont opté pour l’émigration en quittant l’une des zones les plus sinistrées d’Europe, conduisant au dépeuplement de votre village. En quoi l’accueil des migrants a-t-il sauvé Riace ?

Pour héberger les réfugiés, de nombreux villageois qui avaient émigré – parfois depuis de nombreuses années – en Argentine ou aux États-Unis ont accepté de prêter les maisons qu’ils avaient abandonnées et qui ont donc pu être à nouveau habitées et réhabilitées. Beaucoup de réfugiés arrivaient avec des métiers, des savoir-faire hérités de leurs propres cultures et traditions, ce qui a permis de relancer l’artisanat local en unissant leurs talents avec ceux des habitants. On a ensuite pu rouvrir l’école, qui avait dû être fermée faute d’enfants, mais aussi relancer la production d’huile d’olive…, tout cela dans une économie solidaire, sans autre profit que la rémunération des salariés.

Au total, combien de migrants ont été accueillis à Riace sur la durée de vos mandats ? L’évolution des profils et nationalités dans le temps a-t-elle représenté une richesse pour le village ?

Je n’ai pas en tête le chiffre global sur la durée mais, certaines années, la commune hébergeait plus de 500 personnes, dans une municipalité qui compte 1 800 habitants. Et ce n’était pas un accueil qui se limitait à de l’assistanat, parce qu’il y avait un échange permanent entre les populations d’origines différentes : l’intérêt était d’avancer ensemble pour développer l’économie du village et son autonomie.

Récupération et partage de logements inoccupés, restauration d’anciennes infrastructures, éducation, formation professionnelle, économie sociale et solidaire et même monnaie locale… Vous avez réussi à créer, à votre petite échelle, un exemple de société alternative et durable à Riace, synonyme de cercle vertueux pour toutes et tous. Comment expliquer que les politiques de « camps d’internement » ou « de reconduites à la frontière », que vous qualifiez « d’épidémie », prospèrent toujours ?

Il y a toujours eu une lutte entre deux visions du monde, l’une tournée vers la fraternité, l’échange, l’ouverture, l’autre qui privilégie l’individualisme et la concurrence. Disons qu’à l’heure actuelle, ce n’est pas l’entraide entre les hommes qui se fait le plus entendre, qui est le plus à la mode… mais nous sommes nombreux. Minoritaires souvent, mais nombreux.

Les conditions de vie dans les camps et centres d’accueil pour demandeurs d’asile italiens sont souvent difficiles : l’exemple de Becky Moses, une Nigériane passée par Riace et morte dans un incendie au bidonville de San Ferdinando en 2018, est terriblement parlant. Celui du CARA de Mineo également. Comment qualifieriez-vous les politiques d’accueil italiennes et européennes ?

Tant qu’on traitera les personnes comme des données statistiques ou des variables d’ajustement, comme c’est si souvent le cas dans les politiques prétendues « d’accueil », la vie humaine sera bafouée et des existences entières seront saccagées. Il faut remettre au premier plan la dignité de l’individu et son droit sacré à vivre en sécurité.

 

© Buchet Chastel © Buchet Chastel

En quoi « les coups les plus durs portés à l’accueil » l’ont-ils été, bien avant le gouvernement Cinq Étoiles/Ligue du Nord, par le Parti démocrate ?

En 2017, c’est sous un gouvernement démocrate que le décret Minniti-Orlando a limité la possibilité d’introduire un recours contre le rejet des demandes d’asile, tout en déshumanisant les procédures qui sont devenues complètement impersonnelles et bureaucratiques. Ce n’est pas l’extrême droite qui a fait cela, c’est un gouvernement dit « de gauche ».

Le blocage des fonds publics pour l’accueil, contre lequel vous avez entamé une grève de la faim en 2012, a-t-il été une manière d’entraver la solidarité envers les migrants accueillis à Riace, tout comme la décision du ministère de l’intérieur d’exclure Riace de la liste des bénéficiaires des fonds Sprar en 2018 ?

En tout cas, cela y ressemble vraiment. Depuis des années, tout se passe comme si notre projet dérangeait en haut lieu, comme s’il fallait absolument mettre fin à une expérience qui donne un autre exemple aux gens, qui leur montre que les migrants ne sont pas nécessairement un danger ni une menace, qu’ils peuvent être au contraire une ressource : non pas le problème, mais la solution.

Comment interprétez-vous, malgré l’adhésion des populations locales et immigrées à votre modèle, le succès de la Ligue dans le sud de l’Italie aux dernières élections européennes ?

C’est vraiment tragique. Pendant des années, la Ligue du Nord n’a cessé d’insulter les méridionaux : c’est un parti qui voulait même que la Padanie fasse sécession d’avec tout le reste de l’Italie, à commencer par Rome, qu’ils qualifiaient de « voleuse »…, et maintenant, de nombreuses personnes dans le Sud crient avec eux « Les Italiens d’abord », comme si elles ne se souvenaient pas que les étrangers, au départ, c’étaient elles. C’est incompréhensible, et très attristant.

Le modèle Riace, salué par le Haut Commissariat aux réfugiés, a-t-il été transposé ailleurs en Italie malgré l’abandon du projet de loi facilitant sa reproduction dans d’autres localités de la Calabre ? L’a-t-il été à l’étranger ?

En Calabre, des bourgs comme Stignano et Caulonia ont suivi notre exemple, et aussi Monasterace, Benestare… il existe aussi une contagion de la fraternité. À l’étranger aussi, de nombreuses initiatives ont eu lieu, mais la spécificité de la Calabre est qu’il s’agit traditionnellement d’une terre d’émigration, non d’immigration.

La reconnaissance de votre modèle à l’international (Mimmo Lucano a été classé parmi les 50 dirigeants les plus influents par le magazine américain Fortune en 2016, a reçu le prix Dresden Peace Award en 2017 et le soutien du pape François), mais aussi en Italie à travers le rapport du Centre d’accueil spécial (CAS) que vous citez à la fin de votre ouvrage, vous a-t-elle aidé à tenir face à vos détracteurs ?

Toutes les formes d’encouragement et de soutien comptent. Mais au-delà de ma personne, il s’agit de défendre cet « autre monde possible » face à la violence du populisme, et aux dangers de l’ultralibéralisme.

Vous avez fait l’objet de plusieurs enquêtes judiciaires et avez même été interdit de séjour à Riace durant onze mois. Diriez-vous que votre solidarité envers les exilés a été criminalisée, tout comme peut l’être celle des ONG opérant en Méditerranée pour sauver des vies ou celle de maraudeurs à la frontière franco-italienne ? Où en sont les poursuites à votre encontre pour « abus de pouvoir » et « aide à l’immigration clandestine » ?

Oui, c’est toujours comme cela que le pouvoir se crée une légitimité : en décrédibilisant, en criminalisant les opprimés et ceux qui les défendent… Après des années de procédure, je serai fixé dans quelques jours ; j’espère que l’issue du procès sera positive mais il y a sur cette affaire un enjeu politique très fort : à travers moi, il s’agit de disqualifier l’expérience d’accueil et d’économie solidaire que représente Riace.

Vous reconnaissez-vous dans le combat de Cédric Herrou en France, qui a fait consacrer le « principe de fraternité » par le Conseil constitutionnel en 2018, censurant partiellement le « délit de solidarité » ?

Bien entendu. Chaque initiative de ce type représente une victoire pour l’accès de tous à la dignité, et un encouragement à avancer main dans la main avec ceux qui en ont le plus besoin.

Quel regard portez-vous sur le discours politique tenu par certains élus de droite et d’extrême droite en France concernant les migrants et l’immigration, dans le contexte de la présidentielle à venir ?

La question migratoire n’est ni italienne ni française, elle est mondiale : elle résulte des choix de l’Occident qui n’a cessé d’exploiter les pays du Sud, de les appauvrir, de déclencher des guerres entre eux, de leur vendre des armes… pour ensuite considérer ces peuples martyrisés comme des envahisseurs. Devant une telle contradiction, on ne peut pas rester sans rien faire. C’est inacceptable et révoltant.

Le nombre d’arrivées de personnes migrantes aux Canaries a doublé depuis le début de l’année

 

Entre le 1er janvier et le 14 septembre, plus de 11 000 migrants ont accosté sur les côtes de l’archipel, selon les chiffres espagnols – près de deux fois plus que lors des neuf premiers mois de l’année 2020. Et le nombre de morts serait de 785.

Le Monde, Sandrine Morel (Madrid, correspondante)

Publié le 29 septembre 2021 à 21h09

L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) s’est dite « extrêmement préoccupée », dans un communiqué daté du vendredi 24 septembre, par la forte augmentation du nombre de morts sur la route des Canaries. Depuis le début de l’année, l’organisme dépendant des Nations unies a comptabilisé 785 morts, dont 177 femmes et 50 enfants, deux fois plus qu’en 2020. Durant le seul mois d’août, près de 380 migrants ont trouvé la mort en cherchant à rejoindre l’archipel espagnol. Un chiffre qui pourrait être encore plus élevé, étant donné les nombreux « naufrages invisibles ». Selon l’ONG Caminando Fronteras, en contact avec les communautés de migrants, 1 922 personnes seraient mortes durant la traversée durant le premier semestre 2021.

Le 20 août, une embarcation pneumatique s’est ainsi renversée à 250 kilomètres des côtes canariennes, avec 52 passagers. Une seule personne a survécu, qui est encore hospitalisée. Une pirogue partie le 15 août, qui s’était perdue à 500 kilomètres de l’île d’El Hierro, a été localisée après quatorze jours à la dérive, avec 26 survivants à bord. Vingt-neuf personnes, dont sept enfants, étaient eux déjà morts. A Fuerteventura, ce sont une trentaine de migrants qui sont décédés fin août dans une embarcation partie du Maroc. Et ainsi de suite. La liste des tragédies s’allonge encore et encore au fil des mois.

Leur nombre pourrait dépasser les 40 000 sur l’année

Entre le 1er janvier et le 14 septembre, plus de 11 000 migrants ont accosté aux Canaries, selon les chiffres du ministère espagnol de l’intérieur – près de deux fois plus que lors des neuf premiers mois de l’année 2020 (+ 117 %). Si cette tendance devait se maintenir durant les trois prochains mois, sachant que les traversées se concentrent essentiellement en automne – période privilégiée par les migrants pour emprunter la dangereuse route canarienne, les eaux de l’océan Atlantique étant réputées plus calmes –, leur nombre pourrait dépasser les 40 000 sur l’année. Bien plus que lors de la « crise des pirogues » de l’année 2006, lorsque 31 000 migrants étaient entrés dans l’archipel.

Cependant, contrairement à 2020, lorsqu’un flux de migrants inattendu avait débordé les Canaries, avec huit fois plus de migrants qu’en 2019, les îles se disent « prêtes » à faire face à l’augmentation de la pression migratoire. Le « plan Canaries », mis en place avec le gouvernement espagnol en 2020, a permis de doter les îles de près de 7 000 places de logements d’urgence, dont moins d’un millier se trouvent actuellement occupées. « Nous sommes beaucoup mieux préparés, parce que nous avons fait un effort énorme », a résumé le ministre des migrations et de l’inclusion sociale, José Luis Escriva, début septembre. Surtout, la reprise des transferts de migrants vers la péninsule, paralysés en 2020, a permis de libérer les infrastructures et d’éviter les scènes de migrants dormant dans la rue, qui avaient provoqué l’indignation aux Canaries.

Cependant, il reste encore près de 2 500 mineurs sous tutelle de l’administration de l’archipel, malgré les appels du président du gouvernement régional canarien, Angel Victor Torres, à ce que « soit activée la solidarité obligatoire » afin que les mineurs isolés soient répartis dans le reste des régions espagnoles.

« Nous observons une augmentation très importante du nombre d’arrivées en septembre, avec en moyenne 130 migrants par jour en ce moment, même si le chaos n’est plus aussi visible », confirme Txema Santana, porte-parole du Comité espagnol d’aide aux réfugiés (CEAR) aux Canaries. La plupart partent de Dakhla ou de Laâyoune, au Sahara occidental, de Mauritanie, ou de Tan-Tan, dans le Sud du Maroc, et 34 % des passagers sont des femmes et des mineurs. Ils viennent essentiellement du Mali, du Sénégal, du Maroc, de Côte d’Ivoire et de Guinée-Conakry. » Le rythme s’est accéléré, ce dimanche 26 septembre, avec 340 migrants arrivés sur les côtes canariennes en une seule journée.

Sur le reste des côtes espagnoles, la pression migratoire est également en hausse. Près de 24 000 migrants sont arrivés en Espagne durant les neuf premiers mois de l’année, soit une hausse de 53 % par rapport à la même période de 2020, en particulier du fait d’une forte augmentation des départs d’Algérie vers la côte d’Almeria et les Baléares. L’entrée massive, en mai, à Ceuta, de près de 10 000 Marocains, dont l’immense majorité a été reconduite à la frontière, n’a pas été incluse au décompte, car les chiffres sont encore « en cours d’analyse » au ministère de l’intérieur. Le 19 septembre, le corps d’un enfant âgé de 3 à 4 ans a été retrouvé sur une plage du Cabo de Gata, non loin de celui d’une femme et de six autres adultes, probablement des migrants algériens ayant fait naufrage.

Sandrine Morel(Madrid, correspondante)

Des camps en Lituanie

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/08/24/en-lituanie-dans-les-camps-des-migrants-envoyes-par-loukachenko_6092162_3210.html

En Lituanie, dans les camps des migrants envoyés par Loukachenko

Le Monde, le 24 août 2021, par Isabelle Mandraud

Depuis juillet, 4 124 étrangers en situation irrégulière, dont 2 799 Irakiens, sont arrivés dans ce petit pays balte. Vilnius, qui accuse le régime biélorusse de les instrumentaliser, veut les contraindre à retourner dans leurs pays.

Un petit groupe d’hommes s’est accroupi le long du grillage, sur lequel pendent en grappe des vêtements, au plus près du portail d’entrée qu’ils ne cessent de fixer. Les visites sont plutôt rares ici. Mais ce vendredi 20 août, Mohammed Al-Amiry, sa petite fille dans les bras, s’est approché. D’origine irakienne, venu avec son épouse lituanienne dans l’espoir de donner un sac de vêtements, il patiente derrière la double clôture qui le sépare du groupe. « Tu viens d’où ? Tu t’appelles comment ? », lance-t-il. « Mohamed Rezak, je viens de Bagdad », lui répond un homme. « Je m’appelle Mustapha Ali, de Bassora ! », dit un autre. « Comme moi », murmure Mohammed Al-Amiry, qui s’improvise interprète.

Il faut forcer la voix pour se faire entendre car, depuis peu, une deuxième enceinte a été installée, repoussant tout contact à cinq mètres de distance. Les journalistes ne sont plus autorisés à entrer dans ce camp de migrants, auquel on accède au bout d’une route défoncée, en bordure de forêt. Installé à Rudninkai, sur un terrain militaire situé à 40 kilomètres au sud de Vilnius, la capitale lituanienne, c’est l’un des plus grands centres de demandeurs d’asile ouvert cet été par la Lituanie.

Plus de 700 hommes s’y entassent sous des tentes rendues humides par la petite pluie fine qui tombe. Irakiens pour la plupart, ils disent avoir fui leur pays après les grandes manifestations antigouvernementales de 2019, durement réprimées par les forces de sécurité et des milices pro-iraniennes. Depuis cet été, les voici en Lituanie, sas d’entrée de l’Union européenne (UE).

Guidés par le GPS sur leur téléphone portable, ils racontent avoir franchi à travers bois la frontière, désormais également inaccessible « pour des raisons de sécurité », avec la Biélorussie, où ils avaient obtenu un visa touristique. « Ici, en Lituanie, c’est l’Europe, la sécurité, le travail », veut croire Mohamed Rezak, dont la sœur, arrivée en même temps que lui, a été placée dans un autre camp. L’espoir est mince.

Confrontée à un afflux subi de migrants depuis juillet, Vilnius accuse l’autocrate biélorusse Alexandre Loukachenko de mener « une guerre hybride » contre ce petit Etat balte de 3 millions d’habitants qui accueille nombre de réfugiés biélorusses, dont l’ex-candidate à l’élection présidentielle, Svetlana Tsikhanovskaïa, mais refuse ces nouveaux venus.

Le 18 août, 35 migrants se sont ainsi trouvés pris au piège, repoussés d’un côté par les gardes-frontières lituaniens et empêchés, de l’autre côté, de faire marche arrière par les gardes-frontières biélorusses. « Equipés de boucliers et d’équipement antiémeute, [ils] ont poussé de force un groupe vers la république de Lituanie et ont, eux-mêmes, violé le territoire lituanien », ont accusé les services de sécurité de Vilnius en diffusant, par le biais de l’agence LRT,une video prise au poste frontière de Salcininkai. On y aperçoit des hommes, des femmes, et de jeunes enfants apeurés, crier dans la bousculade.

« Six mois enfermés, mais on va devenir fous ! »

Depuis juillet, 4 124 migrants en situation irrégulière, dont 2 799 Irakiens, sont arrivés en Lituanie, selon les dernières statistiques établies le 18 août par le ministère de l’intérieur, contre « 74 recensés pour l’ensemble de l’année 2020, soit 55 fois plus ». Face à cette situation inédite pour elles, les autorités lituaniennes ont promulgué une loi qui prévoit la construction d’un mur de barbelés sur les 679 kilomètres de frontière commune avec la Biélorussie. Et érigé à la hâte une dizaine de camps, en autorisant la détention des demandeurs d’asile pour une durée de six mois.

« Six mois enfermés, mais on va devenir fous ! », s’écrie Mendy Opa. Ce Sénégalais de 28 ans, qui explique être parti de son village de Casamance pour échapper à un enrôlement forcé dans les rangs d’une guérilla, est aujourd’hui cloîtré dans le camp d’Alytus, à une centaine de kilomètres de Vilnius. Ici, sur le terrain d’un aérodrome local, un bâtiment désaffecté et insalubre héberge des dizaines de migrants d’Afrique subsaharienne. Dans cette partie du monde aussi, l’hypothèse d’une « filière » biélorusse s’est répandue comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. Cette fois, il ne s’agit plus de visa touristique mais étudiant.

La première chose qui frappe en effet en pénétrant dans ce camp, c’est le profil de ses occupants. Pas d’enfants ni de familles, mais des jeunes en grande majorité qui, tous, racontent la même chose : un contact établi par l’entremise d’intermédiaires avec des universités biélorusses, les lettres d’invitation fournies par ces dernières, et l’embarquement direct dans un avion pour Minsk, avec une escale à Istanbul.

« J’avais une invitation de l’université de Navapolatsk [ville du nord de la Biélorussie], mais rien ne s’est passé comme prévu », témoigne Julia, 19 ans, originaire du Congo-Brazzaville, en frissonnant dans son petit blouson. A son arrivée à l’aéroport de Minsk, cette jeune étudiante en comptabilité a réglé la somme convenue au départ, « 2 500 dollars » (2 130 euros), censée couvrir son visa, son inscription et son hébergement dans une chambre universitaire pendant un an, sans rien obtenir d’autre qu’un permis de séjour de trente jours. Elle fond en larmes. Sa grand-mère, unique parente qu’il lui reste et qui avait financé le voyage, est morte pendant son trajet. Sans ressources, elle décide de franchir la frontière, effrayée par l’hostilité affichée par les policiers et une partie de la population biélorusses. « Là-bas, on nous rejette. Personne ne veut nous aider. Parfois même, on nous crache dessus. »

Avant d’y mettre les pieds, beaucoup ignoraient la situation en Biélorussie. Tout droit débarqué de « la partie anglophone du Cameroun, là où il y a des problèmes [une rébellion armée s’oppose aux forces gouvernementales] », Mike a passé, tant bien que mal, plusieurs mois à Minsk. « Et puis, en février, je me suis retrouvé au mauvais endroit, au mauvais moment », soupire-t-il. Le jeune homme de 25 ans est pris au beau milieu d’une manifestation, violemment réprimée, contre le pouvoir implacable d’Alexandre Loukachenko. Il prend peur et fuit vers la frontière, qu’il franchit après trois jours d’errance dans la forêt, guidé, dit-il, « par le bruit des hélicoptères » tournoyant au-dessus.

La promiscuité ajoute à la nervosité

Sans possibilité de sortir, maintenus dans des conditions d’hygiène déplorables et en butte à l’hostilité d’une partie des habitants des villages environnants qui ont placardé dans leur jardin des panneaux « Stop aux migrants », les réfugiés se disent désespérés. Et la tension monte dans les camps. A Verebiejai, à 130 kilomètres à l’ouest de Vilnius, ils sont plus de 200 à tourner en rond entre les murs lépreux d’une école désaffectée. « Regardez ! On nous donne de la nourriture périmée ! On nous traite comme des animaux ! », s’emporte un Irakien, les yeux rougis de fatigue, en brandissant un pot de yaourt.

De nombreux yézidis, issus d’une minorité religieuse non musulmane du nord de l’Irak, ont été regroupés ici. « Nous sommes de Sinjar [lieu de terribles massacres commis par l’organisation Etat islamique en 2014], répète inlassablement Khader, 25 ans. Nous voulons vivre avec des chrétiens ! »

 

La promiscuité dans les anciennes salles de classe reconverties en dortoirs et équipées de lits de camp militaires ou de simples matelas posés à même le sol ajoute à la nervosité. Frances, qui dit avoir payé 3 000 dollars pour elle et sa sœur de 17 ans à leur arrivée en Biélorussie depuis le Nigeria, promène un regard perdu parmi les 30 lits occupés par des femmes dans une salle qui leur est réservée. « Nous voudrions juste être acceptées et trouver un peu de sécurité », souffle-t-elle en montrant sur l’écran de son téléphone des images sanglantes de son village attaqué par des djihadistes du groupe Boko Haram.

« Nous tous ici, qui fuyons les djihadistes de l’Etat islamique ou de Boko Haram, nous valons moins qu’un Afghan ? », s’étrangle un électricien de 30 ans parti du Kurdistan irakien

Certains ignorent les événements survenus en Afghanistan mais d’autres, dont les portables n’ont pas encore rendu l’âme, réalisent que leur situation risque de devenir encore plus compliquée avec l’afflux annoncé de réfugiés afghans et la crispation de l’Europe à ce sujet. Harikar suit heure par heure les informations sur un site lituanien qu’il a trouvé, en anglais. « Nous tous ici, qui fuyons les djihadistes de l’Etat islamique ou de Boko Haram, nous valons moins qu’un Afghan ? », s’étrangle avec émotion cet électricien de 30 ans parti du Kurdistan irakien. Un sentiment de peur emplit la pièce. Les dernières nouvelles ne sont pas bonnes : les autorités lituaniennes, soutenues par l’Union européenne, les considèrent avant tout comme le jouet d’une vengeance de Minsk.

« Il ne s’agit pas d’une crise migratoire »

Lundi 23 août, les chefs d’Etat des trois pays baltes (Lituanie, Lettonie, Estonie) et celui de la Pologne, également exposée à l’arrivée de migrants depuis la Biélorussie, sont revenus à la charge. Dans un communiqué commun, ils affichent leur soutien aux « 631 prisonniers politiques » biélorusses, sans un mot à propos du sort des demandeurs d’asile sur leur territoire. « Il ne s’agit pas d’une crise migratoire mais d’une opération hybride orchestrée politiquement par le régime d’Alexandre Loukachenko, pour détourner l’attention des violations croissantes des droits humains et civils du régime », écrivent les quatre dirigeants, en appelant au soutien « politique et opérationnel » de l’UE et de l’OTAN.

Sur les grilles du camp d’Alytus, les migrants ont rédigé sur une toile de jute un message tracé d’une main malhabile au feutre rouge, en anglais. « Nous ne sommes pas une arme politique envoyée par la Biélorussie. Nous n’avons aucune idée de ce qui s’y passe. » Mais partout où se posent leurs regards, ils se heurtent à cet autre message rédigé en trois langues, en lituanien, en anglais et en russe : « Aucune demande d’asile n’a été acceptée en 2021 sur le territoire de la république de Lituanie. »