La Grèce construit des camps barricadés pour isoler les réfugiés

par Elisa Perrigueur sur Mediapart
L’Union européenne a investi cette année 276 millions d’euros pour la construction de camps de réfugiés sur cinq îles grecques. À Leros, où un camp de 1 800 places ouvrira bientôt, habitants et ONG s’indignent contre cet édifice barricadé. Le gouvernement assume.

Leros, Athènes (Grèce).– Le champ de conteneurs blancs s’étale sur 63 000 mètres carrés sur une colline inhabitée. Depuis les bateaux de plaisance qui pénètrent dans la baie de Lakki, dans le sud de Leros, on ne voit qu’eux. Ils forment le tout nouveau camp de réfugiés de 1 860 places, interdit d’accès au public, qui doit ouvrir ses portes d’ici à la rentrée sur cette île grecque de 8 000 habitants, qui compte aujourd’hui 75 demandeurs d’asile.

« Il sera doté de mini-supermarchés, restaurants, laveries, écoles, distributeurs d’argent, terrains de basket », détaille Filio Kyprizoglou, sa future directrice. Soit un « village, avec tous les services compris pour les demandeurs d’asile ! », s’emballe-t-elle.

Mais le « village » sera cerné de hauts murs, puis d’une route périphérique destinée aux patrouilles de police, elle aussi entourée d’un mur surplombé de barbelés. Depuis sa taverne sur le port de Lakki, Theodoros Kosmopoulou observe avec amertume cette « nouvelle prison », dont la construction a démarré en février, sur des terres appartenant à l’État grec.

 

Vue du camp de Leros. © MediapartVue du camp de Leros. © Mediapart

 

Ce nouveau centre barricadé est l’un des cinq camps de réfugiés grecs en construction sur les îles à proximité de la Turquie et ayant connu des arrivées ces dernières années. Ces structures sont financées à hauteur de 276 millions d’euros par l’Union européenne (UE). Si celui de Leros est bien visible dans la baie de Lakki, les centres qui s’élèveront à Kos, Samos, Chios et Lesbos seront, eux, souvent isolés des villes.

Ces camps dits éphémères pourront héberger au total 15 000 demandeurs d’asile ou des personnes déboutées. Ils seront tous opérationnels à la fin de l’année, espère la Commission européenne. Celui de Samos, 3 600 places, sera ouvert cet été, suivi de Kos, 2 000 places, et Leros. L’appel d’offres pour la construction des camps de Chios (de 1 800 à 3 000 places) et Lesbos (5 000 places) a été publié en mai.

Si l’Europe les qualifie de « centres de premier accueil multifonctionnels », le ministère grec de l’immigration parle, lui, de « structures contrôlées fermées ». Elles doivent remplacer les anciens camps dits « hotspots », déjà présents sur ces îles, qui abritent maintenant 9 000 migrants. Souvent surpeuplés depuis leur création en 2016, ils sont décriés pour leurs conditions de vie indignes. Le traitement des demandes d’asile peut y prendre des mois.

Des compagnies privées pour gérer les camps ?

Dans ces nouveaux camps, les réfugiés auront une réponse à leur demande dans les cinq jours, assure le ministère grec de l’immigration. Les personnes déboutées seront détenues dans des parties fermées – seulement les hommes seuls – dans l’attente de leur renvoi.

Un membre d’une organisation d’aide internationale, qui s’exprime anonymement, craint que les procédures de demande d’asile ne soient « expédiées plus rapidement et qu’il y ait plus de rejets »« Le gouvernement de droite est de plus en plus dur avec les réfugiés », estime-t-il. Athènes, qui compte aujourd’hui quelque 100 000 demandeurs d’asile (chiffre de mai 2021 donné par l’UNHCR), a en effet durci sa politique migratoire durant la pandémie.

La Grèce vient aussi d’élargir la liste des nationalités pouvant être renvoyées vers le pays voisin. La Turquie est désormais considérée comme un « pays sûr » pour les Syriens, Bangladais, Afghans, Somaliens et Pakistanais.

 

Vue du camp de Leros. © MediapartVue du camp de Leros. © Mediapart

 

Pour la mise en œuvre de cette procédure d’asile, le gouvernement compte sur l’organisation et surtout la surveillance de ces camps, au regard des plans détaillés que Manos Logothetis, secrétaire général du ministère de l’immigration, déplie fièrement dans son bureau d’Athènes. Chaque centre, cerné de murs, sera divisé en zones compartimentées pour les mineurs non accompagnés, les familles, etc. Les demandeurs d’asile ne pourront circuler entre ces espaces séparés qu’avec une carte magnétique « d’identité ».

Je doute qu’une organisation de défense des droits humains ou de la société civile soit autorisée à témoigner de ce qui se passe dans ce nouveau camp

Catharina Kahane, cofondatrice de l’ONG autrichienne Echo100Plus.

Celle-ci leur permettra également de sortir du camp, en journée uniquement, avertit Manos Logothetis : « S’ils reviennent après la tombée de la nuit, les réfugiés resteront à l’extérieur jusqu’au lendemain, dans un lieu prévu à cet effet. Ils devront justifier leur retard auprès des autorités du centre. » Les « autorités » présentes à l’ouverture seront l’UNHCR, les services de santé et de l’asile grec, Europol, l’OIM, Frontex et quelques ONG « bienvenues », affirme le secrétaire général – ce que réfutent les ONG, visiblement sous pression.

Le gouvernement souhaite néanmoins un changement dans la gestion des camps. « Dans d’autres États, cette fonction est à la charge de compagnies privées […]. Nous y songeons aussi. Dans certains camps grecs, tout a été sous le contrôle de l’OIM et de l’UNHCR […], critique Manos Logothetis. Nous pensons qu’il est temps qu’elles fassent un pas en arrière. Nous devrions diriger ces camps via une compagnie privée, sous l’égide du gouvernement. »

« Qui va venir dans ces centres ? »

À Leros, à des centaines de kilomètres au nord-ouest d’Athènes, ces propos inquiètent. « Je doute qu’une organisation de défense des droits humains ou de la société civile soit autorisée à témoigner de ce qui se passe dans ce nouveau camp, dit Catharina Kahane, cofondatrice de l’ONG autrichienne Echo100Plus. Nous n’avons jamais été invités à le visiter. Toutes les ONG enregistrées auprès du gouvernement précédent [de la gauche Syriza jusqu’en 2019 – ndlr] ont dû s’inscrire à nouveau auprès de la nouvelle administration [il y a deux ans – ndlr]. Très peu d’organisations ont réussi, beaucoup ont été rejetées. »

La municipalité de Leros s’interroge, pour sa part, sur la finalité de ce camp. Michael Kolias, maire sans étiquette de l’île, ne croit pas à son caractère « éphémère » vendu aux insulaires. « Les autorités détruisent la nature pour le construire ! », argumente celui-ci. La municipalité a déposé un recours auprès du Conseil d’État pour empêcher son ouverture.

Ce camp aux allures de centre de détention ravive également de douloureux souvenirs pour les riverains. Leros porte, en effet, le surnom de l’île des damnés. La profonde baie de Lakki a longtemps caché ceux que la Grèce ne voulait pas voir. Sous la junte (1967-1974), ses bâtiments d’architecture italienne sont devenus des prisons pour des milliers de communistes. D’autres édifices néoclassiques ont également été transformés en hôpital psychiatrique, critiqué pour ses mauvais traitements jusque dans les années 1980.

C’est d’ailleurs dans l’enceinte même de l’hôpital psychiatrique, qui compte toujours quelques patients, qu’a été construit un premier « hotspot » de réfugiés de 860 places, en 2016. Aujourd’hui, 75 demandeurs d’asile syriens et irakiens y sont parqués. Ils s’expriment peu, sous la surveillance permanente des policiers.

Il n’y a presque plus d’arrivées de migrants de la Turquie depuis deux ans. « Mais qui va donc venir occuper les 1 800 places du nouveau camp ?, interpelle le maire de Leros. Est-ce que les personnes dublinées rejetées d’autres pays de l’UE vont être placées ici ? » Le ministère de l’immigration assure que le nouveau camp n’abritera que les primo-arrivants des côtes turques. Il n’y aura aucun transfert d’une autre région ou pays dans ces centres des îles, dit-il.

La Turquie, voisin « ennemi »

Le gouvernement maintient que la capacité importante de ces nouveaux camps se justifie par la « menace permanente » d’arrivées massives de migrants de la Turquie, voisin « ennemi », comme le souligne le secrétaire général Manos Logothetis. « En Grèce, nous avons souffert, elle nous a attaqués en mars 2020 ! », lâche le responsable, en référence à l’annonce de l’ouverture de la frontière gréco-turque par le président turc Erdogan, qui avait alors entraîné l’arrivée de milliers de demandeurs d’asile aux portes de la Grèce.

Selon l’accord controversé UE-Turquie de 2016, Ankara doit, en échange de 6 milliards d’euros, réintégrer les déboutés de l’asile – pour lesquels la Turquie est jugée « pays sûr » – et empêcher les départs de migrants de ses côtes. « Elle ne collabore pas […]. Il faut utiliser tous les moyens possibles et légaux pour protéger le territoire national ! », avance Manos Logothetis.

Pour le gouvernement, cela passe apparemment par la fortification de sa frontière en vue de dissuader la venue de migrants, notamment dans le nord-est du pays. Deux canons sonores viennent d’être installés sur un nouveau mur en acier, le long de cette lisière terrestre gréco-turque.

De l’autre côté de cette barrière, la Turquie, qui compte près de quatre millions de réfugiés, n’accepte plus de retours de migrants de Grèce depuis le début de la pandémie. Elle aura « l’obligation de les reprendre », répète fermement Manos Logothetis. Auquel cas de nombreux réfugiés déboutés pourraient rester longtemps prisonniers des nouveaux « villages » de l’UE.

 

Des réfugiés, du cricket et un documentaire sur Arte

Migrants : du cricket chez les Ch’tis

« La vie en face » : sur Arte, les mutations de nos sociétés dossier

Le beau documentaire d’Alain de Halleux retrace la naissance d’un club de cricket formé par des réfugiés installés dans le Pas-de-Calais.

par Nathalie Dray dans Libération du 12 juin 2021

Ça commence quelque part sur un chemin caillouteux avec au loin les montagnes pelées d’Afghanistan, giflées par un vent glacial. Des hommes portant la kurta et le shalwar (tunique longue et pantalon flottant) tapent la balle, une batte à la main. Ça s’agite et s’invective aussi joyeusement que rageusement. Le cricket est un jeu, mais c’est du sérieux, comme la vie. C’en est à la fois le cœur et la périphérie, le sel et le divertissement, qui précisément fait diversion d’une existence muselée par des années de dictature talibane. L’image est désaturée, à la fois nette et trouble, comme le souvenir – car c’en est un. Et celui dont on découvre bientôt le visage juvénile et solaire n’est pas du genre à ressasser le passé. Pour Shahid, 18 ans, le décor a changé, la mer du Nord et les plaines des Flandres ont remplacé les massifs montagneux encerclant son Kaboul natal, mais la passion du cricket, elle, ne l’a jamais quitté.

Il aurait pu, comme la plupart des migrants se fondre aux fantômes erratiques qui peuplent encore les alentours de Calais en attendant de gagner l’Angleterre, mais il a préféré rester et s’est trouvé une famille de substitution : le Saint-Omer Cricket Club Stars, ou Soccs, première équipe des Hauts-de-France, constituée uniquement de réfugiés indiens, pakistanais ou, comme lui, afghans.

Une origine nordiste

L’histoire des Soccs, si singulière et si belle, a fait le buzz un peu partout en Europe, jusqu’aux Etats-Unis. Et c’est cette success story que relate avec une émouvante légèreté le film d’Alain de Halleux. Mais – et c’est là sa vraie trouvaille – c’est lui, Shahid, qui en est à la fois l’un des héros et le narrateur, lui qui revient sur la naissance de son club aimé et nous en fait vivre le quotidien, dans un français canaille et plein d’humour. Dispositif on ne peut plus astucieux : l’étranger, le grand Autre, devient alors ce qu’il n’a jamais cessé d’être, notre semblable et frère. C’était donc ça. Il suffisait de changer de point de vue, de retourner la caméra, d’épouser le regard de l’autre. De faire ce que fit un jour de 2016 un jeune chef d’entreprise, Christophe Silvie, en voyant dans le parc de Saint-Omer des migrants jouer à ce sport complexe dont il ne connaissait pas les règles : ramasser la balle venue rouler à ses pieds et passer de l’autre côté du miroir

Sans lâcher sa société d’ambulances, il décide de leur créer un club, seul moyen de pratiquer le cricket dans de bonnes conditions, avant de passer la main à Nicolas Rochas, qui depuis forme le pilier de cette équipe hors norme, où les joueurs animés d’une rage folle s’encouragent en pachtou. Cela signifie d’abord trouver un terrain décent, canaliser l’énergie lors des entraînements, organiser des championnats, les remporter haut la main jusqu’à séduire les sélectionneurs de l’équipe de France. C’est surtout leur donner une chance de vaincre les préjugés racistes, bien présents dans cette région où le RN a fait plus de 39 % aux dernières élections, les aider à obtenir des papiers, des stages, du boulot, bref à s’intégrer sans se désintégrer, grâce au sport qui leur tient lieu de passeport. Tout en offrant à Saint-Omer des forces vives à même de défendre fièrement ses couleurs et ressusciter ce jeu oublié par chez nous. Du win win, comme on dit. Et un juste retour des choses : le cricket serait né ici, dans le nord de la France, avant que les Anglais ne s’en entichent, lui fassent traverser la Manche et le diffusent dans toutes les anciennes colonies britanniques, dont l’Afghanistan où il fait office de sport national.

Casse-tête

Tout sourire, Shahid, le beau gosse de l’équipe, adore raconter cette histoire aux journalistes, en cabotinant gaiement. Ça romantise un peu la vie et aide à supporter les coups de cafard, quand sa famille restée au pays lui manque trop et que le casse-tête des démarches administratives pour obtenir une carte de séjour s’éternise. Sans compter l’équipe adverse de Lille qui aimerait bien leur mettre une branlée ! Mais, comme dans un feel good movie, tout finit par s’arranger.

Loin des clichés misérabilistes qui finalement suscitent moins l’empathie que le rejet, Bienvenue chez les Soccs, bouleversant de grâce et d’humanité, préfère nous faire vibrer. A l’image de son héros désarmant, il ne se départit jamais de sa belle énergie et nous emporte dans une tornade d’émotion joyeuse autrement plus contagieuse. Du win win, on vous dit.

Bienvenue chez les Soccs, d’Alain de Halleux, sur Arte mercredi 14 juillet à 22 h 55.

Une militante calaisienne obtient l’effacement de sa fiche S

Une militante calaisienne obtient l’effacement de sa fiche S

Arrêtée lors d’une manifestation de soutien aux migrants, Camille avait appris qu’elle était inscrite au fichier des personnes recherchées pour menace contre la sûreté de l’État. « C’est dans les dictatures que l’on fiche les opposants politiques ! », dénonce-t-elle.

Médiapart / 24 juin 2021 / https://www.mediapart.fr/journal/france/240621/une-militante-calaisienne-obtient-l-effacement-de-sa-fiche-s

Le Conseil d’État a ordonné, dans un arrêt rendu jeudi 3 juin, l’effacement d’une militante calaisienne du fichier des personnes recherchées (FPR) dans lequel elle s’était vu attribuer une fiche « S ».C’est presque par hasard que Camille* a appris le fichage dont elle faisait l’objet. Cette institutrice de 52 ans, mère de deux enfants, assume son engagement politique. Militante communiste, membre du syndicat SUD, elle participe depuis une dizaine d’années aux mobilisations de soutien aux migrants.

Sans être une figure publique, elle aide régulièrement à l’organisation d’événements. « J’avais participé à la rédaction de la première saisine du Défenseur de droits, en 2011 », se souvient-elle. « Mais je ne me suis jamais cachée. Et je n’ai pas de casier. Je n’ai jamais participé à une action violente », précise-t-elle. « Si j’ai été fichée, je suis sûre que tous mes camarades autour de moi le sont aussi », soupçonne-t-elle.Camille aurait très bien pu ne jamais savoir qu’elle faisait l’objet d’une des fameuses fiche S, pour “sûreté de l’État” envers laquelle elle aurait représenté une menace. « J’ai eu la chance d’avoir la possibilité de contester, explique-t-elle. Beaucoup de camarades ne peuvent pas car ils n’ont pas la preuve qu’ils font l’objet d’une fiche S. »

Cette preuve, Camille l’a obtenue lors de son arrestation, le 25 juillet 2016, devant un parc de Calais où elle devait participer à une manifestation en hommage à un migrant éthiopien mort noyé, et interdite au nom de l’état d’urgence alors en vigueur. « C’était le lendemain de l’annonce par la presse de sa mort, se souvient-elle. On faisait ça pour que ces morts à la frontière ne passent pas inaperçus. »Ce jour-là, la militante arrive un peu en avance au point de rendez-vous, accompagnée d’une dizaine de personnes. Là, ils sont accueillis par des policiers qui leur annoncent qu’un arrêté d’interdiction de la manifestation a été pris. « Ils voulaient qu’on se disperse, mais tout en nous obligeant à aller tous dans la même direction, raconte Camille. On a crié aux autres, qui étaient en train d’arriver, qu’il fallait partir car le rassemblement avait été interdit. »

Un peu plus loin, l’institutrice est extraite du petit groupe de militants par les policiers. « On m’a pris le bras droit, puis le bras gauche, par-derrière, poursuit-elle. Je sais pas pourquoi particulièrement moi. Je pense qu’ils avaient envie de faire un exemple. » Son sac est fouillé et les policiers y trouvent un Opinel. « J’ai été scout », se justifie-t-elle. Camille est interpellée et passe environ 24 heures en garde à vue à l’issue desquelles elle est poursuivie pour « participation à un attroupement en étant porteur d’une arme » et pour « rébellion ». « On m’a retiré ma veste en m’expliquant que je pourrais en arracher un bouton pour l’avaler et m’étrangler, je n’ai pas eu le droit d’aller aux toilettes ou de fumer une cigarette, se souvient-elle. On m’a traitée de “no border”. Je ne sais même pas ce que cela veut dire pour eux, sans doute anarchiste ou quelque chose de ce genre. »En préparant son procès, son avocat fait une découverte surprenante : les policiers ont versé au dossier une fiche S au nom de sa cliente. Celle-ci signifie qu’elle est inscrite au FPR, dans la catégorie « S » attribuée aux personnes menaçant la sécurité nationale, habituellement des personnes liées au terrorisme.

La fiche, particulièrement succincte, ne fait que quelques lignes. Le motif indiqué est : « personne membre de la mouvance anarcho autonome d’ultra gauche susceptible de se livrer à des actions violentes ». Et à « mesure immédiate » : « Ne pas attirer l’attention ».Pour Camille, cette découverte est un choc. « Ça met la pression !, témoigne-t-elle. J’ai commencé à prendre des précautions. J’avais donné des consignes à mes deux fils car j’avais peur d’être perquisitionnée. » Dans une ville et un milieu militant où tout le monde se connaît plus ou moins, l’institutrice craint également que la nouvelle ne se répande. « Je sais que le recteur d’académie a été mis au courant, raconte-t-elle. J’avais reçu une lettre de mon supérieur me demandant d’avoir un comportement irréprochable. »En lisant un article de Gaspard GlanzCamille se souvient d’un incident, qu’elle attribue à sa fiche S et qu’elle a particulièrement mal vécu. Alors qu’elle se rendait avec un groupe d’amis en Angleterre, au moment du contrôle à la douane, « leur machine s’est mise à faire “bip-bip”. Les douaniers sont allés chercher leur chef qui a passé des coups de fil », se remémore-t-elle. Les policiers l’ont alors sortie de la file pour la fouiller. « Tout le monde me regardait comme si j’étais une terroriste. »

Pourtant, à l’époque, Camille n’envisage pas de contester son fichage. « Je ne voulais pas trop faire de vagues. À Calais, entre police et fachos, il y a des liens. Je ne voulais pas que le Rassemblement national sache que j’ai une fiche S. »

Son procès se tient le 29 novembre 2016 devant le tribunal correctionnel de Boulogne-sur-Mer. Plusieurs militants sont venus soutenir leur camarade et ont même préparé des badges pour l’occasion. Durant l’audience, des collègues et des parents d’élèves viennent également témoigner en sa faveur. Camille est finalement relaxée du chef de rébellion au motif que « son comportement n’est en aucun cas assimilable à un acte de résistance active à l’intervention des personnes dépositaires de l’autorité publique ». Elle écope d’une amende de 400 euros, avec sursis et sans inscription au casier judiciaire, pour sa participation à l’attroupement.

Quelque temps plus tard, Camille entend parler d’un cas étrangement similaire au sien. En fin d’année 2016, le journaliste Gaspard Glanz a été interpellé dans la jungle de Calais et poursuivi pour vol de talkie-walkie et injure à l’égard de fonctionnaire. Au mois de décembre, il révèle que son dossier indique l’existence d’une fiche S. À lui aussi, les services reprochent d’être un « membre de la mouvance anarcho autonome ».

Le journaliste publiera par la suite celle-ci sur son site, Taranis News, en annonçant avoir entamé une procédure pour obtenir son effacement. « C’est en voyant l’article de Gaspard Glanz et sa fiche que j’ai contacté son avocat », se souvient Camille. C’est ainsi que l’institutrice engage MRaphaël Kempf pour, elle aussi, contester sa fiche S et son inscription au FPR.« L’inscription n’a pas été faite par le même policier que pour Gaspard Glanz mais c’est le même commissariat », pointe l’avocat. « Je n’ai généralement pas accès aux fiches S, mais les quelques fois où ç’a été le cas, j’ai constaté à quel point les services pouvaient être incompétents », poursuit-il.« L’expression “mouvance anarcho-autonome d’ultragauche” est typiquement une construction intégrale des services autour de ce qu’ils considèrent être “l’extrême gauche”, donne en exemple Raphaël Kempf. Les services de renseignement n’y connaissent visiblement rien aux idées, aux différentes mouvances, aux histoires de ces courants politiques. Camille est une militante communiste et non une “anarcho-autonome”. Or il est connu qu’il y a de grandes différences entre anarchistes et communistes qui bien souvent même ne s’apprécient pas. C’est une évidence pour n’importe qui s’intéressant à ce sujet. Or les services de renseignement l’ignorent visiblement totalement. »

Pour contester le fichage de ses clients, MKempf a dû suivre une procédure particulière, introduite par la loi sur le renseignement du 24 juillet 2015. Celle-ci a créé une nouvelle voie de recours pour les citoyens souhaitant contester leur fichage par un service de renseignement. Ils doivent saisir une formation spéciale du Conseil d’État, composée de magistrats habilités au secret-défense. Ces derniers ont accès à toutes les informations nécessaires mais ne sont pas tenus de les communiquer au demandeur. Et même si le Conseil d’État juge finalement que les services de renseignement ont bien violé la loi, ceux-ci peuvent s’opposer à la communication des informations.Pas de débat contradictoire devant les jugesCes décisions se contentent donc généralement de rappeler la procédure, les textes applicables, d’indiquer que les vérifications ont bien été faites, puis de se prononcer sur l’effacement ou non des données, sans aucune indication sur celles-ci. Dans le cas de Gaspard Glanz, le Conseil d’État avait rejeté le recours du journaliste au mois de février 2019 en indiquant seulement que la vérification n’avait « révélé aucune illégalité ». Dans le cas de Camille, il est simplement indiqué que les données la concernant « figurent illégalement dans le fichier des personnes recherchées ».Il est donc impossible, dans les deux cas, de savoir ce qui a pu faire pencher la balance du juge administratif. Raphaël Kempf se refuse même « à faire une hypothèse. Ce serait faire jeu de cette procédure qui ne respecte pas le contradictoire ». « Peut-être que le Conseil d’État a eu des informations que je n’ai pas eues, poursuit-il. Il n’y a aucune information sur les raisons du fichage. C’est un vrai problème d’exercice des droits de la défense. On ne peut pas avoir de vrai débat. »

Pour l’avocat, la seule solution, c’est « la suppression des fiches S ». « Elles sont, dans bien des cas, erronées, argumente-t-il. Et le contrôle est effectué par un juge qui ne peut pas assurer le contradictoire. On s’en remet à la sagesse du Conseil d’État pour défendre les libertés individuelles. Sans remettre en doute son indépendance, on peut se dire qu’un magistrat qui n’entend qu’une seule voix, qu’une seule version, aura tendance à donner raison à celle-ci. C’est le système lui-même qui est déséquilibré. Les fiches S, il faut s’en débarrasser. »Camille elle-même explique ne pas savoir « trop quoi faire de cette décision. C’est symbolique, mais je n’ai pas eu de réponses ». « Ça fait peur de se dire qu’autour de vous il y a certainement plein de camarades qui sont fichés, poursuit-elle. Je peux comprendre que l’on fiche les gens dangereux. Mais nous, nous sommes opposants politiques. Et c’est tout de même notre droit. C’est dans les dictatures que l’on fiche les opposants politiques ! »

Mais l’institutrice, qui a reçu mardi 22 juin la lettre confirmant l’effacement de sa fiche, explique que sa « vraie peur, c’est que le RN arrive au pouvoir ici. Ils ont déjà dit qu’ils voulaient renvoyer de la fonction publique tous les agents faisant l’objet d’une fiche S. Dans cinq ans, je pourrais prendre ma retraite. Je ne voudrais pas être virée d’ici là ! »

Ces séries qui mettent un visage sur les victimes de l’exil 

Isabelle Poitte

Publié le 03/06/21

The Mosquito Coast, d’après le roman de Paul Theroux : quand des Américains fuient leur pays pour un eldorado nommé Mexique…

The Mosquito Coast, d’après le roman de Paul Theroux : quand des Américains fuient leur pays pour un eldorado nommé Mexique…

 

Comment bousculer les consciences sur la question des réfugiés ? “Years and Years”, “Éden”, “The Mosquito Coast”… de plus en plus de séries s’alarment du sort qui leur est réservé. Certaines plongent même, par un effet miroir, des Occidentaux en situation d’exil forcé.

Une liasse de billets verts contre l’espoir d’un avenir meilleur. La famille Fox est blanche, californienne, un brin arrogante, et n’a qu’un but : gagner le Mexique, où elle échappera au gouvernement américain visiblement remonté contre Allie, le père. Pour traverser le désert frontalier, le couple et ses deux adolescents n’ont pas le choix : ils s’en remettent à des passeurs surarmés… Drôle d’inversion des réalités migratoires, qui donne à la série The Mosquito Coast, adaptation du roman de Paul Theroux lancée par Apple TV+, une résonance aussi contemporaine qu’ironique.

De l’autre côté du désert et de la frontière, la liberté ? (The Mosquito Coast)

De l’autre côté du désert et de la frontière, la liberté ? (The Mosquito Coast)

Et si c’était vous, et si c’était nous, les exilés, les réfugiés, les migrants exposés à tous les dangers ? En 2019, Years and Years, percutante dystopie signée par Russell T. Davies, poussait à l’extrême cette logique en dénonçant la politique mortifère d’une Europe claquemurée face à la détresse de l’étranger. La tragédie prenait cette fois le visage d’un jeune citoyen britannique noyé dans la Manche en tentant de regagner son pays, avec son petit ami ukrainien persécuté, à bord d’un bateau pneumatique surchargé.

Le Britannique Daniel (Russell Tovey) et son amant ukrainien Viktor (Maxim Baldry) condamnés à la fuite par la mer dans Years and Years.

Le Britannique Daniel (Russell Tovey) et son amant ukrainien Viktor (Maxim Baldry) condamnés à la fuite par la mer dans Years and Years.

La solidarité et l’hospitalité en question

Cynisme ou effet miroir glaçant… Faut-il forcément frapper fort pour atteindre un public assailli quasi quotidiennement par l’actualité douloureuse des crises migratoires qui secouent le monde, de la Méditerranée au Rio Grande ? Rares sont les séries qui se sont risquées à aborder frontalement ce sujet aussi brûlant qu’épineux. Un comble pour un art d’ordinaire si poreux au réel. Éden, diffusé par Arte en 2019, reste à ce jour la seule série européenne à traiter de la question de l’exil et de l’accueil des migrants sur l’Ancien Continent. Sans jugement, ni candeur mais en croisant — entre autres — les trajectoires de deux frères nigérians, d’un étudiant syrien, de la famille allemande qui l’héberge, et de la directrice d’un camp de demandeurs d’asile géré par une société privée. Son mantra : « Le business n’empêche pas la conscience politique. »

“L’important est de raconter des histoires individuelles, de donner un visage à ces réfugiés dont on parle aux informations comme d’une masse anonyme.” (Dominik Moll, réalisateur d’Éden)

“L’important est de raconter des histoires individuelles, de donner un visage à ces réfugiés dont on parle aux informations comme d’une masse anonyme.” (Dominik Moll, réalisateur d’Éden)

Très documentée, cette fresque humaniste voulait, malgré tout, croire à la persistance de la solidarité et de l’hospitalité. « Sur un tel sujet, explique son réalisateur, Dominik Moll, on ne peut pas être exhaustif. L’important est de raconter des histoires individuelles, de donner un visage à ces réfugiés dont on parle aux informations comme d’une masse anonyme, parfois comme d’une horde de sauvages qui nous envahit. Cela paraît simpliste mais nous avons voulu montrer des gens qui souffrent, qui ont des désirs, des rêves comme nous. »

Hélène (Sylvie Testud), directrice d’un camp de demandeurs d’asile dans Éden.

Hélène (Sylvie Testud), directrice d’un camp de demandeurs d’asile dans Éden.

D’autres séries ont mis en scène des exilés, comme une réponse implicite à ceux qui s’obstinent à ne voir en eux qu’une menace. Impossible d’oublier le triste destin de Souleymane, mineur isolé de Barbès, qui chamboule les héros d’Engrenages dans l’ultime saison de la série de Canal+. Sur Apple TV+, For All Mankind, étonnante uchronie sur la conquête spatiale, suit comme un fil rouge la trajectoire d’Aleida, jeune Mexicaine rêvant d’intégrer la Nasa. Dans La Guerre des mondes, relecture moderne du roman de H.G Wells, sur Canal+, Kariem, ex-enfant soldat du Soudan, prend sous sa protection une famille britannique après une attaque extraterrestre.

Rendre visible l’invisible

Derrière le terme générique de « crise migratoire », qui s’est peu à peu imposé depuis les années 2010, la fiction pointe plutôt du doigt une crise de l’accueil et des valeurs démocratiques. Elle traduit à l’écran, au-delà des images chocs, les effets désastreux de la rhétorique de l’invasion et des politiques hyper restrictives. Stateless, série produite par l’actrice Cate Blanchett, dénonce ainsi les conditions de détention inhumaines des demandeurs d’asile parqués dans l’outback australien.

Stateless, produite par Cate Blanchett, dénonce les conditions dans lesquelles sont traités les réfugiés en Australie.

Stateless, produite par Cate Blanchett, dénonce les conditions dans lesquelles sont traités les réfugiés en Australie.

La série, disponible sur Netflix, fait écho à un scandale bien réel : dans le camp de Baxter au sud du pays, des exilés sont restés bloqués plusieurs années, perdus dans les limbes de l’administration… Rendre visible cet invisible est un enjeu majeur, explique Monica Michlin, professeure d’études américaines contemporaines à l’université Paul-Valéry-Montpellier 3 : « Ces séries ont la capacité de nous emmener là où les journalistes ne peuvent pas aller. La première volonté des gouvernements quand ils créent ces endroits — centres de rétention, camps… — est de compliquer le travail de la presse ou même des parlementaires. Bien sûr, la fiction ne se substitue pas à l’enquête, mais les deux se situent dans un continuum. »

Parfois, montrer ne suffit plus. Avec l’ardeur militante qu’on lui connaît, Jenji Kohan a dressé dans la dernière saison de sa populaire série carcérale Orange is the New black un implacable réquisitoire contre la politique d’immigration de Trump. Nous sommes en 2018. En privé, le locataire de la Maison-Blanche envisage de renforcer « son » mur entre les États-Unis et le Mexique avec des douves remplies d’alligators. Les chiffres de la détention de migrants explosent, des enfants sont enfermés dans des cages…

Ancrée dans un centre de rétention géré par une entreprise privée, la série décrypte un système qui transforme les candidates à l’exil, abandonnées à leur sort — sans soins médicaux, téléphone ni avocats — en source de profit. « La série n’invente rien, constate Monica Michlin. Sa force réside dans sa manière d’utiliser les recettes du soap : elle fait ressentir l’injustice profonde de ces situations à travers des personnages auxquels les fans sont attachés. Elle touche ainsi une partie du public qui se sent peu concernée par ce qu’on voit dans l’actualité. »

Un appel au réveil des consciences

À la détresse des exilés ces fictions juxtaposent les dilemmes de leurs gardiens. Dans Stateless, c’est un jeune père de famille en galère qui accepte un job bien payé et débarque en enfer… Dans Éden, un duo de beaux-frères grecs est confronté à la mort d’un jeune migrant. « Ces figures renvoient implicitement à la question biblique : “Suis-je le gardien de mon frère ?”, continue l’universitaire. Leur trajectoire est souvent construite comme un test cognitif, en crescendo : le personnage fait un premier choix qui est déjà une compromission, puis un deuxième… Et il passe alors du côté obscur. Peut-il encore s’arrêter, expliquer qu’il s’est laissé entraîner par le système ? C’est une façon de dire : on a toujours le choix, aucune position n’est passive. »

Cet appel lancinant au réveil des consciences sous-tend toute la saison 3 d’American Crime, fresque sociale injustement méconnue d’ABC qui explore avec une rare largeur de vue l’envers du rêve américain. Notre prospérité, assène-t-elle, repose sur l’exploitation des plus vulnérables, en l’occurrence des travailleurs immigrés latinos payés une misère par les conglomérats fermiers pour cueillir des tomates. « Chaque année, vous en voulez plus et pour moins cher ! » râle un patron acculé par le marché, avant de réduire illico les salaires. Un honnête citoyen, ni meilleur ni pire que le spectateur devant son écran.

Les Welcome day

Les Welcome day c’est quoi ?

Les Welcome day sont un début de réponse à une réflexion est menée au sein du réseau de la PSM concernant l’accueil et la formation des nouveaux et nouvelles bénévoles et des personnes en service civique.

Il s’agit d’une formation interassociative qui a lieu tous les mois à Calais pour accueillir les nouvelles et nouveaux bénévoles qui s’engagent dans les associations qui viennent en aide aux personnes exilées à Calais. La PSM est motrice sur la facilitation et la coordination de ces temps, qui permettent aux associations de sortir de l’urgence. Les Welcome Day participent en effet à la transmission de savoirs, et renforcent le travail inter-associatif.

La formule du Welcome day : sur une demi-journée, le Welcome Day est pris en charge par un trinôme de bénévoles d’associations différentes, à partir d’un support de formation commun, actualisé régulièrement. Ce support contient des éléments sur l’histoire du Calaisis, les acteurs et actrices de terrain (qui-fait-quoi sur place), ainsi que des notions de « safeguarding » (« prendre soin de soi et des autres ») et une réflexion sur l’engagement bénévole à Calais. Des outils d’éducation populaire sont mobilisés dans cette nouvelle formule, pour rendre les bénévoles participant.e.s de ce temps, et que chacun.e puisse y amener ses savoirs et expériences au pot commun. L’animation est faite en français et en anglais, pour accueillir les bénévoles de tous horizons.

Si d’autres territoires à la frontière souhaitent créer un Welcome day pour leurs bénévoles, c’est très bienvenu, la PSM peut venir accompagner cette démarche d’accueil et de prise de recul.

La création et l’évolution des Welcome day

Ce travail a été initié dès 2017 par les salarié.e.s de la PSM qui ont rencontré plusieurs associations du réseau afin de comprendre comment elles accueillaient leurs bénévoles, partageaient les bonnes pratiques, échangeaient sur ce qui fonctionne mal. Cela a permis de capitaliser différents outils et de dresser plusieurs pistes de travail.

La première réunion de préparation d’un cycle de formation a eu lieu en novembre 2018. Il a été décidé d’organiser un atelier par mois, à destination de l’ensemble des membres du réseau, avec une animation tournante, en français et en anglais. Il s’agissait alors, dans un cadre convivial, que les bénévoles puissent se rencontrer, comprendre qui fait quoi, comment et vers où orienter les personnes exilées, et pouvoir également approfondir une thématique : les « Welcome Day » étaient nés !

Après une série de Welcome Day thématisés et animés à chaque fois par une association de janvier à juin 2019, un bilan en juillet 2019 par les associations calaisiennes a privilégié une formule moins centrée sur l’approfondissement d’une thématique mensuelle, et plus pensée comme un kit « clé en main » à destination des nouveaux et nouvelles bénévoles et reproductible à l’identique en fonction des arrivées.

Face aux migrations, les limites et les dérives de l’Europe-forteresse

Le Monde du 29 mai

Faute de politique commune, l’Europe ne semble avoir aucune prise sur le phénomène migratoire et s’émeut à chaque arrivée de migrants, même si les chiffres sont sans comparaison avec 2015. Une impuissance qui nourrit le discours des droites populistes.

Par Jean-Pierre Stroobants(Bruxelles, bureau européen)

 

Le dramatique incendie du camp de réfugiés de Moria, en Grèce, en septembre 2020, avait relancé les débats sur la nécessité d’une politique migratoire européenne. En revanche, les récents naufrages de plusieurs embarcations ou l’arrivée de plus de 2 000 migrants en l’espace de vingt-quatre heures à Lampedusa, en Italie, à la mi-mai, n’ont pas eu beaucoup d’effet sur ces discussions, reléguées au second plan et bloquées par les désaccords entre les Vingt-Sept.

L’arrivée récente de milliers de Marocains, dont de nombreux jeunes, à Ceuta, en Espagne, a montré, quant à elle, que des pays savaient désormais user de la migration comme d’un instrument au service de leur politique internationale ou de leurs intérêts. En voulant « punir » Madrid pour sa position à l’égard du Sahara occidental, le Maroc indiquait qu’il avait – comme la Turquie avant lui – bien compris l’impact d’un tel geste sur les opinions d’Européens qui ont le sentiment que, faute d’une véritable politique, l’Europe n’a toujours pas de prise sur le phénomène migratoire.

 

INFOGRAPHIE LE MONDE

Le nombre des passages illégaux de frontières en 2020 (114 000 de janvier à novembre) a été le plus bas depuis six ans et a diminué de 10 % par rapport à 2019, selon Frontex. Cela n’empêche pas la droite populiste, ou certains membres de la droite « classique », de continuer à agiter le thème d’un afflux massif et incontrôlé.

INFOGRAPHIE LE MONDE

Eviter une crise comme celle de 2015-2016

La réalité aujourd’hui, même si les institutions européennes le contestent, est plutôt celle d’une Europe-forteresse. Qui aide, forme et finance les gardes-côtes libyens, modère ses critiques contre la dérive autoritaire de la Turquie pour ne pas détruire l’accord conclu en 2016 sur le contrôle des flux migratoires, ou ferme les yeux sur les accusations, répétées depuis des mois, visant la Grèce, la Croatie ou la Hongrie. Ces Etats membres sont mis en cause pour leur stratégie de refoulements illégaux (ou « pushbacks ») de demandeurs d’asile.

Seuls les eurodéputés ont montré récemment un intérêt pour cette question en refusant, symboliquement, de contresigner le budget 2019 de Frontex, l’agence des gardes-frontières et gardes-côtes. Cette structure, appelée à se développer considérablement, est investie de la mission d’aider des Etats à protéger les frontières de l’Union. Elle nie en bloc toute participation aux « pushbacks ».

Après l’épisode de Moria, Bruxelles avait hâté la publication de son « pacte global pour la migration », censé éviter la réédition d’une crise comme celle de 2015-2016, marquée par 2,3 millions de passages illégaux des frontières extérieures.

Balançant entre « solidarité et responsabilité », comme le soulignent à l’envi ses promoteurs, ce projet introduit de nouvelles procédures pour accélérer et simplifier l’examen des demandes d’asile avant même que les migrants pénètrent sur le territoire européen. Il modifie le système de demande lui-même, renforce la protection des frontières extérieures et crée de nouveaux outils pour la gestion des crises.

Le texte contourne la difficulté des accords de Dublin, qui obligent actuellement le pays de première arrivée à gérer l’examen d’une demande d’asile. La procédure ne serait pas abolie, comme le réclament l’Italie et la Grèce, mais la situation d’un migrant serait examinée avant son passage de la frontière. Il passerait ensuite par la procédure d’examen, avant d’être admis – ou renvoyé – plus rapidement.

Les pays d’Europe centrale et orientale reçoivent, eux, la promesse d’un renoncement aux mécanismes de relocalisation obligatoire et aux quotas par pays proposés par la Commission présidée par Jean-Claude Juncker (2014-2019). En échange, on leur demanderait de participer activement aux retours et d’apporter une « contribution flexible », notamment financière, à cette nouvelle politique, censée se concrétiser en 2024.

Entre « légers progrès » et blocages

L’ensemble a un objectif très politique, résumé à l’époque par Margaritis Schinas, le vice-président chargé de la controversée « promotion » du mode de vie européen : « Dire aux populistes que l’Europe apporte des solutions aux problèmes migratoires. » Avec une allusion transparente à la prochaine présidentielle française.

La négociation a-t-elle progressé, ce projet verra-t-il le jour ? A Bruxelles, les plus optimistes parlent de « légers progrès ». D’autres évoquent la persistance d’un blocage organisée par les pays du groupe de Visegrad (Hongrie et Pologne en tête, qui refusent carrément le sujet, République tchèque et Slovaquie, dans leur ombre, défendant le statu quo actuel).

L’actuelle présidence portugaise de l’Union a rapidement manifesté sa volonté de ne pas faire du pacte l’une de ses priorités. Il est très probable que la Slovénie, qui prend la suite, de juillet à décembre, ne s’en souciera pas davantage. Le pays ayant à sa tête le premier ministre Janez Jansa, proche du populiste Viktor Orban, son homologue hongrois.

L’Allemagne elle-même n’est pas parvenue à faire vraiment bouger les lignes durant sa présidence, en 2020, et a refusé l’idée d’une action limitée à une « coalition des volontaires ». Aux yeux de Berlin, c’eût été l’abandon des principes de coopération et de solidarité avec, à la clé, une fragmentation supplémentaire du bloc communautaire.

Signal positif

Quelques signes encourageants ont pourtant été enregistrés depuis 2019, n’éteignant pas totalement l’espoir de la Commission – « s’unir autour de nos valeurs communes et notre responsabilité humanitaire ». Quatorze Etats membres de l’UE ont approuvé le « mécanisme de solidarité » pour la relocalisation en 2019 et, à la fin de 2018, 152 pays (hormis les Etats-Unis, dirigés alors par Donald Trump, et le groupe de Visegrad) ont signé, à Marrakech, le pacte global pour des migrations sûres, ordonnées et régulières. Même s’il n’est pas juridiquement contraignant, ce texte pourrait favoriser une meilleure coopération internationale.

La progression limitée de l’extrême droite xénophobe aux élections européennes, couplée à la montée en puissance des écologistes, favorables à une politique raisonnée de la migration, a aussi été perçue comme un signal positif. Il reste que si les réponses à la question migratoire tardent, l’Europe, hésitante et divisée, restera à la merci d’une nouvelle crise. Divers sondages montrent que ce thème pourrait très rapidement s’inscrire à nouveau en tête des préoccupations des citoyens.

Jean-Pierre Stroobants (Bruxelles, bureau européen)

Existe-t-il un « lien entre immigration et terrorisme »

Article rédigé par

Julien Nguyen Dang – Louis San
France Télévisions
Publié 
 Temps de lecture : 11 min.
Une femme se recueille, le 26 avril 2021, devant un message et des fleurs en hommage à Stéphanie Monfermé, la fonctionnaire de police tuée lors d'une attaque au couteau au commissariat de Rambouillet (Yvelines). (BERTRAND GUAY / AFP)

« Depuis 2015, les quatre cinquièmes des auteurs d’attentats terroristes sur le territoire national sont des ressortissants français », assure Laurent Nuñez, coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme.

Après l’attaque au commissariat de Rambouillet, lors de laquelle une fonctionnaire de police est morte, des personnalités politiques de droite et d’extrême droite ont affirmé qu’il existait un lien entre immigration et terrorisme. En cause : le parcours de l’assaillant, Jamel Gorchane, un Tunisien de 36 ans. Cet homme, qui était arrivé en France en 2009, exerçait la profession de chauffeur-livreur et avait obtenu une carte de séjour en décembre 2020.

« Il faut cesser de nier le lien entre terrorisme et immigration, notamment l’immigration la plus récente« , a réagi Valérie Pécresse, présidente de la région Ile-de-France, le 25 avril, sur Europe 1 et CNews. Une vision partagée par le Rassemblement national. « Le lien entre l’immigration et le terrorisme, il est évident », a notamment affirmé Jordan Bardella, vice-président du RN, le 26 avril sur CNews. Ce lien est également fait, le même jour, par Thierry Mariani sur la même chaîne, et par Laurent Jacobelli, porte-parole du RN, sur LCI. Rien d’étonnant : le parti présidé par Marine Le Pen tient ce discours depuis plusieurs années.

Des étrangers impliqués lors des attentats de 2020 et 2021

Avant Rambouillet, les précédents attentats islamistes ont effectivement été perpétrés par des ressortissants étrangers. Abdoullakh Anzorov, qui a décapité Samuel Paty en octobre 2020, était un jeune Russe tchétchène né à Moscou en 2002. Il avait obtenu le 4 mars 2020 un titre de séjour en France valable jusqu’en mars 2030. Brahim Aouissaoui, qui a mené l’attaque à la basilique Notre-Dame à Nice en octobre 2020, est un Tunisien né en 1999. Arrivé à Lampedusa (Italie), en septembre 2020, il avait posé le pied sur le sol français le mois suivant. Abdallah Ahmed-Osman, auteur de l’attaque qui a endeuillé Romans-sur-Isère (Drôme) en avril 2020, est soudanais. Il est arrivé en France en 2016 et avait obtenu le statut de réfugié l’année suivante. Si les profils de ces meurtriers peuvent suggérer un lien entre terrorisme et immigration, la réalité est plus complexe.

Revenons sur les termes employés. L’Insee, qui s’appuie sur la définition du Haut Conseil à l’intégration, écrit « qu’un immigré est une personne née étrangère à l’étranger et résidant en France ». L’institut ajoute que « la qualité d’immigré est permanente : un individu continue à appartenir à la population immigrée même s’il devient français par acquisition. C’est le pays de naissance, et non la nationalité à la naissance, qui définit l’origine géographique d’un immigré. »

Sauf que, pour l’instant, il n’existe pas, pour la France, de grande base de données avec des chiffres exhaustifs permettant d’analyser un éventuel lien entre terrorisme islamiste et immigration, donc des personnes venues d’un pays étranger et installées en France. C’est une « grande difficulté », remarque auprès de franceinfo le sociologue Xavier Crettiez, membre du Comité scientifique de prévention de la radicalisation (Cosprad), instance rattachée au Premier ministre.

« Les services de renseignement, qui ont beaucoup de sources, ne les ouvrent pas aux chercheurs. »

Xavier Crettiez, sociologue

à franceinfo

« C’est un vrai problème structurel en France que l’on ne trouve pas dans d’autres pays », affirme le coauteur du livre Violences politiques (éditions Armand Colin, 2021). Le spécialiste rappelle qu’aux Etats-Unis, le psychiatre et chercheur sur le terrorisme Marc Sageman a pu travailler sur une base de données d’environ 2 000 jihadistes d’Al-Qaïda fournie par la CIA.

« Complètement marginal statistiquement »

Malgré ces obstacles en France, il est possible de s’intéresser, de façon partielle, au lien entre terrorisme et immigration en se penchant sur les entrées dans le pays. Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche au CNRS et spécialiste des migrations, rappelle à franceinfo que la France compte environ 250 000 entrées légales par an (258 929 en 2018 et 274 676 en 2019, selon le site officiel de l’administration française). Il faut y ajouter, souligne-t-elle, les demandeurs d’asile et les entrées illégales, ces dernières étant très difficiles à quantifier.

La chercheuse estime que si l’on ramène ces chiffres au nombre d’attentats ou de tentatives d’attentats impliquant des personnes de nationalité étrangère, le résultat est « complètement marginal statistiquement », même si « c’est dramatique parce que cela a des effets dévastateurs sur la population ». Catherine Wihtol de Wenden estime par ailleurs qu’il faut davantage ouvrir les frontières afin de favoriser l’immigration légale, comme elle l’expliquait dans La Croix en 2013. Et de marteler : « Il n’y a pas de lien entre les flux migratoires et le terrorisme. »

Sa conclusion rejoint celle de quatre économistes américains qui ont analysé les données de 170 pays entre 1990 et 2015, focalisées notamment sur l’immigration en provenance de pays comptant une population musulmane majoritaire. Leur article, publié en 2019 dans le Journal of Economic Behavior and Organization (en anglais), est sans appel : « aucune preuve empirique » ne permet de suggérer qu’une croissance de la part de la population immigrée au sein d’un pays est « corrélée significativement » à une augmentation des actes de terrorisme.

Les auteurs d’attentats, en majorité français

Une autre façon d’étudier, partiellement, l’éventuel lien entre immigration et terrorisme est de s’intéresser à la nationalité des personnes qui ont mené des attentats ou des tentatives d’attentats. C’est ce qu’a fait Laurent Nuñez, coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme, le 26 avril, sur France Inter« Depuis 2015, les quatre cinquièmes des auteurs d’attentats terroristes sur le territoire national sont des ressortissants français », a-t-il assuré. « Entre 2014 et 2020, sur les 184 individus impliqués dans 101 projets aboutis, échoués ou déjoués, 40 étaient de nationalité étrangère, soit une proportion de 22% », a-t-il ensuite détaillé auprès de 20 Minutes.

Jean-Charles Brisard, président du Centre d’analyse du terrorisme, confirme ces observations, selon un comptage réalisé par son think tank. « Pour les auteurs d’attentats aboutis, c’est-à-dire ayant entraîné la mort, nous sommes à 60% de Français, déclare-t-il à franceinfo. Si l’on ajoute les auteurs de tentatives d’attentats à cela, on est à 67% de Français. Et si l’on ajoute les individus interpellés pour des projets d’attentats, on est à 80% de Français », précise-t-il.

Ce constat général est partagé par les premiers résultats de Xavier Crettiez. Le sociologue travaille actuellement sur une « sociographie du jihadisme français ». Il se fonde sur des sources administratives issues des services de l’Etat, détaillant quelque 400 profils directement liés au terrorisme islamiste. Sur les 100 premiers déjà traités et intégrés dans sa base de données en cours d’élaboration, il note 75% de personnes de nationalité française, 12% qui ont la double nationalité, le reste étant des personnes de nationalité étrangère.

Si les Français sont majoritaires, comment toutefois expliquer cette surreprésentation de ressortissants étrangers parmi les personnes impliquées dans des attentats ou des projets d’attentat alors que, selon l’Insee, ils ne représentent que 7,4% de la population française ? « Faire cette comparaison n’a aucun sens, car l’échantillonnage est trop faible », avec d’un côté 67 millions de personnes et de l’autre seulement une centaine d’étrangers impliqués dans des actes terroristes, balaye auprès de franceinfo le politologue Olivier Roy, spécialiste de l’islam politique. « Si l’on avait des chiffres qui portaient sur des milliers de personnes, cela commencerait à être significatif, mais ce n’est pas le cas », ajoute le professeur à l’Institut universitaire européen de Florence.

Le terrorisme « domestique »

Une chose demeure : les chiffres montrant l’implication d’une très large majorité de Français se trouvent dans la lignée de ceux publiés par l’Institut français des relations internationales (Ifri) en 2018. Dans une étude (en PDF) épluchant les profils et parcours de quelque 130 personnes condamnées en France dans des affaires de jihadisme entre 2004 et 2017, l’Ifri montre que 119 sont des Français (soit 91,5% de l’ensemble). Parmi eux, 29 sont binationaux (14 Franco-Marocains, 10 Franco-Algériens et 5 Franco-Tunisiens). Seulement 11 sont étrangers (3 Marocains, 3 Algériens, 3 Tunisiens, un Indien et un Pakistanais).

« Le terrorisme qui touche la France est essentiellement domestique. Les individus condamnés sont en grande majorité nés en France et ont grandi dans ce pays. »

L’Institut français des relations internationales

dans une étude publiée en 2018

Jean-Charles Brisard fait le même commentaire : « Le terrorisme en France, et depuis plusieurs années, est endogène. Il est le fait d’individus qui résident dans notre pays et qui décident de frapper. »

« Un lien indirect »

En allant au-delà de la question de la nationalité, le sociologue Jean-Baptiste Meyer, auteur en 2016 d’un article intitulé Le lien entre migration et terrorisme, un tabou à déconstruire, évoque un « lien indirect », qui se trouve dans l’origine des parents.

L’Ifri le soulève également dans son étude de 2018, écrivant que « le facteur migratoire joue un rôle important dans le phénomène jihadiste ». En se fondant sur les jugements de quelque 130 individus condamnés en France dans des affaires de jihadisme entre 2004 et 2017, l’institut a recueilli des précisions sur l’origine des parents de 125 prévenus ou accusés. Selon ce comptage, 74 ont des parents originaires du Maghreb (59,2% de l’ensemble), 22 de France (17,6%), 12 d’Afrique subsaharienne (9,6%), 7 d’Asie (5,6%) et un de Haïti (0,8%). Neuf personnes sont issues d’un couple mixte (8 France-Maghreb, un France-Afrique subsaharienne), soit 7% de l’ensemble.

Olivier Roy et Xavier Crettiez observent de leur côté des proportions similaires sur cet aspect. Autrement dit, en France, une majorité des personnes impliquées dans des attentats, des tentatives ou projets d’attentats ne sont pas des immmigrés, mais des enfants d’immigrés. « Nous avons une écrasante majorité de seconde génération, entre 1995 et 2015 », tranche Olivier Roy, environ 60%, selon un décompte réalisé par ses soins.

« L’immigration n’est pas LE facteur, mais c’est un facteur parmi d’autres. »

Olivier Roy, politologue

à franceinfo

« Cela serait se voiler la face que de décider que, pour ne pas jeter l’opprobre sur les immigrés, il faut sous-estimer ce facteur. Non, il faut le prendre pour ce qu’il est et le recontextualiser », fait-il valoir.

La famille serait-elle donc en cause ? Non car elle ne joue qu’un rôle mineur dans la dérive extrémiste, selon Xavier Crettiez. Il relève que, sur les 100 premiers profils de son échantillon, dans près de 70% des cas, la personne qui s’est radicalisée ne l’a pas fait sous la pression de sa famille. La découverte des textes religieux survient principalement par deux canaux, selon le chercheur : internet (avec des vidéos religieuses et jihadistes, et les réseaux sociaux) et le cercle amical.

La seconde génération, plus perméable au discours jihadiste ?

« Une très grande majorité sont des ‘born again’, c’est-à-dire qu’ils ont découvert sur le tard le Coran, le jihad, explique-t-il. Ils n’étaient pas du tout pratiquants jusqu’à la grande adolescence et soudainement se mettent à lire les textes religieux et s’enthousiasment pour la religion. »

« La plupart des ‘born again’ le sont devenus indépendamment de leur famille. »

Xavier Crettiez, sociologue

à franceinfo

« Certains, pas la majorité, se sont radicalisés contre leur famille, parce qu’ils trouvaient qu’elle s’était trop assimilée, qu’elle était devenue trop française », illustre le sociologue.

Comment expliquer cette part importante de personnes issues de la seconde génération ? Même s’ils sont nés en France, le fait de grandir dans une famille immigrée et musulmane peut-il créer, chez certains, une forme de perméabilité au discours jihadiste ? « Certaines personnes, parce qu’elles ont des racines immigrées, s’imaginent une communauté de pensée avec la oumma musulmane. Jugeant celle-ci attaquée en Syrie (…), elles ressentent une affinité. Oui, on peut le dire. Mais ce n’est pas toujours aussi clair que cela », explique Xavier Crettiez.

Olivier Roy, lui, pointe une « déculturation du religieux » pour certaines personnes de la seconde génération. Ces dernières parlent très peu arabe, voire pas du tout. Elles ne peuvent donc pas échanger avec leurs grands-parents. Et avec leurs parents, quand ces derniers parlent arabe, elles répondent en français, avance le spécialiste. Selon lui, le problème de la radicalisation est nettement moins présent pour les personnes issues de la troisième génération car « il n’y a plus de déculturation ». D’après Olivier Roy, les personnes de cette génération peuvent discuter en français avec leurs parents, qui le parlent très bien, et ainsi « transmettre un néo-islam à la française ».

Le rôle des Français qui se sont convertis

Il serait trop long de résumer les différentes hypothèses sur les mécanismes qui amènent à la radicalisation islamiste. D’autant que les experts sont divisés sur le sujet. Malgré les divergences, presque tous les spécialistes contactés par franceinfo attirent l’attention sur l’implication de personnes converties. Jean-Charles Brisard estime que le potentiel danger du terrorisme islamiste réside moins chez les étrangers qui entrent sur le territoire français que chez « des personnes françaises, nées en France, qui se sont converties ».

« Nous avons observé une hausse constante de la part des convertis parmi les individus impliqués dans des projets d’attentats, passant de 18% en 2015 à 40% en 2019. »

Jean-Charles Brisard, président du Centre d’analyse du terrorisme

à franceinfo

« C’est une part importante », insiste Jean-Charles Brisard, affirmant que les convertis représentent « un vivier-cible pour les recruteurs » jihadistes. Il rappelle que « la propagande du groupe Etat islamique [en France] était dirigée essentiellement par des convertis », mentionnant notamment les frères Fabien et Jean-Michel ClainLéonard LopezAdrien Guihal ou encore Thomas Collange.

« Un converti rejette la culture de ses parents », commente Olivier Roy. Surtout, pour le politologue, « la lecture ethnique » du terrorisme jihadiste a conduit à minimiser jusqu’à maintenant la place des convertis. Or ils illustrent, d’après lui, le fait que la question n’est pas ethnique. « Les convertis montrent très bien qu’il peut y voir du terrorisme sans immigration. »

Roberto Saviano : «La Méditerranée est l’une des plus grandes fosses communes au monde»

Interview dans Libération du 2 mai 2021 par Arnaud  Vaulerin

L’auteur de «Gomorra» lance un cri de résistance contre une Europe en train de mourir, tétanisée par l’extrême droite et la peur des migrants. Dans un livre à base de photos, d’interviews et de témoignages, il dénonce notamment les attaques contre les ONG et leurs missions de sauvetage en mer.

Depuis le début de la crise migratoire qui a explosé avec les printemps arabes en 2011, il est en vigie. Si Roberto Saviano s’est fait connaître avec Gomorra et cette immersion dans l’enfer de la Camorra, l’auteur italien a également enquêté sur les routes de la drogue et les trafics d’humains des cartels et de la pègre qui lui valent des menaces de mort. Avec En mer, pas de taxis, un livre d’interviews, de photos et de témoignages forts publié jeudi (1), il revient sur le «grand mensonge» et la «propagande» autour de l’immigration et la construction de «l’ennemi parfait» en la personne du migrant. Et dénonce les renoncements de l’Europe et ses compromissions avec les trafiquants et les milices. Avant de «prendre position» pour ne pas laisser le terrain aux extrémistes et aux conspirationnistes.

A la différence de vos autres livres, plus littéraires, il était important de témoigner, d’être en retrait et de donner la parole à ceux qui agissent et survivent ?

Le témoignage est pour moi fondamental, cela signifie s’imprégner, s’engager physiquement même. On peut dénoncer sans témoigner, on peut prendre position sans témoigner, moi je veux témoigner. Et je voulais des photos dans ce livre pour prouver ce que je dis. Car la situation en Méditerranée est niée, les ONG sont prises pour cible, non pas seulement parce qu’elles sauvent des migrants, mais parce qu’il leur est reproché d’inciter les gens à partir, à faciliter le départ. Mais la vérité est que ces ONG sont attaquées parce qu’elles sont des témoins au milieu de la mer, quand les gardes-côtes libyens tirent, quand les bateaux coulent, quand les cadavres flottent. Mais l’Italie, et plus largement l’Europe, ne veulent pas que cela se sache. Il était donc essentiel d’écrire ce texte et de publier ces photos.

Ce livre est-il né après les déclarations méprisantes de Luigi di Maio en 2017 (alors député du Mouvement Cinq Etoiles, aujourd’hui ministre des Affaires étrangères) qui parlait des «taxis méditerranéens» sauvant des migrants ?

Oui. C’est ainsi qu’il définit le travail des ONG, en parlant de taxis de la mer. Mais au-delà de cette expression presque littéraire, en mer, il n’y a pas de taxi, il n’y a pas de possibilité d’appeler pour être secouru, il n’y a pas de téléphone. Depuis lors, la magistrature italienne a ouvert des enquêtes sur le rôle des ONG, notamment sur la base des lois absurdes : ainsi ces organisations peuvent être poursuivies quand il y a trop de gilets de sauvetage à bord. L’ONG Mediterranea Saving Humans, elle, est accusée d’avoir reçu de l’argent du géant danois du transport maritime AP Moller-Maersk après avoir recueilli, sur ordre des gardes-côtes italiens, des migrants bloqués à bord d’un cargo de la compagnie. La société a versé 125 000 euros à l’ONG. Selon le procureur, Mediterranea est intervenu pour se faire de l’argent. Or, la vérité est que ces armateurs, ces compagnies financent aussi des ONG pour ne pas être contraints d’arrêter leur activité pour secourir des radeaux et des migrants à sauver, au risque de perdre des millions. Mais quel est ce monde où nous sommes prêts à imaginer des joueurs de foot gavés de millions d’euros, mais où nous ne pouvons pas envisager une donation aux ONG ?

Ces derniers jours, les informations sur des naufrages meurtriers près de la Sicile, des îles Canaries, ce sauvetage de 200 personnes de l’Ocean Viking se sont multipliées. L’Organisation internationale pour les migrations parle d’au moins 599 morts depuis janvier…

Ça n’arrêtera jamais parce que l’Europe n’a cessé de se tromper sur tout ce qu’elle pouvait faire. Il y a d’abord un problème italien : l’Europe, la France surtout, l’Allemagne, l’Espagne, ont délégué la gestion des flux à l’Italie. Mais attention, ce n’était pas un chèque en blanc, on ne forçait pas la main de l’Italie non plus. Celle-ci a signé le règlement de Dublin en échange d’une plus grande souplesse sur la dette. Elle a permis l’accueil des migrants. Le premier pays où le migrant est reconnu et identifié s’occupe de cette personne. Et c’est souvent l’Italie et la Grèce. La Ligue [formation d’extrême droite], comme le Rassemblement national en France, n’ont jamais cherché à renégocier cet accord, parce que ces deux partis ont besoin d’inventer l’histoire de l’envahisseur migrant pour agiter les peurs lors des campagnes électorales.

L’UE n’est pas parvenue à lancer un dialogue avec les pays du pourtour méditerranéen sur cette question…

La Libye, par exemple, est aux mains des milices. C’est un pays que l’Europe n’a pas réussi à pousser vers la démocratie. Le modèle démocratique est non seulement de plus en plus en crise mais également inexportable. L’Italie paie des milices libyennes qui torturent, tirent, emprisonnent et font de la contrebande. L’Italie se plie à la Libye et la France, de son côté, se plie à l’Egypte en accordant la Légion d’honneur à un tyran comme Al-Sissi. L’Europe est en train de dire que la démocratie est très fragile et qu’elle n’a plus la force de devenir un instrument pour convaincre les populations libyennes, turques, syriennes et égyptiennes de se soulever parce que l’Europe n’aime pas les insurgés. Cette année, c’est pourtant l’anniversaire de la Commune de Paris, non ? L’Europe dit qu’elle ne fera pas la guerre en Libye, mais la fait en finançant les guérillas locales. Dans un tel monde, comment penser l’Europe ? L’Europe, en train de mourir de vieillesse, est une maison de retraite en face d’un jardin d’enfants.

Un constat formulé par l’ex-ministre italienne des Affaires étrangères, Emma Bonino…

Exactement. Cette situation ne pourra pas durer. En Italie, il est urgent d’accueillir un million de migrants et d’en faire des citoyens italiens, de les installer dans le Sud, afin de faire revivre cette région qui se vide. Les migrants peuvent être une ressource de vie. Dans le même temps, ils racontent toutes les mauvaises politiques que l’Europe a entreprises avec l’Afrique. Mais, je n’oublie pas que les Africains ont d’énormes responsabilités. On dit que ces migrants aimeraient retourner chez eux. Mais quand un migrant arrive en Libye, il ne peut plus revenir en arrière. Tu ne peux pas partir. Aujourd’hui, si un Ghanéen ou un Tchadien bloqué en Libye souhaite rentrer chez lui, sa famille doit payer. Mille dollars pour rentrer ou trois mille pour l’Italie. Comment gagner cet argent ? En faisant l’esclave. Les trafiquants libyens kidnappent aussi les migrants, les emprisonnent dans des camps de concentration. La famille doit payer l’eau et la nourriture. C’est ce qui se passe en Libye et c’est tout à fait différent de ce que nous disent les populistes européens. Tout cela, la Libye le fait avec l’argent européen.

Début avril, le président du Conseil italien, Mario Draghi, s’est rendu en Libye…

Pour remercier le régime libyen et exprimer sa satisfaction. Dans une lettre publiée par le Corriere della Sera, j’ai écrit une lettre à Mario Draghi pour lui dire qu’il était victime d’un malentendu, parce que la Libye et n’a jamais sauvé personne. La vérité est que l’immigration est une excuse et un parapluie qui sert à cacher le seul intérêt réel : le pétrole, l’un des meilleurs de la planète.

Nous ne nous posons pas le problème à régler plus tard, mais essayons d’y répondre maintenant. Tout de suite, il y a des gens qui sont en train de mourir, qui ont besoin d’être sauvés. L’ambulance ne se pose jamais de questions politiques. Elle existe pour sauver ceux qui sont malades et en danger. C’est le principe du sauvetage en mer. La règle d’or.

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On se souvient d’Angela Merkel accueillant un million de migrants en 2015. Aucun leader européen n’incarne une vision, un projet européen ?

Ce geste honore Merkel et restera dans l’histoire. Mais il a effrayé tous les autres leaders, a inquiété ses électeurs et fragilisé la chancelière. Aucun dirigeant européen n’a de vision, ne semble vraiment comprendre comment empêcher ce massacre. La Méditerranée est un cimetière, l’une des plus grandes fosses communes au monde et il n’y a pas de solution. C’est pourquoi je soutiens les ONG. Nous ne nous posons pas le problème à régler plus tard, mais essayons d’y répondre maintenant. Tout de suite, il y a des gens qui sont en train de mourir, qui ont besoin d’être sauvés. L’ambulance ne se pose jamais de questions politiques. Elle existe pour sauver ceux qui sont en danger. C’est la règle d’or du sauvetage en mer. Après, on pourra essayer de comprendre les réseaux et les trafics.

L’Union européenne est-elle en train de se perdre ?

L’Europe se désagrège, parce qu’elle est terrifiée par la poussée populiste. Même en pleine pandémie, les populistes ont multiplié les énormités. Matteo Salvini n’a cessé de dire que les migrants pouvaient se promener librement quand les Italiens devaient rester enfermés. Le Pen mise tout sur l’islamophobie, la criminalité. Où est l’erreur de la gauche et des partis démocratiques qui, ces dernières années, n’ont jamais été capables de dire les choses, d’énoncer la vérité ? Ils ont seulement essayé de réparer la forme : vous ne devez pas utiliser un langage patriarcal ou raciste, etc. Tout cela est très bien, mais en substance, les choses changent. Des banlieues françaises sont bien aux mains du crime organisé. L’intégration est compromise, oui, mais ce n’est pas parce qu’il y a l’islam ou des Sénégalais, comme le pense le RN, c’est parce que la situation économique, la dégradation, a fait gagner les gangs et pas les travailleurs. L’intégration ne tient pas la route, parce qu’on n’a plus investi assez dans les écoles. Il ne faut pas nier les problèmes. On dit que les migrants qui partent ont payé les trafiquants. C’est vrai, mais cela ne veut pas dire que je dois les laisser au milieu de la mer. J’entends, je lis : «si vous sauvez les migrants, les trafiquants le savent et donc ils feront encore plus d’affaires». C’est faux. Même quand il y a moins de navires de sauvetage, le nombre de départs reste identique. Les gens essayeront toujours de partir. Enfin, n’oublions pas le rôle joué par les trafiquants, les gardes-côtes libyens, comme l’a démontré l’ONU. De tous ses trafics, notamment via la plateforme maltaise, l’être humain est la marchandise qui a le moins de valeur.

Vous écrivez que les faits et les données précises ne suffisent pas pour lutter contre la propagande antimigrant. Comment faire ?

Arrive un moment où les données argumentées ne sont d’aucune utilité. Il n’y a que de l’émotion face à la raison. Malheureusement, la gauche italienne, et pas seulement elle, estime que son électorat a peur des migrants. L’ex-ministre de l’Intérieur, Marco Minniti [Parti démocrate] parlait de la perception émotionnelle du savoir. Mais le travail politique doit être de transmettre ces données, de démonter les erreurs, de rendre compte de la réalité comme, par exemple, que les campagnes du sud du pays sont aux mains de la pègre depuis longtemps. Les migrants travaillent dans ces campagnes. Il y a deux jours, le crime organisé à Foggia [dans les Pouilles] a tiré sur des migrants. Tout cela s’est déroulé dans l’indifférence. Le débat politique ne se soucie plus de rien, car manifestement la pandémie a mangé tout ce qui pouvait être mangé.

Que faire, concrètement, face au «grand mensonge» antimigrants qui devient viral ?

C’est très difficile. Il faut rester sur la brèche, savoir sur quoi on travaille, faire pièce à toute attaque. Je me souviens d’une émission à la télévision où on a diffusé la vidéo d’une mère désespérée qui avait perdu son enfant en mer. J’ai traité Matteo Salvini et Giorgia Meloni [ancienne ministre, extrême droite] de «bâtards» parce qu’ils avaient dit que les trafiquants s’alliaient pour sauver des vies, délégitimaient les sauveteurs. Je l’ai fait non pas pour recourir à leur registre, mais parce que je voulais attaquer les mensonges véhiculés par le populisme italien – le néofascisme italien en ce qui concerne Meloni. Nous devons trouver tous les moyens pour démonter les conneries sur l’immigration – comme ces vidéos où on affirme que les migrants sont des acteurs –, financées par une partie de la droite européenne, réactionnaire, de tradition fasciste qui n’a rien à voir avec la droite démocratique.

Votre dernier livre publié cet hiver s’intitule Gridalo, «Crie-le». Est-ce une manière de lutter contre la propagande, d’occuper encore plus l’espace public ?

Il faut arrêter de penser que le cri est du ressort des populistes. Il ne faut pas laisser l’espace public aux conspirationnistes, aux fascistes. Nous devons rester à l’intérieur du cadre de la raison et être en mesure de crier que les choses vont mal. Le cri d’espoir doit permettre de dire que les cris ne sont pas tous identiques. Il y a ceux qui ont raison et ceux qui ont tort, être partisan n’est pas être réactionnaire et factieux. C’est à la mode de vulgariser. Cela devient une forme intelligente de ne pas prendre parti. Nous aimons écouter le vulgarisateur parce qu’il ne prend pas de positions, ou si peu. Moi, je veux prendre position. Et ça ne signifie pas manipuler la vérité. C’est le moment de participer et ne pas se cacher derrière le «ni de droite ni de gauche». C’est une forme d’escroquerie.

Mais il n’y a pas un risque à emprunter un chemin menant à une plus grande violence verbale ?

Mais la violence est dans les faits. A cause du Covid, il y a un climat insurrectionnel en Italie. Les hôpitaux s’effondrent. Les restaurants sont fermés, les usines ont des difficultés, on ne vend plus rien. Le monde du travail est à genoux, à l’arrêt. Bientôt, ils vont virer des gens, ce sera l’enfer. La violence est au coin de la rue. Disons que je lance une invitation à crier, à prendre parti avec l’instrument de la conviction, de l’argumentation, de la résistance. Ce sont des instruments efficaces. La violence de la guerre civile est un spectre qui agite la droite. Je ne ferai jamais ça. Il faut plus d’espace d’expression, c’est important notamment face à la crise du Covid. D’après ce qu’on nous dit, le nombre de personnes infectées, les décès sont en réalité plus importants. La gestion des vaccins est calamiteuse ; celle des hospitalisations a été désastreuse. Ce problème est européen. L’Europe est en crise, elle n’invente plus rien, elle est train de mourir.

Votre quotidien est toujours celui de la «vità blindata» (la vie blindée) ?

Toujours. Le 4 mai, je dois à nouveau comparaître pour une audience d’un procès lancé en 2006. Quinze ans ! Quand la procédure a démarré, il y avait la presse du monde entier. Cette fois, nous serons seuls dans une petite salle. Le boss, son avocat et moi. Tout un symbole, comme la fin de la bataille anti-mafia.

(1) Ed. Gallimard, 176 pp., 25€.

25.05.21 Libération – Deux demandeurs d’asile portent plainte contre Frontex après des renvois illégaux

Deux demandeurs d’asile portent plainte contre Frontex après des renvois illégaux

Libération, publié le 25 mai
Refoulés en mer Egée, ils accusent l’agence européenne de complicité de violations des droits de l’homme. La Cour de justice de l’UE est saisie de l’affaire dont «Libération» a pu consulter des documents.
Embarcations fracassées sur le rivage égéen près de Mytilène, la principale ville de la petite île grecque de Lesbos, en septembre 2019. (Alkis Konstantinidis/Reuters)

Jeancy Kimbenga parle d’une voix calme. Son débit est posé. Sous la pluie battante d’Istanbul, ce vendredi 21 mai, le jeune homme s’abrite dans un magasin dont on entend les jingles incessants dans son téléphone. «Il n’y a pas de réseau à l’hôtel», explique-t-il. Le demandeur d’asile congolais de 17 ans est toujours coincé en Turquie, pays où il a été contraint de s’établir après un périple migratoire tourmenté : une escale en Ethiopie, un changement d’avion puis direction la Turquie et les rivages de la mer Egée, l’eldorado pour de nombreux migrants qui rêvent d’Europe.

Par trois fois, Jeancy, qui a fui son pays après avoir subi la torture de son propre oncle, un colonel de l’armée, a tenté de rallier les côtes grecques dans un canot pneumatique. Aujourd’hui, il vit à Istanbul dans l’attente de réunir la somme nécessaire à une nouvelle traversée. Le 28 novembre 2020, il a même touché au but : son petit bateau a accosté à Kratigou, à 10 kilomètres au sud de Mytilène, la principale ville de la petite île grecque de Lesbos. Là, Jeancy et ses camarades se sont cachés toute une nuit avant de sortir au petit matin.

C’était compter sans les policiers grecs qui l’arrêtent, selon son récit à Libération, avant de l’emmener en mer où il est abandonné à la merci des flots dans un bateau gonflable. Un renvoi illégal, ou «pushback». Quelques heures plus tard, le gamin et ses compagnons d’infortune sont interceptés par les gardes-côtes turques qui les ramènent en Turquie. Sur son téléphone, Jeancy garde précieusement les preuves de son cheminement en terre hellène : des vidéos, des photos, des localisations GPS qu’il a partagées immédiatement sur Whatsapp avec amis et membres d’ONGs : «Je me suis dit qu’il pourrait se passer quelque chose. Je n’avais pas confiance.»

Première plainte de ce genre

Ces éléments sont la base d’une plainte que le jeune homme a déposée le vendredi 21 mai 2021, devant la cour de justice de l’Union Européenne (CJUE) contre Frontex, aux côtés d’une demandeuse d’asile burundaise, elle aussi victime de deux pushbacks. C’est la première du genre. «Je veux porter cette voix pour que cela puisse cesser. C’est vraiment très grave ce qu’il se passe». Ils exigent le retrait de Frontex de la région.

Les deux exilés ont été épaulés pour l’occasion par Omer Shatz et Iftach Cohen, deux avocats spécialisés en droit international, qui avaient déjà intenté une action préliminaire contre la super agence de garde-frontières et de garde-côtes au nom de Front-lex, structure créée spécialement pour ce contentieux. «C’est la première fois que Frontex est face au tribunal pour des violations des droits de l’homme, assure Omer Shatz : nous allons faire respecter le droit au frontière extérieure de l’union Européenne».

Dans un réquisitoire long d’une soixantaine de pages que Libération a pu consulter, l’équipe d’avocats (complétée par Loica Lambert et Mieke Van den Broeck pour l’ONG Progress Law Network, et soutenu par l’ONG Greek Helsinki Monitor) s’attarde sur les récits des violations des droits de l’homme ainsi que sur le manque de mécanismes de contrôle de l’agence européenne de garde-côtes. Aux frontières extérieures de l’UE, Frontex, censé être le garant du respect des traités, ne remplit pas son rôle. Selon Omer Shatz, c’est sous sa responsabilité que des violences, à l’instar des «pushbacks» subis par Jeancy, se déroulent : «Non seulement la Grèce n’aurait pas pu mettre en place cette politique sans Frontex. Mais qui plus est, légalement parlant, tout cela fait partie d’une opération conjointe entre l’agence et le gouvernement grec.»

Contestation en interne

Selon sa régulation interne (et son article 46), Frontex a pourtant l’obligation de faire cesser, séance tenante, toute action qui irait à l’encontre du respect des droits de l’homme. Dès lors, la demande des avocats est simple : Frontex doit retirer ses moyens (avions, bateaux, hélicoptères ou drones) qui patrouillent dans la zone. A la Cour de trancher. Du côté de la direction de l’agence, le leitmotiv est toujours le même. Le directeur français, Fabrice Leggeri, affirme tantôt que les agissements des Grecs ne sont pas établis. Tantôt qu’ils ne constituent pas une violation claire des droits de l’homme. Et ce en dépit des nombreuses preuves amassées tant par les médias que par des ONGs.

De surcroît, les positions du directeur sont depuis peu contestées en interne. Des documents internes à Frontex, que Libération, ses partenaires du média d’investigation Lighthouse Reports et du Spiegel ont pu consulter, en attestent. Les preuves de ces renvois sont «solides» est-il écrit dans un rapport de Frontex, daté de janvier 2021 et rédigé par le bureau des droits fondamentaux, un organe interne de contrôle. «Cette note est une compilation de sources disponibles en ligne. Elle a été écrite avant même deux enquêtes internes, qui n’ont trouvé aucune preuve de violations des droits de l’homme lors d’activités de Frontex», oppose le porte-parole de l’agence, joint par Libération.

La politique de l’agence est de plus en plus remise en question par ses propres employés. Le 30 octobre 2020, un bateau grec, avec une trentaine de migrants à son bord, vogue vers les eaux territoriales turques, sous les yeux de policiers suédois, en mission pour Frontex. «Ce qui m’a surpris, c’est que les garde-côtes grecs n’ont pas escorté le bateau vers le port, mais dans la direction opposée», explique l’une d’entre elles, interrogée dans le cadre d’une enquête interne le 8 décembre 2020, dans un procès-verbal consulté par Libération. «Avez-vous considéré cette manœuvre comme étant un pushback ?», relance l’enquêteur. La réponse est sans appel : «Oui, c’était un pushback.»