Les Welcome day

Les Welcome day c’est quoi ?

Les Welcome day sont un début de réponse à une réflexion est menée au sein du réseau de la PSM concernant l’accueil et la formation des nouveaux et nouvelles bénévoles et des personnes en service civique.

Il s’agit d’une formation interassociative qui a lieu tous les mois à Calais pour accueillir les nouvelles et nouveaux bénévoles qui s’engagent dans les associations qui viennent en aide aux personnes exilées à Calais. La PSM est motrice sur la facilitation et la coordination de ces temps, qui permettent aux associations de sortir de l’urgence. Les Welcome Day participent en effet à la transmission de savoirs, et renforcent le travail inter-associatif.

La formule du Welcome day : sur une demi-journée, le Welcome Day est pris en charge par un trinôme de bénévoles d’associations différentes, à partir d’un support de formation commun, actualisé régulièrement. Ce support contient des éléments sur l’histoire du Calaisis, les acteurs et actrices de terrain (qui-fait-quoi sur place), ainsi que des notions de « safeguarding » (« prendre soin de soi et des autres ») et une réflexion sur l’engagement bénévole à Calais. Des outils d’éducation populaire sont mobilisés dans cette nouvelle formule, pour rendre les bénévoles participant.e.s de ce temps, et que chacun.e puisse y amener ses savoirs et expériences au pot commun. L’animation est faite en français et en anglais, pour accueillir les bénévoles de tous horizons.

Si d’autres territoires à la frontière souhaitent créer un Welcome day pour leurs bénévoles, c’est très bienvenu, la PSM peut venir accompagner cette démarche d’accueil et de prise de recul.

La création et l’évolution des Welcome day

Ce travail a été initié dès 2017 par les salarié.e.s de la PSM qui ont rencontré plusieurs associations du réseau afin de comprendre comment elles accueillaient leurs bénévoles, partageaient les bonnes pratiques, échangeaient sur ce qui fonctionne mal. Cela a permis de capitaliser différents outils et de dresser plusieurs pistes de travail.

La première réunion de préparation d’un cycle de formation a eu lieu en novembre 2018. Il a été décidé d’organiser un atelier par mois, à destination de l’ensemble des membres du réseau, avec une animation tournante, en français et en anglais. Il s’agissait alors, dans un cadre convivial, que les bénévoles puissent se rencontrer, comprendre qui fait quoi, comment et vers où orienter les personnes exilées, et pouvoir également approfondir une thématique : les « Welcome Day » étaient nés !

Après une série de Welcome Day thématisés et animés à chaque fois par une association de janvier à juin 2019, un bilan en juillet 2019 par les associations calaisiennes a privilégié une formule moins centrée sur l’approfondissement d’une thématique mensuelle, et plus pensée comme un kit « clé en main » à destination des nouveaux et nouvelles bénévoles et reproductible à l’identique en fonction des arrivées.

Face aux migrations, les limites et les dérives de l’Europe-forteresse

Le Monde du 29 mai

Faute de politique commune, l’Europe ne semble avoir aucune prise sur le phénomène migratoire et s’émeut à chaque arrivée de migrants, même si les chiffres sont sans comparaison avec 2015. Une impuissance qui nourrit le discours des droites populistes.

Par Jean-Pierre Stroobants(Bruxelles, bureau européen)

 

Le dramatique incendie du camp de réfugiés de Moria, en Grèce, en septembre 2020, avait relancé les débats sur la nécessité d’une politique migratoire européenne. En revanche, les récents naufrages de plusieurs embarcations ou l’arrivée de plus de 2 000 migrants en l’espace de vingt-quatre heures à Lampedusa, en Italie, à la mi-mai, n’ont pas eu beaucoup d’effet sur ces discussions, reléguées au second plan et bloquées par les désaccords entre les Vingt-Sept.

L’arrivée récente de milliers de Marocains, dont de nombreux jeunes, à Ceuta, en Espagne, a montré, quant à elle, que des pays savaient désormais user de la migration comme d’un instrument au service de leur politique internationale ou de leurs intérêts. En voulant « punir » Madrid pour sa position à l’égard du Sahara occidental, le Maroc indiquait qu’il avait – comme la Turquie avant lui – bien compris l’impact d’un tel geste sur les opinions d’Européens qui ont le sentiment que, faute d’une véritable politique, l’Europe n’a toujours pas de prise sur le phénomène migratoire.

 

INFOGRAPHIE LE MONDE

Le nombre des passages illégaux de frontières en 2020 (114 000 de janvier à novembre) a été le plus bas depuis six ans et a diminué de 10 % par rapport à 2019, selon Frontex. Cela n’empêche pas la droite populiste, ou certains membres de la droite « classique », de continuer à agiter le thème d’un afflux massif et incontrôlé.

INFOGRAPHIE LE MONDE

Eviter une crise comme celle de 2015-2016

La réalité aujourd’hui, même si les institutions européennes le contestent, est plutôt celle d’une Europe-forteresse. Qui aide, forme et finance les gardes-côtes libyens, modère ses critiques contre la dérive autoritaire de la Turquie pour ne pas détruire l’accord conclu en 2016 sur le contrôle des flux migratoires, ou ferme les yeux sur les accusations, répétées depuis des mois, visant la Grèce, la Croatie ou la Hongrie. Ces Etats membres sont mis en cause pour leur stratégie de refoulements illégaux (ou « pushbacks ») de demandeurs d’asile.

Seuls les eurodéputés ont montré récemment un intérêt pour cette question en refusant, symboliquement, de contresigner le budget 2019 de Frontex, l’agence des gardes-frontières et gardes-côtes. Cette structure, appelée à se développer considérablement, est investie de la mission d’aider des Etats à protéger les frontières de l’Union. Elle nie en bloc toute participation aux « pushbacks ».

Après l’épisode de Moria, Bruxelles avait hâté la publication de son « pacte global pour la migration », censé éviter la réédition d’une crise comme celle de 2015-2016, marquée par 2,3 millions de passages illégaux des frontières extérieures.

Balançant entre « solidarité et responsabilité », comme le soulignent à l’envi ses promoteurs, ce projet introduit de nouvelles procédures pour accélérer et simplifier l’examen des demandes d’asile avant même que les migrants pénètrent sur le territoire européen. Il modifie le système de demande lui-même, renforce la protection des frontières extérieures et crée de nouveaux outils pour la gestion des crises.

Le texte contourne la difficulté des accords de Dublin, qui obligent actuellement le pays de première arrivée à gérer l’examen d’une demande d’asile. La procédure ne serait pas abolie, comme le réclament l’Italie et la Grèce, mais la situation d’un migrant serait examinée avant son passage de la frontière. Il passerait ensuite par la procédure d’examen, avant d’être admis – ou renvoyé – plus rapidement.

Les pays d’Europe centrale et orientale reçoivent, eux, la promesse d’un renoncement aux mécanismes de relocalisation obligatoire et aux quotas par pays proposés par la Commission présidée par Jean-Claude Juncker (2014-2019). En échange, on leur demanderait de participer activement aux retours et d’apporter une « contribution flexible », notamment financière, à cette nouvelle politique, censée se concrétiser en 2024.

Entre « légers progrès » et blocages

L’ensemble a un objectif très politique, résumé à l’époque par Margaritis Schinas, le vice-président chargé de la controversée « promotion » du mode de vie européen : « Dire aux populistes que l’Europe apporte des solutions aux problèmes migratoires. » Avec une allusion transparente à la prochaine présidentielle française.

La négociation a-t-elle progressé, ce projet verra-t-il le jour ? A Bruxelles, les plus optimistes parlent de « légers progrès ». D’autres évoquent la persistance d’un blocage organisée par les pays du groupe de Visegrad (Hongrie et Pologne en tête, qui refusent carrément le sujet, République tchèque et Slovaquie, dans leur ombre, défendant le statu quo actuel).

L’actuelle présidence portugaise de l’Union a rapidement manifesté sa volonté de ne pas faire du pacte l’une de ses priorités. Il est très probable que la Slovénie, qui prend la suite, de juillet à décembre, ne s’en souciera pas davantage. Le pays ayant à sa tête le premier ministre Janez Jansa, proche du populiste Viktor Orban, son homologue hongrois.

L’Allemagne elle-même n’est pas parvenue à faire vraiment bouger les lignes durant sa présidence, en 2020, et a refusé l’idée d’une action limitée à une « coalition des volontaires ». Aux yeux de Berlin, c’eût été l’abandon des principes de coopération et de solidarité avec, à la clé, une fragmentation supplémentaire du bloc communautaire.

Signal positif

Quelques signes encourageants ont pourtant été enregistrés depuis 2019, n’éteignant pas totalement l’espoir de la Commission – « s’unir autour de nos valeurs communes et notre responsabilité humanitaire ». Quatorze Etats membres de l’UE ont approuvé le « mécanisme de solidarité » pour la relocalisation en 2019 et, à la fin de 2018, 152 pays (hormis les Etats-Unis, dirigés alors par Donald Trump, et le groupe de Visegrad) ont signé, à Marrakech, le pacte global pour des migrations sûres, ordonnées et régulières. Même s’il n’est pas juridiquement contraignant, ce texte pourrait favoriser une meilleure coopération internationale.

La progression limitée de l’extrême droite xénophobe aux élections européennes, couplée à la montée en puissance des écologistes, favorables à une politique raisonnée de la migration, a aussi été perçue comme un signal positif. Il reste que si les réponses à la question migratoire tardent, l’Europe, hésitante et divisée, restera à la merci d’une nouvelle crise. Divers sondages montrent que ce thème pourrait très rapidement s’inscrire à nouveau en tête des préoccupations des citoyens.

Jean-Pierre Stroobants (Bruxelles, bureau européen)

Existe-t-il un « lien entre immigration et terrorisme »

Article rédigé par

Julien Nguyen Dang – Louis San
France Télévisions
Publié 
 Temps de lecture : 11 min.
Une femme se recueille, le 26 avril 2021, devant un message et des fleurs en hommage à Stéphanie Monfermé, la fonctionnaire de police tuée lors d'une attaque au couteau au commissariat de Rambouillet (Yvelines). (BERTRAND GUAY / AFP)

« Depuis 2015, les quatre cinquièmes des auteurs d’attentats terroristes sur le territoire national sont des ressortissants français », assure Laurent Nuñez, coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme.

Après l’attaque au commissariat de Rambouillet, lors de laquelle une fonctionnaire de police est morte, des personnalités politiques de droite et d’extrême droite ont affirmé qu’il existait un lien entre immigration et terrorisme. En cause : le parcours de l’assaillant, Jamel Gorchane, un Tunisien de 36 ans. Cet homme, qui était arrivé en France en 2009, exerçait la profession de chauffeur-livreur et avait obtenu une carte de séjour en décembre 2020.

« Il faut cesser de nier le lien entre terrorisme et immigration, notamment l’immigration la plus récente« , a réagi Valérie Pécresse, présidente de la région Ile-de-France, le 25 avril, sur Europe 1 et CNews. Une vision partagée par le Rassemblement national. « Le lien entre l’immigration et le terrorisme, il est évident », a notamment affirmé Jordan Bardella, vice-président du RN, le 26 avril sur CNews. Ce lien est également fait, le même jour, par Thierry Mariani sur la même chaîne, et par Laurent Jacobelli, porte-parole du RN, sur LCI. Rien d’étonnant : le parti présidé par Marine Le Pen tient ce discours depuis plusieurs années.

Des étrangers impliqués lors des attentats de 2020 et 2021

Avant Rambouillet, les précédents attentats islamistes ont effectivement été perpétrés par des ressortissants étrangers. Abdoullakh Anzorov, qui a décapité Samuel Paty en octobre 2020, était un jeune Russe tchétchène né à Moscou en 2002. Il avait obtenu le 4 mars 2020 un titre de séjour en France valable jusqu’en mars 2030. Brahim Aouissaoui, qui a mené l’attaque à la basilique Notre-Dame à Nice en octobre 2020, est un Tunisien né en 1999. Arrivé à Lampedusa (Italie), en septembre 2020, il avait posé le pied sur le sol français le mois suivant. Abdallah Ahmed-Osman, auteur de l’attaque qui a endeuillé Romans-sur-Isère (Drôme) en avril 2020, est soudanais. Il est arrivé en France en 2016 et avait obtenu le statut de réfugié l’année suivante. Si les profils de ces meurtriers peuvent suggérer un lien entre terrorisme et immigration, la réalité est plus complexe.

Revenons sur les termes employés. L’Insee, qui s’appuie sur la définition du Haut Conseil à l’intégration, écrit « qu’un immigré est une personne née étrangère à l’étranger et résidant en France ». L’institut ajoute que « la qualité d’immigré est permanente : un individu continue à appartenir à la population immigrée même s’il devient français par acquisition. C’est le pays de naissance, et non la nationalité à la naissance, qui définit l’origine géographique d’un immigré. »

Sauf que, pour l’instant, il n’existe pas, pour la France, de grande base de données avec des chiffres exhaustifs permettant d’analyser un éventuel lien entre terrorisme islamiste et immigration, donc des personnes venues d’un pays étranger et installées en France. C’est une « grande difficulté », remarque auprès de franceinfo le sociologue Xavier Crettiez, membre du Comité scientifique de prévention de la radicalisation (Cosprad), instance rattachée au Premier ministre.

« Les services de renseignement, qui ont beaucoup de sources, ne les ouvrent pas aux chercheurs. »

Xavier Crettiez, sociologue

à franceinfo

« C’est un vrai problème structurel en France que l’on ne trouve pas dans d’autres pays », affirme le coauteur du livre Violences politiques (éditions Armand Colin, 2021). Le spécialiste rappelle qu’aux Etats-Unis, le psychiatre et chercheur sur le terrorisme Marc Sageman a pu travailler sur une base de données d’environ 2 000 jihadistes d’Al-Qaïda fournie par la CIA.

« Complètement marginal statistiquement »

Malgré ces obstacles en France, il est possible de s’intéresser, de façon partielle, au lien entre terrorisme et immigration en se penchant sur les entrées dans le pays. Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche au CNRS et spécialiste des migrations, rappelle à franceinfo que la France compte environ 250 000 entrées légales par an (258 929 en 2018 et 274 676 en 2019, selon le site officiel de l’administration française). Il faut y ajouter, souligne-t-elle, les demandeurs d’asile et les entrées illégales, ces dernières étant très difficiles à quantifier.

La chercheuse estime que si l’on ramène ces chiffres au nombre d’attentats ou de tentatives d’attentats impliquant des personnes de nationalité étrangère, le résultat est « complètement marginal statistiquement », même si « c’est dramatique parce que cela a des effets dévastateurs sur la population ». Catherine Wihtol de Wenden estime par ailleurs qu’il faut davantage ouvrir les frontières afin de favoriser l’immigration légale, comme elle l’expliquait dans La Croix en 2013. Et de marteler : « Il n’y a pas de lien entre les flux migratoires et le terrorisme. »

Sa conclusion rejoint celle de quatre économistes américains qui ont analysé les données de 170 pays entre 1990 et 2015, focalisées notamment sur l’immigration en provenance de pays comptant une population musulmane majoritaire. Leur article, publié en 2019 dans le Journal of Economic Behavior and Organization (en anglais), est sans appel : « aucune preuve empirique » ne permet de suggérer qu’une croissance de la part de la population immigrée au sein d’un pays est « corrélée significativement » à une augmentation des actes de terrorisme.

Les auteurs d’attentats, en majorité français

Une autre façon d’étudier, partiellement, l’éventuel lien entre immigration et terrorisme est de s’intéresser à la nationalité des personnes qui ont mené des attentats ou des tentatives d’attentats. C’est ce qu’a fait Laurent Nuñez, coordonnateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme, le 26 avril, sur France Inter« Depuis 2015, les quatre cinquièmes des auteurs d’attentats terroristes sur le territoire national sont des ressortissants français », a-t-il assuré. « Entre 2014 et 2020, sur les 184 individus impliqués dans 101 projets aboutis, échoués ou déjoués, 40 étaient de nationalité étrangère, soit une proportion de 22% », a-t-il ensuite détaillé auprès de 20 Minutes.

Jean-Charles Brisard, président du Centre d’analyse du terrorisme, confirme ces observations, selon un comptage réalisé par son think tank. « Pour les auteurs d’attentats aboutis, c’est-à-dire ayant entraîné la mort, nous sommes à 60% de Français, déclare-t-il à franceinfo. Si l’on ajoute les auteurs de tentatives d’attentats à cela, on est à 67% de Français. Et si l’on ajoute les individus interpellés pour des projets d’attentats, on est à 80% de Français », précise-t-il.

Ce constat général est partagé par les premiers résultats de Xavier Crettiez. Le sociologue travaille actuellement sur une « sociographie du jihadisme français ». Il se fonde sur des sources administratives issues des services de l’Etat, détaillant quelque 400 profils directement liés au terrorisme islamiste. Sur les 100 premiers déjà traités et intégrés dans sa base de données en cours d’élaboration, il note 75% de personnes de nationalité française, 12% qui ont la double nationalité, le reste étant des personnes de nationalité étrangère.

Si les Français sont majoritaires, comment toutefois expliquer cette surreprésentation de ressortissants étrangers parmi les personnes impliquées dans des attentats ou des projets d’attentat alors que, selon l’Insee, ils ne représentent que 7,4% de la population française ? « Faire cette comparaison n’a aucun sens, car l’échantillonnage est trop faible », avec d’un côté 67 millions de personnes et de l’autre seulement une centaine d’étrangers impliqués dans des actes terroristes, balaye auprès de franceinfo le politologue Olivier Roy, spécialiste de l’islam politique. « Si l’on avait des chiffres qui portaient sur des milliers de personnes, cela commencerait à être significatif, mais ce n’est pas le cas », ajoute le professeur à l’Institut universitaire européen de Florence.

Le terrorisme « domestique »

Une chose demeure : les chiffres montrant l’implication d’une très large majorité de Français se trouvent dans la lignée de ceux publiés par l’Institut français des relations internationales (Ifri) en 2018. Dans une étude (en PDF) épluchant les profils et parcours de quelque 130 personnes condamnées en France dans des affaires de jihadisme entre 2004 et 2017, l’Ifri montre que 119 sont des Français (soit 91,5% de l’ensemble). Parmi eux, 29 sont binationaux (14 Franco-Marocains, 10 Franco-Algériens et 5 Franco-Tunisiens). Seulement 11 sont étrangers (3 Marocains, 3 Algériens, 3 Tunisiens, un Indien et un Pakistanais).

« Le terrorisme qui touche la France est essentiellement domestique. Les individus condamnés sont en grande majorité nés en France et ont grandi dans ce pays. »

L’Institut français des relations internationales

dans une étude publiée en 2018

Jean-Charles Brisard fait le même commentaire : « Le terrorisme en France, et depuis plusieurs années, est endogène. Il est le fait d’individus qui résident dans notre pays et qui décident de frapper. »

« Un lien indirect »

En allant au-delà de la question de la nationalité, le sociologue Jean-Baptiste Meyer, auteur en 2016 d’un article intitulé Le lien entre migration et terrorisme, un tabou à déconstruire, évoque un « lien indirect », qui se trouve dans l’origine des parents.

L’Ifri le soulève également dans son étude de 2018, écrivant que « le facteur migratoire joue un rôle important dans le phénomène jihadiste ». En se fondant sur les jugements de quelque 130 individus condamnés en France dans des affaires de jihadisme entre 2004 et 2017, l’institut a recueilli des précisions sur l’origine des parents de 125 prévenus ou accusés. Selon ce comptage, 74 ont des parents originaires du Maghreb (59,2% de l’ensemble), 22 de France (17,6%), 12 d’Afrique subsaharienne (9,6%), 7 d’Asie (5,6%) et un de Haïti (0,8%). Neuf personnes sont issues d’un couple mixte (8 France-Maghreb, un France-Afrique subsaharienne), soit 7% de l’ensemble.

Olivier Roy et Xavier Crettiez observent de leur côté des proportions similaires sur cet aspect. Autrement dit, en France, une majorité des personnes impliquées dans des attentats, des tentatives ou projets d’attentats ne sont pas des immmigrés, mais des enfants d’immigrés. « Nous avons une écrasante majorité de seconde génération, entre 1995 et 2015 », tranche Olivier Roy, environ 60%, selon un décompte réalisé par ses soins.

« L’immigration n’est pas LE facteur, mais c’est un facteur parmi d’autres. »

Olivier Roy, politologue

à franceinfo

« Cela serait se voiler la face que de décider que, pour ne pas jeter l’opprobre sur les immigrés, il faut sous-estimer ce facteur. Non, il faut le prendre pour ce qu’il est et le recontextualiser », fait-il valoir.

La famille serait-elle donc en cause ? Non car elle ne joue qu’un rôle mineur dans la dérive extrémiste, selon Xavier Crettiez. Il relève que, sur les 100 premiers profils de son échantillon, dans près de 70% des cas, la personne qui s’est radicalisée ne l’a pas fait sous la pression de sa famille. La découverte des textes religieux survient principalement par deux canaux, selon le chercheur : internet (avec des vidéos religieuses et jihadistes, et les réseaux sociaux) et le cercle amical.

La seconde génération, plus perméable au discours jihadiste ?

« Une très grande majorité sont des ‘born again’, c’est-à-dire qu’ils ont découvert sur le tard le Coran, le jihad, explique-t-il. Ils n’étaient pas du tout pratiquants jusqu’à la grande adolescence et soudainement se mettent à lire les textes religieux et s’enthousiasment pour la religion. »

« La plupart des ‘born again’ le sont devenus indépendamment de leur famille. »

Xavier Crettiez, sociologue

à franceinfo

« Certains, pas la majorité, se sont radicalisés contre leur famille, parce qu’ils trouvaient qu’elle s’était trop assimilée, qu’elle était devenue trop française », illustre le sociologue.

Comment expliquer cette part importante de personnes issues de la seconde génération ? Même s’ils sont nés en France, le fait de grandir dans une famille immigrée et musulmane peut-il créer, chez certains, une forme de perméabilité au discours jihadiste ? « Certaines personnes, parce qu’elles ont des racines immigrées, s’imaginent une communauté de pensée avec la oumma musulmane. Jugeant celle-ci attaquée en Syrie (…), elles ressentent une affinité. Oui, on peut le dire. Mais ce n’est pas toujours aussi clair que cela », explique Xavier Crettiez.

Olivier Roy, lui, pointe une « déculturation du religieux » pour certaines personnes de la seconde génération. Ces dernières parlent très peu arabe, voire pas du tout. Elles ne peuvent donc pas échanger avec leurs grands-parents. Et avec leurs parents, quand ces derniers parlent arabe, elles répondent en français, avance le spécialiste. Selon lui, le problème de la radicalisation est nettement moins présent pour les personnes issues de la troisième génération car « il n’y a plus de déculturation ». D’après Olivier Roy, les personnes de cette génération peuvent discuter en français avec leurs parents, qui le parlent très bien, et ainsi « transmettre un néo-islam à la française ».

Le rôle des Français qui se sont convertis

Il serait trop long de résumer les différentes hypothèses sur les mécanismes qui amènent à la radicalisation islamiste. D’autant que les experts sont divisés sur le sujet. Malgré les divergences, presque tous les spécialistes contactés par franceinfo attirent l’attention sur l’implication de personnes converties. Jean-Charles Brisard estime que le potentiel danger du terrorisme islamiste réside moins chez les étrangers qui entrent sur le territoire français que chez « des personnes françaises, nées en France, qui se sont converties ».

« Nous avons observé une hausse constante de la part des convertis parmi les individus impliqués dans des projets d’attentats, passant de 18% en 2015 à 40% en 2019. »

Jean-Charles Brisard, président du Centre d’analyse du terrorisme

à franceinfo

« C’est une part importante », insiste Jean-Charles Brisard, affirmant que les convertis représentent « un vivier-cible pour les recruteurs » jihadistes. Il rappelle que « la propagande du groupe Etat islamique [en France] était dirigée essentiellement par des convertis », mentionnant notamment les frères Fabien et Jean-Michel ClainLéonard LopezAdrien Guihal ou encore Thomas Collange.

« Un converti rejette la culture de ses parents », commente Olivier Roy. Surtout, pour le politologue, « la lecture ethnique » du terrorisme jihadiste a conduit à minimiser jusqu’à maintenant la place des convertis. Or ils illustrent, d’après lui, le fait que la question n’est pas ethnique. « Les convertis montrent très bien qu’il peut y voir du terrorisme sans immigration. »

Roberto Saviano : «La Méditerranée est l’une des plus grandes fosses communes au monde»

Interview dans Libération du 2 mai 2021 par Arnaud  Vaulerin

L’auteur de «Gomorra» lance un cri de résistance contre une Europe en train de mourir, tétanisée par l’extrême droite et la peur des migrants. Dans un livre à base de photos, d’interviews et de témoignages, il dénonce notamment les attaques contre les ONG et leurs missions de sauvetage en mer.

Depuis le début de la crise migratoire qui a explosé avec les printemps arabes en 2011, il est en vigie. Si Roberto Saviano s’est fait connaître avec Gomorra et cette immersion dans l’enfer de la Camorra, l’auteur italien a également enquêté sur les routes de la drogue et les trafics d’humains des cartels et de la pègre qui lui valent des menaces de mort. Avec En mer, pas de taxis, un livre d’interviews, de photos et de témoignages forts publié jeudi (1), il revient sur le «grand mensonge» et la «propagande» autour de l’immigration et la construction de «l’ennemi parfait» en la personne du migrant. Et dénonce les renoncements de l’Europe et ses compromissions avec les trafiquants et les milices. Avant de «prendre position» pour ne pas laisser le terrain aux extrémistes et aux conspirationnistes.

A la différence de vos autres livres, plus littéraires, il était important de témoigner, d’être en retrait et de donner la parole à ceux qui agissent et survivent ?

Le témoignage est pour moi fondamental, cela signifie s’imprégner, s’engager physiquement même. On peut dénoncer sans témoigner, on peut prendre position sans témoigner, moi je veux témoigner. Et je voulais des photos dans ce livre pour prouver ce que je dis. Car la situation en Méditerranée est niée, les ONG sont prises pour cible, non pas seulement parce qu’elles sauvent des migrants, mais parce qu’il leur est reproché d’inciter les gens à partir, à faciliter le départ. Mais la vérité est que ces ONG sont attaquées parce qu’elles sont des témoins au milieu de la mer, quand les gardes-côtes libyens tirent, quand les bateaux coulent, quand les cadavres flottent. Mais l’Italie, et plus largement l’Europe, ne veulent pas que cela se sache. Il était donc essentiel d’écrire ce texte et de publier ces photos.

Ce livre est-il né après les déclarations méprisantes de Luigi di Maio en 2017 (alors député du Mouvement Cinq Etoiles, aujourd’hui ministre des Affaires étrangères) qui parlait des «taxis méditerranéens» sauvant des migrants ?

Oui. C’est ainsi qu’il définit le travail des ONG, en parlant de taxis de la mer. Mais au-delà de cette expression presque littéraire, en mer, il n’y a pas de taxi, il n’y a pas de possibilité d’appeler pour être secouru, il n’y a pas de téléphone. Depuis lors, la magistrature italienne a ouvert des enquêtes sur le rôle des ONG, notamment sur la base des lois absurdes : ainsi ces organisations peuvent être poursuivies quand il y a trop de gilets de sauvetage à bord. L’ONG Mediterranea Saving Humans, elle, est accusée d’avoir reçu de l’argent du géant danois du transport maritime AP Moller-Maersk après avoir recueilli, sur ordre des gardes-côtes italiens, des migrants bloqués à bord d’un cargo de la compagnie. La société a versé 125 000 euros à l’ONG. Selon le procureur, Mediterranea est intervenu pour se faire de l’argent. Or, la vérité est que ces armateurs, ces compagnies financent aussi des ONG pour ne pas être contraints d’arrêter leur activité pour secourir des radeaux et des migrants à sauver, au risque de perdre des millions. Mais quel est ce monde où nous sommes prêts à imaginer des joueurs de foot gavés de millions d’euros, mais où nous ne pouvons pas envisager une donation aux ONG ?

Ces derniers jours, les informations sur des naufrages meurtriers près de la Sicile, des îles Canaries, ce sauvetage de 200 personnes de l’Ocean Viking se sont multipliées. L’Organisation internationale pour les migrations parle d’au moins 599 morts depuis janvier…

Ça n’arrêtera jamais parce que l’Europe n’a cessé de se tromper sur tout ce qu’elle pouvait faire. Il y a d’abord un problème italien : l’Europe, la France surtout, l’Allemagne, l’Espagne, ont délégué la gestion des flux à l’Italie. Mais attention, ce n’était pas un chèque en blanc, on ne forçait pas la main de l’Italie non plus. Celle-ci a signé le règlement de Dublin en échange d’une plus grande souplesse sur la dette. Elle a permis l’accueil des migrants. Le premier pays où le migrant est reconnu et identifié s’occupe de cette personne. Et c’est souvent l’Italie et la Grèce. La Ligue [formation d’extrême droite], comme le Rassemblement national en France, n’ont jamais cherché à renégocier cet accord, parce que ces deux partis ont besoin d’inventer l’histoire de l’envahisseur migrant pour agiter les peurs lors des campagnes électorales.

L’UE n’est pas parvenue à lancer un dialogue avec les pays du pourtour méditerranéen sur cette question…

La Libye, par exemple, est aux mains des milices. C’est un pays que l’Europe n’a pas réussi à pousser vers la démocratie. Le modèle démocratique est non seulement de plus en plus en crise mais également inexportable. L’Italie paie des milices libyennes qui torturent, tirent, emprisonnent et font de la contrebande. L’Italie se plie à la Libye et la France, de son côté, se plie à l’Egypte en accordant la Légion d’honneur à un tyran comme Al-Sissi. L’Europe est en train de dire que la démocratie est très fragile et qu’elle n’a plus la force de devenir un instrument pour convaincre les populations libyennes, turques, syriennes et égyptiennes de se soulever parce que l’Europe n’aime pas les insurgés. Cette année, c’est pourtant l’anniversaire de la Commune de Paris, non ? L’Europe dit qu’elle ne fera pas la guerre en Libye, mais la fait en finançant les guérillas locales. Dans un tel monde, comment penser l’Europe ? L’Europe, en train de mourir de vieillesse, est une maison de retraite en face d’un jardin d’enfants.

Un constat formulé par l’ex-ministre italienne des Affaires étrangères, Emma Bonino…

Exactement. Cette situation ne pourra pas durer. En Italie, il est urgent d’accueillir un million de migrants et d’en faire des citoyens italiens, de les installer dans le Sud, afin de faire revivre cette région qui se vide. Les migrants peuvent être une ressource de vie. Dans le même temps, ils racontent toutes les mauvaises politiques que l’Europe a entreprises avec l’Afrique. Mais, je n’oublie pas que les Africains ont d’énormes responsabilités. On dit que ces migrants aimeraient retourner chez eux. Mais quand un migrant arrive en Libye, il ne peut plus revenir en arrière. Tu ne peux pas partir. Aujourd’hui, si un Ghanéen ou un Tchadien bloqué en Libye souhaite rentrer chez lui, sa famille doit payer. Mille dollars pour rentrer ou trois mille pour l’Italie. Comment gagner cet argent ? En faisant l’esclave. Les trafiquants libyens kidnappent aussi les migrants, les emprisonnent dans des camps de concentration. La famille doit payer l’eau et la nourriture. C’est ce qui se passe en Libye et c’est tout à fait différent de ce que nous disent les populistes européens. Tout cela, la Libye le fait avec l’argent européen.

Début avril, le président du Conseil italien, Mario Draghi, s’est rendu en Libye…

Pour remercier le régime libyen et exprimer sa satisfaction. Dans une lettre publiée par le Corriere della Sera, j’ai écrit une lettre à Mario Draghi pour lui dire qu’il était victime d’un malentendu, parce que la Libye et n’a jamais sauvé personne. La vérité est que l’immigration est une excuse et un parapluie qui sert à cacher le seul intérêt réel : le pétrole, l’un des meilleurs de la planète.

Nous ne nous posons pas le problème à régler plus tard, mais essayons d’y répondre maintenant. Tout de suite, il y a des gens qui sont en train de mourir, qui ont besoin d’être sauvés. L’ambulance ne se pose jamais de questions politiques. Elle existe pour sauver ceux qui sont malades et en danger. C’est le principe du sauvetage en mer. La règle d’or.

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On se souvient d’Angela Merkel accueillant un million de migrants en 2015. Aucun leader européen n’incarne une vision, un projet européen ?

Ce geste honore Merkel et restera dans l’histoire. Mais il a effrayé tous les autres leaders, a inquiété ses électeurs et fragilisé la chancelière. Aucun dirigeant européen n’a de vision, ne semble vraiment comprendre comment empêcher ce massacre. La Méditerranée est un cimetière, l’une des plus grandes fosses communes au monde et il n’y a pas de solution. C’est pourquoi je soutiens les ONG. Nous ne nous posons pas le problème à régler plus tard, mais essayons d’y répondre maintenant. Tout de suite, il y a des gens qui sont en train de mourir, qui ont besoin d’être sauvés. L’ambulance ne se pose jamais de questions politiques. Elle existe pour sauver ceux qui sont en danger. C’est la règle d’or du sauvetage en mer. Après, on pourra essayer de comprendre les réseaux et les trafics.

L’Union européenne est-elle en train de se perdre ?

L’Europe se désagrège, parce qu’elle est terrifiée par la poussée populiste. Même en pleine pandémie, les populistes ont multiplié les énormités. Matteo Salvini n’a cessé de dire que les migrants pouvaient se promener librement quand les Italiens devaient rester enfermés. Le Pen mise tout sur l’islamophobie, la criminalité. Où est l’erreur de la gauche et des partis démocratiques qui, ces dernières années, n’ont jamais été capables de dire les choses, d’énoncer la vérité ? Ils ont seulement essayé de réparer la forme : vous ne devez pas utiliser un langage patriarcal ou raciste, etc. Tout cela est très bien, mais en substance, les choses changent. Des banlieues françaises sont bien aux mains du crime organisé. L’intégration est compromise, oui, mais ce n’est pas parce qu’il y a l’islam ou des Sénégalais, comme le pense le RN, c’est parce que la situation économique, la dégradation, a fait gagner les gangs et pas les travailleurs. L’intégration ne tient pas la route, parce qu’on n’a plus investi assez dans les écoles. Il ne faut pas nier les problèmes. On dit que les migrants qui partent ont payé les trafiquants. C’est vrai, mais cela ne veut pas dire que je dois les laisser au milieu de la mer. J’entends, je lis : «si vous sauvez les migrants, les trafiquants le savent et donc ils feront encore plus d’affaires». C’est faux. Même quand il y a moins de navires de sauvetage, le nombre de départs reste identique. Les gens essayeront toujours de partir. Enfin, n’oublions pas le rôle joué par les trafiquants, les gardes-côtes libyens, comme l’a démontré l’ONU. De tous ses trafics, notamment via la plateforme maltaise, l’être humain est la marchandise qui a le moins de valeur.

Vous écrivez que les faits et les données précises ne suffisent pas pour lutter contre la propagande antimigrant. Comment faire ?

Arrive un moment où les données argumentées ne sont d’aucune utilité. Il n’y a que de l’émotion face à la raison. Malheureusement, la gauche italienne, et pas seulement elle, estime que son électorat a peur des migrants. L’ex-ministre de l’Intérieur, Marco Minniti [Parti démocrate] parlait de la perception émotionnelle du savoir. Mais le travail politique doit être de transmettre ces données, de démonter les erreurs, de rendre compte de la réalité comme, par exemple, que les campagnes du sud du pays sont aux mains de la pègre depuis longtemps. Les migrants travaillent dans ces campagnes. Il y a deux jours, le crime organisé à Foggia [dans les Pouilles] a tiré sur des migrants. Tout cela s’est déroulé dans l’indifférence. Le débat politique ne se soucie plus de rien, car manifestement la pandémie a mangé tout ce qui pouvait être mangé.

Que faire, concrètement, face au «grand mensonge» antimigrants qui devient viral ?

C’est très difficile. Il faut rester sur la brèche, savoir sur quoi on travaille, faire pièce à toute attaque. Je me souviens d’une émission à la télévision où on a diffusé la vidéo d’une mère désespérée qui avait perdu son enfant en mer. J’ai traité Matteo Salvini et Giorgia Meloni [ancienne ministre, extrême droite] de «bâtards» parce qu’ils avaient dit que les trafiquants s’alliaient pour sauver des vies, délégitimaient les sauveteurs. Je l’ai fait non pas pour recourir à leur registre, mais parce que je voulais attaquer les mensonges véhiculés par le populisme italien – le néofascisme italien en ce qui concerne Meloni. Nous devons trouver tous les moyens pour démonter les conneries sur l’immigration – comme ces vidéos où on affirme que les migrants sont des acteurs –, financées par une partie de la droite européenne, réactionnaire, de tradition fasciste qui n’a rien à voir avec la droite démocratique.

Votre dernier livre publié cet hiver s’intitule Gridalo, «Crie-le». Est-ce une manière de lutter contre la propagande, d’occuper encore plus l’espace public ?

Il faut arrêter de penser que le cri est du ressort des populistes. Il ne faut pas laisser l’espace public aux conspirationnistes, aux fascistes. Nous devons rester à l’intérieur du cadre de la raison et être en mesure de crier que les choses vont mal. Le cri d’espoir doit permettre de dire que les cris ne sont pas tous identiques. Il y a ceux qui ont raison et ceux qui ont tort, être partisan n’est pas être réactionnaire et factieux. C’est à la mode de vulgariser. Cela devient une forme intelligente de ne pas prendre parti. Nous aimons écouter le vulgarisateur parce qu’il ne prend pas de positions, ou si peu. Moi, je veux prendre position. Et ça ne signifie pas manipuler la vérité. C’est le moment de participer et ne pas se cacher derrière le «ni de droite ni de gauche». C’est une forme d’escroquerie.

Mais il n’y a pas un risque à emprunter un chemin menant à une plus grande violence verbale ?

Mais la violence est dans les faits. A cause du Covid, il y a un climat insurrectionnel en Italie. Les hôpitaux s’effondrent. Les restaurants sont fermés, les usines ont des difficultés, on ne vend plus rien. Le monde du travail est à genoux, à l’arrêt. Bientôt, ils vont virer des gens, ce sera l’enfer. La violence est au coin de la rue. Disons que je lance une invitation à crier, à prendre parti avec l’instrument de la conviction, de l’argumentation, de la résistance. Ce sont des instruments efficaces. La violence de la guerre civile est un spectre qui agite la droite. Je ne ferai jamais ça. Il faut plus d’espace d’expression, c’est important notamment face à la crise du Covid. D’après ce qu’on nous dit, le nombre de personnes infectées, les décès sont en réalité plus importants. La gestion des vaccins est calamiteuse ; celle des hospitalisations a été désastreuse. Ce problème est européen. L’Europe est en crise, elle n’invente plus rien, elle est train de mourir.

Votre quotidien est toujours celui de la «vità blindata» (la vie blindée) ?

Toujours. Le 4 mai, je dois à nouveau comparaître pour une audience d’un procès lancé en 2006. Quinze ans ! Quand la procédure a démarré, il y avait la presse du monde entier. Cette fois, nous serons seuls dans une petite salle. Le boss, son avocat et moi. Tout un symbole, comme la fin de la bataille anti-mafia.

(1) Ed. Gallimard, 176 pp., 25€.

25.05.21 Libération – Deux demandeurs d’asile portent plainte contre Frontex après des renvois illégaux

Deux demandeurs d’asile portent plainte contre Frontex après des renvois illégaux

Libération, publié le 25 mai
Refoulés en mer Egée, ils accusent l’agence européenne de complicité de violations des droits de l’homme. La Cour de justice de l’UE est saisie de l’affaire dont «Libération» a pu consulter des documents.
Embarcations fracassées sur le rivage égéen près de Mytilène, la principale ville de la petite île grecque de Lesbos, en septembre 2019. (Alkis Konstantinidis/Reuters)

Jeancy Kimbenga parle d’une voix calme. Son débit est posé. Sous la pluie battante d’Istanbul, ce vendredi 21 mai, le jeune homme s’abrite dans un magasin dont on entend les jingles incessants dans son téléphone. «Il n’y a pas de réseau à l’hôtel», explique-t-il. Le demandeur d’asile congolais de 17 ans est toujours coincé en Turquie, pays où il a été contraint de s’établir après un périple migratoire tourmenté : une escale en Ethiopie, un changement d’avion puis direction la Turquie et les rivages de la mer Egée, l’eldorado pour de nombreux migrants qui rêvent d’Europe.

Par trois fois, Jeancy, qui a fui son pays après avoir subi la torture de son propre oncle, un colonel de l’armée, a tenté de rallier les côtes grecques dans un canot pneumatique. Aujourd’hui, il vit à Istanbul dans l’attente de réunir la somme nécessaire à une nouvelle traversée. Le 28 novembre 2020, il a même touché au but : son petit bateau a accosté à Kratigou, à 10 kilomètres au sud de Mytilène, la principale ville de la petite île grecque de Lesbos. Là, Jeancy et ses camarades se sont cachés toute une nuit avant de sortir au petit matin.

C’était compter sans les policiers grecs qui l’arrêtent, selon son récit à Libération, avant de l’emmener en mer où il est abandonné à la merci des flots dans un bateau gonflable. Un renvoi illégal, ou «pushback». Quelques heures plus tard, le gamin et ses compagnons d’infortune sont interceptés par les gardes-côtes turques qui les ramènent en Turquie. Sur son téléphone, Jeancy garde précieusement les preuves de son cheminement en terre hellène : des vidéos, des photos, des localisations GPS qu’il a partagées immédiatement sur Whatsapp avec amis et membres d’ONGs : «Je me suis dit qu’il pourrait se passer quelque chose. Je n’avais pas confiance.»

Première plainte de ce genre

Ces éléments sont la base d’une plainte que le jeune homme a déposée le vendredi 21 mai 2021, devant la cour de justice de l’Union Européenne (CJUE) contre Frontex, aux côtés d’une demandeuse d’asile burundaise, elle aussi victime de deux pushbacks. C’est la première du genre. «Je veux porter cette voix pour que cela puisse cesser. C’est vraiment très grave ce qu’il se passe». Ils exigent le retrait de Frontex de la région.

Les deux exilés ont été épaulés pour l’occasion par Omer Shatz et Iftach Cohen, deux avocats spécialisés en droit international, qui avaient déjà intenté une action préliminaire contre la super agence de garde-frontières et de garde-côtes au nom de Front-lex, structure créée spécialement pour ce contentieux. «C’est la première fois que Frontex est face au tribunal pour des violations des droits de l’homme, assure Omer Shatz : nous allons faire respecter le droit au frontière extérieure de l’union Européenne».

Dans un réquisitoire long d’une soixantaine de pages que Libération a pu consulter, l’équipe d’avocats (complétée par Loica Lambert et Mieke Van den Broeck pour l’ONG Progress Law Network, et soutenu par l’ONG Greek Helsinki Monitor) s’attarde sur les récits des violations des droits de l’homme ainsi que sur le manque de mécanismes de contrôle de l’agence européenne de garde-côtes. Aux frontières extérieures de l’UE, Frontex, censé être le garant du respect des traités, ne remplit pas son rôle. Selon Omer Shatz, c’est sous sa responsabilité que des violences, à l’instar des «pushbacks» subis par Jeancy, se déroulent : «Non seulement la Grèce n’aurait pas pu mettre en place cette politique sans Frontex. Mais qui plus est, légalement parlant, tout cela fait partie d’une opération conjointe entre l’agence et le gouvernement grec.»

Contestation en interne

Selon sa régulation interne (et son article 46), Frontex a pourtant l’obligation de faire cesser, séance tenante, toute action qui irait à l’encontre du respect des droits de l’homme. Dès lors, la demande des avocats est simple : Frontex doit retirer ses moyens (avions, bateaux, hélicoptères ou drones) qui patrouillent dans la zone. A la Cour de trancher. Du côté de la direction de l’agence, le leitmotiv est toujours le même. Le directeur français, Fabrice Leggeri, affirme tantôt que les agissements des Grecs ne sont pas établis. Tantôt qu’ils ne constituent pas une violation claire des droits de l’homme. Et ce en dépit des nombreuses preuves amassées tant par les médias que par des ONGs.

De surcroît, les positions du directeur sont depuis peu contestées en interne. Des documents internes à Frontex, que Libération, ses partenaires du média d’investigation Lighthouse Reports et du Spiegel ont pu consulter, en attestent. Les preuves de ces renvois sont «solides» est-il écrit dans un rapport de Frontex, daté de janvier 2021 et rédigé par le bureau des droits fondamentaux, un organe interne de contrôle. «Cette note est une compilation de sources disponibles en ligne. Elle a été écrite avant même deux enquêtes internes, qui n’ont trouvé aucune preuve de violations des droits de l’homme lors d’activités de Frontex», oppose le porte-parole de l’agence, joint par Libération.

La politique de l’agence est de plus en plus remise en question par ses propres employés. Le 30 octobre 2020, un bateau grec, avec une trentaine de migrants à son bord, vogue vers les eaux territoriales turques, sous les yeux de policiers suédois, en mission pour Frontex. «Ce qui m’a surpris, c’est que les garde-côtes grecs n’ont pas escorté le bateau vers le port, mais dans la direction opposée», explique l’une d’entre elles, interrogée dans le cadre d’une enquête interne le 8 décembre 2020, dans un procès-verbal consulté par Libération. «Avez-vous considéré cette manœuvre comme étant un pushback ?», relance l’enquêteur. La réponse est sans appel : «Oui, c’était un pushback.»

A Calais, les habitants d’un terrain expulsés une nouvelle fois

À Calais, les habitants d’un terrain expulsés une nouvelle fois sans respect de leurs droits

par legalcentrecalais

Ce matin, le mardi 27 avril à partir de 6 h 30, une nouvelle expulsion a eu lieu derrière le Conforama à Coquelle (chemin des Salines).

16 vans de CRS, 2 voitures de polices nationales, 10 minibus de polices nationales, 8 bus de gendarmes, 6 motos de gendarmes, 5 voitures banalisées, 5 vans de polices nationales, ainsi que 7 bus en directions de Centres d’analyse et examen des situations (CAES) ont été réquisitionnés.

Au total, 110 personnes ont été forcées à monter dans des bus vers des destinations inconnues, sous couvert de « mise à l’abri ».

Les expulsables ont des droits. 

Toute expulsion doit se baser sur une décision de justice. Nous n’avons aucune information sur la base légale de ces expulsions, et ne savons pas si un quelconque juge a pu l’autoriser. En effet, lors de l’opération, les forces de l’ordre n’ont pas pu communiquer aux équipes présentes la décision autorisant cette expulsion.

Les habitants du terrain doivent être informés de la décision d’un juge. La décision doit donc être notifiée via un affichage aux habitants du site expulsé. À notre connaissance, cela n’a pas été le cas.

Pour rappel, le Préfet du Pas de Calais a été assigné en justice dans le cadre de l’expulsion de la « jungle d’Hôpital » du 29 septembre dernier pour une expulsion sans base légale. Nous sommes en attente de l’audience en appel.

Ce détournement du droit empêche les habitants du terrain de faire valoir leurs droits devant un tribunal.

Cette expulsion s’est déroulée, encore une fois, sous la contrainte avec une « mise à l’abri » forcée. En effet, au vu de l’ampleur du dispositif, le large périmètre, la réquisition de nombreux bus, l’absence d’information sur la destination de ces bus, et le fait que des personnes étaient de retour à Calais le jour même : la contrainte n’est plus à démontrer.

Ces opérations de « mise à l’abri » ne sont en réalité que des opérations d’éloignement et d’invisibilisation des personnes forcées à l’errance permanente.

De nombreux effets personnels ont été volés. En effet, au moins 208 tentes, ainsi que de nombreux effets personnels ont été saisis, selon les données de Human Rights Observers.

Nous rappelons que ces expulsions entraînent des violences physiques, psychologiques, destructions matérielles évidentes.  Les associations sont également victimes de ces expulsions : en plus de pallier les défaillances de l’État, elles doivent répondre aux demandes matérielles urgentes, à la perte de nombreux contacts, …

Signataires :

La Cabane Juridique

Refugee Info Bus

L’Auberge des Migrants

Human Rights Observers

Salam/ Nord Pas de Calais

Woodyard

La Commission européenne veut accélérer les retours des déboutés du droit d’asile

 

L’initiative intervient quelques jours après un naufrage ayant causé la mort de 130 personnes au large de la Libye.

Le Monde 28 avril 2021

Par Jean-Pierre Stroobants(Bruxelles, bureau européen)

Le calendrier et le scénario n’étaient pas idéaux : présenter, mardi 27 avril, un plan pour les retours « volontaires » de migrants irréguliers quelques jours après un naufrage qui, à la fin de la semaine dernière, a causé la mort de 130 personnes au large de la Libye semblait, au mieux, une maladresse. Surtout si la commissaire européenne chargée du dossier de la migration, Ylva Johansson, présentait, avec une sincérité et une émotion non feintes, ce nouvel épisode comme « une tragédie européenne ». Surtout si c’est l’agence Frontex, toujours au cœur de polémiques sur son rôle et ses méthodes, qui doit devenir la principale exécutante de ces retours des déboutés du droit d’asile dans leur pays d’origine.

Margaritis Schinas, le vice-président de la Commission chargé de la promotion du mode de vie européen, a paru heurté par la critique. Il évoquait toutefois lui-même le nouveau « pacte pour l’asile et la migration », présenté il y a déjà sept mois – une sorte de puzzle « dont tous les éléments sont connectés », souligne-t-il. Or la discussion sur son application éventuelle par les Etats piétine, tandis que le premier élément mis en évidence depuis l’automne 2020 est cette nouvelle stratégie qui vise à accélérer et amplifier des retours dits « volontaires », avec une aide financière à la clé. Une aide qui, apparemment, devrait s’avérer moins coûteuse que les opérations de rapatriement estimées, selon des calculs du Parlement européen, à quelque 3 300 euros par individu.

La contrainte, pour la Commission, est très claire : si elle entend faire approuver d’autres volets de son pacte – la mise en œuvre d’une réelle solidarité entre les pays, une meilleure répartition des demandeurs d’asile, une politique de sauvetage en mer plus efficace – elle doit réduire le nombre de migrants en situation irrégulière. Histoire de convaincre de ses propositions les gouvernements les plus hostiles à la définition d’une réelle politique migratoire européenne. Et de permettre à d’autres de calmer leur opinion, ou leur opposition.

Une « coopération renforcée »

En 2019, 500 000 migrants irréguliers ont été identifiés et 142 000 ont effectivement quitté le territoire de l’Union. Un tiers de ces derniers, seulement, ont regagné « volontairement » le pays qu’ils voulaient fuir.

Pour faire gonfler cette proportion Mme Johansson et M. Schinas imaginent différentes méthodes. Un système de « parrainage » des retours, qui permettraient à des pays membres hostiles à l’accueil de demandeurs d’asile de participer d’une autre manière à l’effort général. Une « coopération renforcée » avec les pays d’origine et de transit : ils seraient davantage aidés s’ils acceptent les retours de leurs nationaux et bénéficieraient d’une politique de visas plus généreuse. La Commission promet aussi de ressusciter de vieux projets : des canaux légaux de migration, un système de « blue card » calqué sur celui de la « green card » des Etats-Unis, des « partenariats » pour favoriser l’arrivée en Europe de migrants « talentueux ».

Les pays membres confrontés à la présence de clandestins seront, eux, aidés par Frontex. La contribution à la politique des retours « volontaires » figure déjà dans le mandat de l’agence des garde-frontières et garde-côtes, mais celui-ci sera élargi. En 2016 et 2019, elle a déjà participé à des opérations de rapatriement qui, selon diverses sources, plaçaient les migrants devant un choix assez simple : être rapatriés « volontairement », ou de force.

L’extension des missions de l’agence devrait, en tout cas, susciter de nouvelles questions, notamment au Parlement européen, qui enquête toujours sur les activités de l’agence en Méditerranée et sa participation de possibles refoulements illégaux de demandeurs d’asile. M. Schinas déplore ce « Frontex bashing », Mme Johansson demande la correction d’éventuels manquements.

La nomination de trois directeurs exécutifs adjoints à la direction de l’agence, d’un coordinateur européen chargé de la politique des retours et le déploiement de personnels chargés de la surveillance du respect des droits humains sont présentés, par la Commission, comme les garanties d’un fonctionnement rigoureux de Frontex.

Jean-Pierre Stroobants(Bruxelles, bureau européen)

Migrants à la frontière franco-italienne : « La solidarité n’est pas un délit ! »

Le Monde 20 avril 2021

Alors que se tiendront, le 22 avril et le 27 mai à Gap et à Grenoble, les procès de plusieurs personnes solidaires de migrants, les élus écologistes Damien Carême et Guillaume Gontard ont lancé un appel pour demander au gouvernement français de cesser ses pratiques indignes.

Tribune. L’hiver est officiellement fini. Pas celui qui s’abat sur les personnes exilées et celles qui sont solidaires. Cet hiver-là est le plus rude de tous : indigne, violent, inhumain. À Montgenèvre (Hautes-Alpes), village au-dessus de Briançon encore sous la neige, la situation ne cesse de se dégrader depuis des semaines.

A 1 800 mètres d’altitude, le gouvernement français militarise et montre les poings, pensant ainsi en mettre, des points, sur des « i » fantasmagoriques : il y aurait des migrants dangereux, il y aurait des personnes solidaires complices, il y aurait un flot d’arrivées massives. Et la seule solution serait de rejeter, humilier, édifier des murs.

C’est un mensonge.

Les personnes solidaires ne sont pas des coupables. Ils et elles ne sont pas des hors-la-loi. La Cour de cassation de Lyon l’a confirmé, le 31 mars, en relaxant définitivement Cédric Herrou.

La solidarité n’est pas un délit !

Les atteintes portées aux droits sont récurrentes

Pourtant, à Montgenèvre, le gouvernement choisit la répression. Et, chaque semaine, il surenchérit dans cette voie inhumaine. Il bafoue les droits français, européen et international et les droits des êtres humains, en toute impunité, tout en distillant sournoisement l’idée que la solidarité sert de planque à de sombres desseins. C’est de la manipulation.

Les faits, graves, sont dénoncés depuis des semaines par une vingtaine de parlementaires qui se sont rendus, et continuent de se rendre, sur place pour les constater et témoigner : droit d’asile piétiné, assistance médicale empêchée, mise en danger d’autrui, séparation de la famille, poursuites abusives de bénévoles, gardes à vue de journalistes, interpellations, amendes et interrogatoires abusifs, tentatives d’intimidations… Les atteintes portées aux droits sont récurrentes.

Cette situation honteuse dans les Hautes-Alpes se déroule à l’identique dans les Alpes-Maritimes, à la frontière entre Menton et Vintimille : la criminalisation des personnes solidaires s’y exerce de la même manière, les personnes exilées y sont refoulées avec la même fermeté. Cette même situation vécue, avant, dans la vallée de la Roya ou que vivent, sur certains aspects, les Pyrénées à la frontière franco-espagnole.

Une folie sécuritaire de la France et de l’UE

Dans cette folie sécuritaire, l’Union européenne (UE) et le gouvernement déploient aux frontières intérieures et extérieures de l’UE des moyens financiers démesurés pour une politique qui, en plus d’être indigne et inhumaine, est inefficace. Aucun mur, rien ni personne, n’empêchera jamais un être humain de mettre un pied devant l’autre pour sauver sa vie.

Cette folie est responsable de drames, de vies brisées au bout d’un parcours déjà jalonné de souffrances pour ces familles qui partent sur la route de l’exil avec des femmes enceintes, de jeunes enfants, des nourrissons, des personnes âgées. Le gouvernement français doit respecter le droit français, le droit européen, le droit international comme les droits d’asile et les droits humains.

Les personnes exilées, les personnes solidaires et les associations d’aide doivent être traitées dignement. Elles ne sont pas des délinquantes.

Les exilés ne doivent être ni victimes ni alibis de cette folie sécuritaire.

La détermination des bénévoles

N’en déplaise au gouvernement, la solidarité est partout sur le territoire français. Les bénévoles qui tentent, malgré les intimidations qu’ils subissent, de porter secours et assistance aux personnes en exil sont le visage de nos valeurs républicaines : la fraternité, la solidarité. Ces bénévoles n’ont pas renoncé à un Etat de droit capable d’accueillir et de protéger. Ils continuent d’agir, de jour comme de nuit, même quand l’hiver alpin sévit. Ils agissent par humanité.

Pourtant, ces personnes risquent gros… Malgré la décision du Conseil constitutionnel du 6 juillet 2018 reconnaissant la fraternité comme un principe à valeur constitutionnelle, la mettre concrètement en œuvre peut encore mener derrière les barreaux. C’est ce que risquent plusieurs citoyens solidaires, ces prochaines semaines, au cours de deux procès qui s’annoncent :

Le 22 avril, à Gap, contre deux citoyens solidaires briançonnais, poursuivis pour « aide à l’entrée illégale et à la circulation sur le territoire national de personnes en situation irrégulière » pour avoir porté secours à une famille afghane sur le territoire français.

Le 27 mai, à Grenoble, contre sept citoyens solidaires briançonnais pour avoir participé, le 22 avril 2018, à une manifestation qui visait à dénoncer l’action de Génération Identitaire présente la veille au col de l’Échelle (Hautes-Alpes), ainsi que la militarisation de la frontière. Ce qu’il se passe aujourd’hui à nos frontières est insupportable.

Pour le respect du droit national et international

Les dénis de droits et les violences exercées ne peuvent être plus longtemps supportés.

Nous, signataires de cette tribune, demandons au gouvernement français de cesser ses pratiques indignes, illégales, illégitimes et dangereuses à la frontière. Nous lui demandons de respecter le droit national et international. Nous lui demandons d’en finir avec son récit mensonger. Nous, signataires de cette tribune, demandons au gouvernement français d’ouvrir les yeux sur la réalité d’un territoire où les initiatives solidaires sont bien réelles.

Il en va de la dignité de notre pays. Après l’hiver, le printemps.

Les premiers signataires de cette tribune : Damien Carême, député européen (EELV), président de l’Association nationale des villes et territoires accueillants (Anvita) ; Elsa Faucillon, députée (Hauts-de-Seine, PCF) ; François Gemenne, chercheur, spécialiste des migrations internationales ; Guillaume Gontard, sénateur (Isère, EELV), président du Groupe écologiste-Solidarité & Territoires ; Cédric Herrou, Emmaüs Roya ; Martine Landry, Amnesty international, Alpes-Maritimes ; Aurélien Taché, député (Val-d’Oise, Les Nouveaux Démocrates) ; Sophie Taillé-Polian, sénatrice (Val-de-Marne), Génération. s, Groupe écologiste-Solidarité & Tterritoires ; Catherine Wihtol de Wenden, directrice de recherche au CNRS.

Liste complète des signataires : https://europeecologie.eu/tribune-a-la-frontiere-franco-italienne-le-gouvernement-francais-doit-cesser-ses-pratiques-indignes

 

Le Royaume-Uni veut restreindre drastiquement les arrivées de migrants « illégaux »

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/03/24/londres-veut-restreindre-drastiquement-les-arrivees-de-migrants-illegaux_6074348_3210.html

Le Monde, 23 mars 2021

Priti Patel, la ministre de l’intérieur, entend contraindre les personnes en transit par les pays de l’UE, dont la France, à déposer une éventuelle demande d’asile dans ces pays, avant de se rendre sur l’île.

Par Cécile Ducourtieux(Londres, correspondante)

Au cœur de l’été 2020, alors qu’un nombre historiquement élevé de « small boats » (des bateaux gonflables pour la plupart) s’engageaient dans la Manche pour rejoindre les côtes britanniques, Priti Patel était passée à l’offensive : le système d’asile du pays étant « brisé », il fallait en concevoir un nouveau, plus conforme au « take back control » (reprendre le contrôle) cher aux brexiters. La très radicale ministre de l’intérieur de Boris Johnson a rendu mercredi 24 mars une copie conforme à sa promesse, suscitant l’indignation des associations d’aide aux migrants et même les interrogations du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR).

Deux classes de réfugiés

Le nouveau système d’asile à la britannique, qui pour l’instant n’est qu’une « proposition » soumise à consultation – un projet de loi viendra ultérieurement, a assuré Mme Patel –, introduirait deux classes de réfugiés. Ceux arrivant au Royaume-Uni par des « routes légales » (négociées entre Londres et l’UNHCR, par exemple), venus directement de zones en crise (guerres, famines), auraient accès à tous les droits attachés à leur statut de réfugié : regroupement familial, aides sociales.

Tous les autres, arrivant par bateau (ou cachés dans des camions), en passant par des filières de passeurs, n’auraient pas le même accès aux aides, même s’ils décrochent le statut de réfugié au Royaume-Uni, ni les mêmes droits au regroupement familial. Ils se verraient remettre un « statut de protection temporaire » d’une durée maximale de trente mois. Cependant, « ce statut ne leur donnera pas un droit illimité à rester dans le pays », a précisé Mme Patel. « Notre nouveau système est basé sur la fermeté mais aussi la justice, pas sur la capacité de certains à se payer des passeurs. Ceux qui viennent par ces routes illégales encombrent notre système d’accueil et nous empêchent de bien nous occuper de ceux ayant réellement besoin d’une protection », a ajouté la ministre lors d’un débat à la Chambre des communes. « Les migrants qui viennent de pays sûrs – les pays européens, dont la France, sont des pays sûrs – devraient faire leur demande d’asile dans ces pays»

Limiter les possibilités de recours

En plus de vouloir décourager les passages « illégaux », le gouvernement Johnson entend augmenter les contrôles de l’âge des migrants parvenus dans le pays, pour éviter que certains se fassent passer pour des adolescents et bénéficient de conditions d’accès facilitées. Londres veut aussi « accélérer » les expulsions des personnes n’ayant pas réussi à décrocher le statut de réfugié et limiter leurs possibilités de recours devant les tribunaux. « Au moins les trois quarts des migrants [à qui a été refusé le statut de réfugié] font appel. Il faut en finir avec cette justice confisquée [par les recours] », a martelé la ministre, très en verve contre les avocats se mettant au service des migrants.

En 2020, environ 8 500 personnes ont pris le risque de s’engager dans un des axes maritimes les plus denses du monde. La plupart ont fait une demande d’asile en arrivant sur le sol britannique. Selon la chaîne Sky News, environ 800 auraient entrepris la traversée depuis le début de cette année, malgré les conditions hivernales. En tout, selon des chiffres officiels du ministre de l’intérieur, 35 099 personnes ont fait une demande d’asile au Royaume-Uni entre mars 2019 et mars 2020 (11 % de plus qu’un an auparavant) et 20 339 personnes se sont vu accorder le statut de réfugié (ou une « protection humanitaire ») sur la même période (17 % de plus qu’un an auparavant).

La ministre de l’intérieur britannique, Priti Patel, lors de son intervention du 24 mars 2021 sur le droit d’asile au Royaume-Uni, à la Chambre des communes, à Londres. – / AFP

Pas d’explosion des passages, donc, ni des demandes d’asile, mais Mme Patel veut mettre en musique une des grandes promesses des brexiters : leur fameux « take back control ». En 2020, la ministre a déjà présenté – et fait adopter –, une loi migratoire bien plus restrictive, obligeant les candidats à l’installation au Royaume-Uni (pour y vivre ou y travailler) à disposer d’un plancher assuré de revenus.

Ces projets gouvernementaux sont « cruels », estime l’avocate Sonia Lenegan, de l’Immigration Law Practitioners’Association

La nouvelle politique d’asile va « créer une catégorie de bons réfugiés et une de mauvais réfugiés, qui ne font pas les choses correctement. Il y a des gens qui ont été déplacés, qui se sont retrouvés en Europe et qui ont besoin d’un endroit sûr. On doit trouver une manière plus humaine de les traiter », a déploré Bridget Chapman, à la tête de l’association caritative Kent Refugee Action Network, au micro de Sky News. Ces projets gouvernementaux sont « cruels », ils vont « traumatiser les gens qui disposeront du statut de réfugié temporaire », a relevé Sonia Lenegan, de l’association d’avocats Immigration Law Practitioners’Association (ILPA).

Légalité des propositions en question

Certains députés, sur les bancs de l’opposition, ont même questionné la légalité des propositions gouvernementales au regard de la convention de Genève de 1951 relative au droit d’asile. « La convention ne donne pas aux gens un droit absolu de choisir le pays où déposer leur demande, mais elle ne les oblige pas pour autant à déposer leur demande dans le premier pays sûr atteint », a réagi un porte-parole au UNHCR interrogé par le Guardian. « Notre proposition est en ligne avec nos engagements internationaux », a rétorqué Mme Patel. « Notre but est de sauver des vies, d’éviter que des gens meurent en mer ou dans des camions », a ajouté la ministre, en faisant référence au drame des 39 migrants vietnamiens morts étouffés dans un camion réfrigéré, venu depuis la Belgique en ferry, fin 2019.

Elle a aussi défié les critiques sur son « manque de compassion », rappelant que ses parents « ont fui les persécutions eux aussi ». La famille de Mme Patel est arrivée au Royaume-Uni à la fin des années 1960, fuyant l’Ouganda comme des milliers d’autres Indiens aux prises avec la politique anti-asiatique du dictateur de l’époque, Idi Amin Dada : « Les Britanniques sont des gens généreux », a conclu la ministre. Il est vrai que Londres a proposé en 2020 aux Hongkongais détenteurs d’un passeport « BNO » (British National Overseas, pour Britanniques d’outre-mer), délivré avant la rétrocession de Hongkong à la Chine, un visa de longue durée au Royaume-Uni. En 2015, avait également été mis en place un schéma de réinstallation des Syriens – presque 25 000 personnes en ont bénéficié. Mais aucune autre route « sûre » n’a été, à ce jour, ouverte.

Cécile Ducourtieux(Londres, correspondante)