Au Kurdistan irakien, les rêves d’ailleurs d’une jeunesse désespérée [Le Monde, 28.12.2021]

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Au Kurdistan irakien, les rêves d’ailleurs d’une jeunesse désespérée

Ranya, le 11 décembre 2021. Voici Faryad, étudiant. Après ses études, il souhaite partir en Europe. Il sait qu'il ne trouvera pas de travail s'il ne rejoint pas de partie politique.LAURENCE GEAI POUR « LE MONDE »

Par  Ghazal Golshiri  (Halabja et Rania, Irak, envoyée spéciale)Publié le 28 décembre 2021

Reportage

Sans avenir, les candidats à l’exil quittent en nombre cette région autonome située dans le nord-est de l’Irak et tentent de gagner l’Europe, souvent au péril de leur vie.

Sur le profil Instagram de Muhammed Fatah Muhammed, une phrase est écrite en anglais : « Des jours meilleurs vont arriver. » Loin, sans doute, du centre-ville de Halabja, ville kurde dans le nord-est de l’Irak, où ce jeune homme de 23 ans au regard doux, le visage fin et barbu, travaille dans un petit restaurant. « De 5 heures du matin jusqu’à 15 h 30, précise-t-il. Et, au mieux, je gagne 6 euros par jour. » Aujourd’hui, comme de nombreux autres jeunes, Muhammed n’a qu’un rêve : quitter le Kurdistan d’Irak pour l’Europe, où vit déjà « une centaine »de ses amis et connaissances. Chaque jour, d’autres continuent de partir, souvent au péril de leur vie. Des milliers de migrants bloqués à la frontière entre la Biélorussie et la Pologne étaient originaires de cette même région autonome du nord de l’Irak. Le 26 décembre encore, les corps de seize migrants kurdes, noyés dans la Manche un mois plus tôt, alors qu’ils cherchaient à joindre l’Angleterre, ont été rapatriés à Erbil.

Parmi les amis de Muhammed, beaucoup ont emprunté les routes de l’exil. « Au Royaume-Uni, il y en a un qui travaille aujourd’hui comme coiffeur. Il a réussi à acheter une maison pour ses parents ici à Halabja. Il a aussi payé pour le mariage de son frère. Je voudrais faire pareil ! », glisse le jeune Kurde.

Muhammed sait pourtant à quel point le chemin est semé d’embûches. En 2016, un bateau de migrants traversant la mer pour arriver en Italie depuis la Grèce a coulé, tuant dix-neuf membres de sa famille, du côté de sa mère. « Seule la tante de ma mère est restée en vie. Elle est partie ensuite aux Pays-Bas avant de retourner ici, où elle est morte il y a peu de temps »,explique le jeune homme. En 2018 déjà, lui-même a tenté sa chance. Quarante jours de route, 4 300 dollars dépensés (3 800 euros) de ses économies pour payer les passeurs, plusieurs pays traversés et une mer franchie, avant qu’il ne se retrouve enfin à Thessalonique, en Grèce.

A trois reprises, Muhammed a ensuite tenté une nouvelle traversée pour l’Italie. La dernière fois, dit-il, la police l’a arrêté après l’avoir tabassé. Le jeune Kurde a alors décidé de faire demi-tour. « Mais je vais refaire le même chemin, peut-être d’ici au printemps. Je veux aller dans n’importe quel pays, pour me débarrasser du Kurdistan, me sauver d’ici. La vie est dure. Il n’y a pas de boulot. Je vendrai la voiture que je viens d’acheter », assure-t-il.

Crise sans issue

Selon les chiffres de l’Organisation des Nations unies (ONU), le taux de chômage, pour les Kurdes âgés de 15 à 29 ans, est de 24 % pour les hommes et de 69 % pour les femmes. Dans cette région, la croissance économique est loin de suivre le rythme de la croissance démographique. Chaque année, pour absorber l’arrivée de jeunes sur le marché du travail, il faudrait quelque 50 000 emplois nouveaux dans la région, estime l’ONU.

Le père de Muhammed, employé gouvernemental dans le Bureau des retraités, gagne à peine assez pour subvenir aux besoins de ses quatre enfants. Muhammed voudrait bien se marier, mais il n’en a pas les moyens. Pour lui, comme pour la grande majorité des jeunes Kurdes, l’espoir d’être embauché par le gouvernement s’est éteint.

Depuis 2014, à cause de la crise économique inédite, tous les recrutements ont été gelés au Kurdistan d’Irak, contrairement à ce qui se pratiquait massivement pendant des années. La région compte près d’un million de fonctionnaires, pour une population de 6 millions d’habitants. Cette année-là, le prix du baril du pétrole, principale ressource d’Erbil, a drastiquement baissé, passant de 100 dollars à 30 dollars. L’organisation Etat islamique a surgi en Irak et en Syrie, mettant sous pression les autorités kurdes. Surtout, l’année 2014 a mis fin à la bulle économique créée avec l’arrivée des aides internationales après la chute de Saddam Hussein en 2003 et les milliards de dollars versés par le gouvernement central, plongeant le gouvernement du Kurdistan d’Irak dans une crise sans issue.

Si, aujourd’hui, Muhammed songe à partir, c’est aussi parce que les plaies infligées par le passé à la population sont loin d’être guéries. Le jeune homme et sa famille se rendent tous les ans, le 16 mars, au cimetière de Halabja, où les pierres blanches portent le nom des Kurdes tués à l’arme chimique par le régime de Saddam Hussein, en 1988. Quatorze membres de la famille de Muhammed, du côté de son père, ont péri lors de ce massacre, qui a, en quelques heures, provoqué la mort de quelque 5 000 civils – en majorité des femmes et des enfants – et fait des milliers de blessés et d’invalides. C’était la fin de la guerre Iran-Irak (1980-1988). La région frontalière de Halabja était brièvement passée sous contrôle iranien, avec l’aide des combattants kurdes. Saddam Hussein s’est vengé en bombardant leur territoire avec un mélange de gaz de moutarde, de tabun et de sarin.

« Nous sommes ignorés »

En cette fin de journée glaciale du mois de décembre, Muhammed Fatah Muhammed déambule dans le cimetière et montre du doigt des pierres. « Ça, c’est ma tante, Perwim Muhammed Qader, et son mari, Bahman Kaka Abdulrahman, explique-t-il. Leurs enfants sont aujourd’hui en Angleterre. » Encore plus loin, plus de pierres, plus de noms, dont celui de deux autres tantes, leurs maris et leurs enfants. « Après l’attaque, personne n’est venu dans la ville pendant un mois. Les morts ont été laissés par terre. Je n’étais pas né, mais j’ai entendu dire que les cadavres se transformaient en poudre comme ça »,poursuit le jeune homme en écrasant entre ses doigts une feuille d’arbre séchée.

L’un de ses oncles, Jalal Hussein, a survécu, mais, touché par un éclat à la colonne vertébrale, il ne peut plus bouger sa jambe droite. Assis sur un lit, cet homme écorche ses mots, ses poumons ayant été gravement touchés lors de l’attaque chimique. « Cela fait trente-quatre ans que mon frère vit avec moi, mais l’Etat n’a rien fait pour lui. Il n’y a eu aucune compensation, aucune aide pour ses opérations,regrette l’un des frères de Jalal Hussein, Ruzigar. On n’a plus d’argent pour s’occuper de lui. Depuis quelque temps, il n’arrive pas à contrôler sa vessie. » 

Ancien peshmerga (combattant kurde), Ruzigar s’est battu à Kirkouk lors de l’insurrection irakienne de 1991 contre le régime baasiste de Saddam Hussein, après l’échec de ce dernier dans la guerre du Golfe. La révolte a été matée en un mois par l’armée irakienne. Dans ces combats, Ruzigar a perdu des amis. « On s’est sacrifiés pour nos dirigeants, mais ils ne travaillent pas pour nous, parce qu’ils sont corrompus. Tous des voleurs »,s’emporte-t-il. L’homme, à la retraite depuis quelques années, fait référence aux anciens chefs de la résistance qui ont pris le pouvoir en se substituant au régime de Saddam Hussein au Kurdistan et qui se sont, depuis, considérablement enrichis, aux dépens de la majorité de la population.

La ville de Halabja, utilisée sans cesse par les autorités comme un symbole du martyre kurde, est, elle aussi, « laissée pour compte », disent les habitants. « Tout le monde connaît les Kurdes d’Irak avec ce qui s’est passé ici,explique Shilir, une des sœurs de Ruzigar, une survivante elle aussi de l’attaque chimique de 1988. Et encore aujourd’hui de nombreuses maisons sont en ruine et les services publics demeurent très défaillants. » Dans cette ville de 200 000 habitants, l’eau ne coule que six ou sept heures par jour. Pareil pour l’électricité. « Nous sommes ignorés, poursuit Ruzigar. Si ça ne dépendait que de moi, je dirais que les jeunes doivent tous partir. Cela me rendrait très heureux que Muhammed s’en aille. Peut-être que, comme ça, on pourra emmener Jalal Hussein dans un pays européen et le faire opérer. »

A 70 kilomètres de Halabja, dans l’université publique de la ville de Sharazur, l’enseignant en anglais Hamid Mustafa est entouré des étudiants qui veulent, pour la grande majorité, eux aussi quitter le Kurdistan d’Irak. « Je les comprends. Ici, le chômage est très élevé. La mauvaise gestion est un vrai fardeau. Et l’instabilité règne », explique cet homme de 37 ans, aux cheveux et à la barbe déjà poivre et sel. Son salaire, comme celui de tous les fonctionnaires, a connu des réductions depuis 2017, à cause de la crise économique. « Parfois, pendant des mois, on ne touchait rien du tout, soutient-il. Ici, le système politique appartient à deux clans, les Barzani [à la tête du Parti socialiste du Kurdistan, PSK] et les Talabani [Union patriotique du Kurdistan (UPK), dirigée par Jalal Talabani (1933-2017)]. Ils embauchent qui ils veulent. Même le secteur privé leur appartient. Si tu ne les satisfais pas, tu restes dans les marges. »

L’un de ses étudiants, Shwana Karim, qui se spécialise en langue kurde, fait partie des rares jeunes confiants : « J’ai des contacts. Mes cousins occupent des postes haut placés au sein du parti UPK », assure le jeune homme barbu, assis sur un banc dans la cour de l’université. Son ami Muhammed Zebir n’a pas cette « chance »« Je n’ai pas de connexions. Si je ne trouve pas d’emploi correspondant à mes études, je partirai. » Dans sa ville natale, Rania, à deux heures d’Erbil, nombreux sont ses amis et ses cousins qui ont déjà pris le chemin de l’exil. La plupart vivent aujourd’hui en Angleterre. Muhammed Zebir aussi a voulu leur emboîter le pas, il y a quelques mois, mais ses parents s’y sont opposés. « Dans notre région, Rania, le chômage est très élevé. Les dirigeants la négligent. La situation est meilleure dans les grandes villes comme Erbil et Souleimaniyé. Pas chez nous. »

Comme tous ses amis, il est au courant d’une récente affaire impliquant le premier ministre du Kurdistan irakien, Masrour Barzani. Selon une enquête du magazine The American Prospect,M. Barzani posséderait un immeuble de 18,3 millions de dollars (plus de 16 millions d’euros) aux Etats-Unis. « Je crois cette histoire. Pourquoi pas ? Ils [les dirigeants] ont volé beaucoup d’argent. Pour eux, 18 millions de dollars, c’est rien du tout », dit le Kurde de 19 ans, au physique frêle.

« La classe moyenne disparaît »

Pour Mera Jasm Bakr, chercheur non résident au centre de réflexion de la Fondation allemande Konrad Adenauer, la frustration chez les jeunes Kurdes est à son comble. « Ils voient quotidiennement une classe, proche des leaders, qui s’enrichit. Ce sont aussi les fils des dirigeants, comme une dynastie, qui profitent politiquement et financièrement du système. Et cela est vécu par les jeunes comme une absence de méritocratie dans le pays. La classe moyenne, elle, est en train de disparaître. »

A l’université de Sharazur, même le naufrage du 24 novembre ne semble guère altérer la décision des jeunes de partir. « Je sais que le voyage présente des risques. Mais hors de question que je reste ici », soutient Muhammed Zebir.

A Rania, à trois heures de route de Halabja, dans l’un des seuls parcs de la ville, Faryad Rahman compte deux amis d’enfance déjà installés au Royaume-Uni. Lui-même affirme bientôt vouloir tenter sa chance. Diplômé en informatique, le jeune homme de 23 ans cherche un emploi depuis un an et demi. Il n’appartient à aucun parti politique, ce qu’il juge nécessaire pour trouver un travail. « Ici, pour réussir, tu dois être jaune [couleur du PSK] ou vert [couleur d’UPK], soutient-il. Ces partis demandent beaucoup de choses : tu dois assister à leurs conférences, publier des posts sur Facebook et ailleurs, en soutien au parti et pour démontrer ta loyauté, pour qu’ils te proposent enfin un travail. »

Bijan Hussein Aziz chez lui à Erbil, au Kurdistan irakien, le 16 décembre 2021. Il est déjà allé avec sa famille en France. Il a retenté sa chance seul mais a été bloqué en Biélorussie et souhaite repartir, car il se sent menacé ici.Le jeune homme a participé à une manifestation en 2014 à Rania pour réclamer que la construction d’une route menant à sa ville soit terminée. La police est intervenue et plusieurs participants ont été blessés. « J’ai arrêté de manifester, parce que mes amis dans les partis politiques m’ont dit que des gens appartenant aux partis infiltrent les contestataires et jettent des pierres pour donner un prétexte aux policiers de nous tirer dessus. C’est pour cela que je n’y vais plus. » Le jeune homme a réfléchi à ce qu’il dirait, une fois arrivé au Royaume-Uni. Il compte se présenter comme citoyen iranien. « Je dirai que ma vie en tant que Kurde en Iran est en danger, glisse-t-il. Comme ça, j’aurai plus de chances d’obtenir l’asile politique. »

Dans la « jungle » entre la Pologne et la Biélorussie, un statu quo glaçant

 

Plusieurs milliers de réfugiés restent massés dans l’immense forêt de Podlachie, entre Pologne et Biélorussie.

Par Jakub Iwaniuk (Varsovie, correspondance), Le Monde, le 16 décembre 2021

C’est devenu, au fil des semaines, une sinistre routine : chaque nuit, plusieurs dizaines de migrants forcent, avec le soutien actif des gardes-frontières biélorusses, les fils barbelés le long de la « frontière verte » de l’Union européenne, entre la Pologne et la Biélorussie, parsemée sur près de 180 kilomètres d’épaisses forêts, de marécages et de rivières. Ces incidents ne se font pas sans violences : jets de pierre et de pétards en direction des forces polonaises, provocations de la part de l’armée biélorusse. Pendant ces assauts, qui engagent parfois jusqu’à deux cents personnes, les forces biélorusses aveuglent les gardes polonais avec des stroboscopes et des lasers.

Sur le front humanitaire, les activistes dévoués à l’aide des migrants sont exténués. Ils sont une cinquantaine à se relayer en permanence depuis des mois, pour apporter les premiers secours à ceux qui, perdus dans la forêt, signalent leur détresse par téléphone. Au-delà des vêtements chauds, de la nourriture, des boissons ou des kits de survie, ce sont les batteries de recharge des téléphones portables qui sont les biens les plus convoités. Dans les immenses forêts de Podlachie, appelées par les migrants « la jungle », on peut survivre plusieurs journées sans nourriture, mais pas sans la localisation GPS de son téléphone.

La première semaine de décembre, les températures nocturnes dans la région sont tombées en dessous de – 10 °C. Il fait nuit noire à 16 heures. Le bilan officiel d’une vingtaine de morts est largement sous évalué selon les activistes, et les populations locales relatent régulièrement de macabres histoires de corps aperçus en forêts ou dans les marécages. En raison du flou juridique entourant le statut de la zone, les habitants restent relativement discrets vis-à-vis des autorités, car toute documentation photographique ou vidéos était encore récemment interdite. L’endroit reste largement surmilitarisé.

Piège infernal

Après trois mois d’interdiction totale d’accès aux médias et aux ONG à proximité immédiate de la frontière côté polonais, pour cause d’« état d’urgence », les autorités de Varsovie ont été forcées de lever légèrement ces restrictions. Les règles n’en restent pas moins draconiennes : l’accès des journalistes est encadré par l’armée et ne peut se faire de manière autonome. Les médias ne peuvent recueillir des informations qu’auprès des sources officielles, polonaises et biélorusses, et par le biais des rares vidéos indépendantes fuitant de la zone. Trois photoreporters qui se trouvaient pourtant en dehors du secteur interdit ont été victimes de violences de la part de l’armée polonaise.

Pour les migrants, le piège infernal entre les gardes-frontières biélorusses et polonais reste tendu. Les premiers forcent violemment les réfugiés à franchir la frontière (des passages à tabac et des cas de réfugiés poussés dans des cours d’eau ont été rapportés) tandis que leurs homologues polonais pratiquent le refoulement de manière systématique, déportant des familles entières en pleine forêt. La destruction des téléphones portables est aussi devenue une pratique courante. Les médias polonais relatent des histoires bouleversantes, comme celle d’une fillette de 4 ans, séparée de ses parents et perdue en forêt, dont la trace n’a toujours pas été retrouvée. Le médiateur de la République polonaise a été saisi de l’affaire. La mort d’une femme, après avoir fait une fausse couche en forêt, a également profondément ému l’opinion publique.

Cinq mois après le déclenchement de la crise migratoire, résultat de l’installation par le régime du président biélorusse, Alexandre Loukachenko, d’un pont aérien entre Minsk et le Moyen-Orient, deux logiques s’opposent sur le front de ce « conflit hybride » : d’un côté celle de la raison d’Etat polonaise et de l’Union européenne, qui refusent de céder au chantage d’un régime devenu infréquentable ; de l’autre celle des ONG, qui soulignent le besoin criant d’une aide humanitaire professionnelle. En Pologne, sous le gouvernement nationaliste de Jaroslaw Kaczynski, ces deux logiques sont incompatibles. Même si le nombre de réfugiés concerné est relativement modeste par rapport à la crise migratoire de 2015 – une vingtaine de milliers tout au plus –, il s’agit pour Varsovie d’une question de principe.

Lettre à la Commission européenne

A cet égard, le projet d’Alexandre Loukachenko visant à déstabiliser l’UE a provoqué l’effet inverse : la Pologne, pays ostracisé sur la scène européenne pour ses violations répétées des principes de l’Etat de droit, a profité d’un élan de solidarité sans précédent de la part de ses partenaires européens, des institutions européennes et de ses alliés de l’OTAN. Avec l’approche de l’hiver, la situation s’est aussi retournée contre le dictateur biélorusse, qui se voit obligé de rapatrier par la force nombre de réfugiés. Quatre mille personnes auraient déjà embarqué à bord de charters retours vers la Syrie et l’Irak. Neuf mille personnes avaient, fin novembre, réussi à passer la frontière et à rejoindre l’Allemagne. Mais il resterait encore entre 5 000 et 7 000 réfugiés en Biélorussie, selon les autorités polonaises

« Nous nous préparons à ce que cette crise s’étende dans la durée, au-delà de l’hiver, estime le porte-parole du coordinateur des services spéciaux polonais, Stanislaw Zaryn. Les Biélorusses ont mis en place tout un dispositif de hangars, pour faire passer l’hiver à ces personnes. C’est pourquoi la construction du mur que nous prévoyons à la frontière est nécessaire. » Le gouvernement se fixe pour objectif de terminer l’infrastructure de 180 kilomètres de longueur, composée de barreaux de cinq mètres de hauteur et de barbelés, d’ici le milieu de l’année 2022.

Loin des considérations géopolitiques, les organisations d’aide aux migrants et les défenseurs des droits humains, regroupées dans la vaste coalition Groupe frontière (« Grupa Granica »), qui ont porté assistance à près de 6 000 personnes depuis le début de la crise, ont écrit une lettre ouverte au ton cinglant à la Commission européenne, critiquant vertement les derniers projets de mesures de l’exécutif européen relatifs à la gestion des frontières.

« Ce projet met en place des mesures qui renforcent l’état de non-droit et les atteintes aux droits de l’homme, dénoncent-elles. Il légalise explicitement les pratiques exercées par le gouvernement polonais (…). Nous sommes effarés du fait qu’un projet enfreignant les droits humains et la Convention de Genève sur les statuts des réfugiés puisse être approuvé par les institutions européennes. »

« Je vois déjà la mort devant nous »

Farhad Mohammed, un Kurde Irakien de 34 ans, joint par téléphone, se trouve dans le principal hangar mis à disposition par les autorités biélorusses à Bruzgi, à deux kilomètres de la frontière. Mille personnes environ s’y entassent. « Actuellement, nous attendons tous une bonne nouvelle venant de l’Union européenne, qu’ils nous autorisent à rentrer », affirme-t-il. Un espoir entretenu par les services biélorusses, qui recrutent régulièrement de nouveaux candidats aux tentatives de passages en force, leur promettant de l’aide.

Farhad déplore les conditions de séjour dans le centre. « Nous n’avons pas le droit de sortir. Même quand nous allons aux douches, nous sommes accompagnés par l’armée. Rien n’est gratuit ici, et les Biélorusses nous exploitent : payer pour recharger son téléphone, des taux de change exorbitants, les prix des repas… Combien de temps pouvons-nous tenir comme ça ? » Mais, dit-il, pas question de se faire rapatrier.

« Je vois déjà la mort devant nous. Par – 15 °C, nos chances sont faibles. Mais il y a des familles avec enfants ici qui sont prêtes à tout. Même en cas de mauvaises nouvelles de l’UE, nous retenterons notre chance par la jungle. C’est le cas d’au moins la moitié de ceux qui sont ici. » S’il y a un point sur lequel s’accordent les autorités polonaises, les activistes et les réfugiés, c’est que la crise migratoire, bien que moins médiatisée qu’à ses débuts, n’est pas près de s’estomper.

Jakub Iwaniuk (Varsovie, correspondance)

Grande-Synthe: des personnes exilées attaquent la mairie en justice pour la destruction de leurs affaires

https://www.lavoixdunord.fr/1111833/article/2021-12-10/grande-synthe-des-migrants-attaquent-la-mairie-en-justice-pour-la-destruction-de

Après deux expulsions de campements qu’ils considèrent illégales notamment en raison de la confiscation ou de la destruction de leurs biens personnels.

La Voix du Nord | Publié le 10/12/2021

Des migrants attaquent en justice la mairie de Grande-Synthe, près de Dunkerque, après deux expulsions de campements au mois d’octobre. Des expulsions qu’ils considèrent illégales notamment en raison de la confiscation ou de la destruction de leurs biens personnels, a appris l’AFP auprès de leur avocat.

Ces six migrants, de nationalité iranienne, ont saisi lundi le juge de l’exécution du tribunal judiciaire de Dunkerque pour contester non le bien-fondé mais les modalités d’exécution de ces expulsions des 13 et 26 octobre, a expliqué leur avocat, Me Jérôme Giusti.

Selon lui, ces expulsions sont illégales d’abord parce que le procès-verbal d’expulsion n’a pas été notifié aux personnes qui vivaient sur ces campements, installés sur des terrains appartenant à la mairie. En outre, l’huissier de justice présent « commandait une société de nettoyage dont l’objet était de détruire, de lacérer les tentes et de confisquer les biens des personnes, ce qui est totalement interdit », souligne-t-il, rappelant que le droit applicable est le même que pour les personnes expulsées de leur appartement. « Un PV doit faire l’inventaire des biens sur les lieux, et si les personnes ne peuvent pas les récupérer immédiatement, elles doivent être informées qu’ils sont remis dans un local où elles pourront venir les chercher et que, si ce n’est pas le cas, ils seront vendus ou détruits sous un certain délai, pointe-t-il. Ils violent l’intimité des gens, parce que certains sont encore dans les tentes au moment où elles sont lacérées ! »

« Faire acter que de telles expulsions sont illégales »

Les migrants et leur avocat espèrent une annulation a posteriori des deux expulsions et une condamnation de la mairie de Grande-Synthe à des dommages et intérêts mais voudraient surtout « faire acter que de telles expulsions sont illégales ».

« J’ai vu les équipes de nettoyage donner des coups de couteau dans les bâches formant les abris des personnes. Les équipes de nettoyage ont pris sous mes yeux 5 tentes avec à l’intérieur de celles-ci des affaires personnelles », retrace Anna Richel, coordinatrice de l’association d’aide aux migrants Utopia 56 à Grande-Synthe et présente lors de l’expulsion du 13 octobre. Plus de 1000 personnes, majoritairement des Kurdes, vivaient dans le camp démantelé ce jour-là, selon l’association.

Migrations : le manque de solidarité délétère de l’UE

Par Thibaut Sardier, publié le 7 décembre 2021 dans Libération

Dans un rapport publié mardi, l’Institut Jacques Delors regrette le déficit de «dynamique politique» de l’Union européenne sur les migrations et l’asile, et demande de l’ambition à Emmanuel Macron qui prendra les rennes de l’UE en janvier. Parmi les pistes proposées, la mise en place d’un visa pour la recherche d’emploi,

Impasse à Lesbos, tensions à frontière Pologne-Bélarus, naufrage au large de Calais…
L’actualité tragique aux frontières de l’Europe rappelle – faute de consensus entre les Etats-membres – les manquements des politiques européennes en matière de migrations. Surtout lorsqu’il s’agit de les traiter sous l’angle de la solidarité. Pourtant, au total, plus de 50 000 personnes auraient trouvé la mort aux frontières de l’Europe depuis 1993. «Aucune dynamique politique ne semble aujourd’hui se dessiner», confirme l’Institut Jacques Delors dans un rapport publié le 6 décembre, deux jours avant qu’Emmanuel Macron ne présente les grandes lignes de sa politique pour la présidence française de l’Union européenne (du 1er janvier au 30 juin 2022). «A mi-chemin entre le réalisme désespérant et l’idéalisme improductif» – comprendre, pas nationalistes ou souverainistes, mais loin d’être «no border» pour autant –, les auteurs constatent que faute d’orientations communes, les Européens laissent s’accumuler des situations problématiques au regard des droits fondamentaux : refoulement injustifié de demandeurs d’asile à certaines frontières, longueur des procédures, accords avec des pays hors-UE pour «dissuader» les candidats à la migration, ou encore «survalorisation» des discours sécuritaires au détriment de la solidarité.

C’est un blocage politique devenu structurel qui explique cette situation. Au lendemain de la «crise» migratoire de 2015, des négociations entre pays européens ont été lancées par les institutions de l’UE. En septembre 2020, elles ont pris la forme d’un Pacte européen sur la migration et l’asile, toujours en cours de discussion du fait de désaccords insurmontables entre Etats. Résultat, les derniers textes a avoir fait consensus en matière d’asile remontent à 2013. Ils sont peu opérationnels en cas de circonstances exceptionnelles, comme on l’a vu en août avec les débats sur l’accueil en Europe d’Afghans fuyant le régime taliban . «Il faut une nouvelle directive sur la solidarité en cas de crise, climatique ou sanitaire par exemple, avec un dispositif temporaire plus contraignant pour les Etats», explique à Libé le président du groupe de travail et coordinateur du rapport, Jérôme Vignon. Le pacte de 2020 prévoit des initiatives en ce sens, qui n’ont pas encore été discutées au Conseil des ministres européens.

Mieux appliquer les procédures d’accueil des exilés

Le contexte et les acteurs de la campagne présidentielle qui débute en France ne devraient pas aider à investir sereinement la question des migrations. Pourtant, les auteurs du rapport appellent Emmanuel Macron à «résister à la tentation d’abandonner complètement le dossier» et notamment les négociations sur le dossier clé des demandes d’asile. Jusqu’ici, les accords de Dublin prévoient que les exilés effectuent leurs démarches dans le premier pays européen où ils sont enregistrés, soit dans la majorité des cas les Etats d’Europe du Sud. «Or, les Etats de première entrée n’instruisent pas toujours correctement les demandes d’asile, estimant que pour eux, le compte n’y est pas», commente Vignon. Mieux répartir l’effort d’accueil permettrait de mieux appliquer les procédures d’accueil des exilés, mais aussi de mieux gérer le cas de refus et le retour vers le pays d’origine

Le rapport s’inquiète aussi des personnes éligibles à la réinstallation, c’est-à-dire des réfugiés qui résident dans des pays non européens où ils ne peuvent être accueillis durablement. Les pays de l’UE ne se bousculent pas pour tenir leurs engagements : «1,47 million de réfugiés sont aujourd’hui éligibles à la réinstallation. Cependant, en partie à cause de la pandémie de coronavirus, seuls 26 000 réfugiés ont été conduits vers un pays tiers sûr [en 2021]», explique le document. Le texte invite les Etats membres à développer cet accueil sans l’utiliser comme levier de négociation avec les pays en question, et sans sélectionner les réfugiés qui ont tous droit à une protection, indépendamment de leur âge, de leur genre ou de leur capacité à travailler ou non.

Information claire sur les besoins de main d’œuvre sur le continent

Parmi ses propositions, le rapport de l’Institut Jacques Delors veut organiser des voies d’immigration légale. Il remet donc sur la table l’idée d’un visa pour la recherche d’emploi. «Il n’est pas possible d’entrer légalement dans l’UE pour chercher un emploi, alors même que les besoins des Etats-membres convergent de plus en plus», dit Jérôme Vignon. Demandé auprès des autorités consulaires avant le départ, ce document serait obtenu à condition de disposer d’un billet aller-retour ainsi que «des ressources suffisantes pour la durée du séjour». Mission impossible pour des migrants économiques qui, précisément, n’ont pas de tels moyens ? «Cette condition n’est pas disproportionnée par rapport à ce qu’exigent les passeurs», répond Vignon. Le coordinateur du rapport explique qu’une telle mesure ne pourra voir le jour qu’après une harmonisation des conditions minimales d’accès au marché du travail européen (existence d’un contrat de travail, désignation d’un employeur…), assortie d’une information claire sur les besoins de main d’œuvre sur le continent. Sans cela «l’UE ne sera pas en mesure d’attirer les travailleurs migrants dont elle a besoin», prévient le chercheur Yves Pascouau

Prenant la mesure du retard accumulé, le texte appelle à faire feu de tout bois pour l’élaboration de réponses communes. Si les négociations sur le Pacte patinent, des initiatives pour lutter contre les passeurs peuvent être lancées. La réforme de Schengen assurant la libre circulation en Europe, que doit présenter la Commission européenne ce jeudi, est une autre piste. «Il faut aussi créer des mécanismes de coopération renforcée entre les pays qui veulent aller plus loin sur l’asile», conclut Jérôme Vignon. A partir du 1er janvier, la balle est entre les mains de la France.

En Belgique, l’accueil des demandeurs d’asile arrive à saturation

 

Le réseau d’accueil des demandeurs d’asile belge est plein à craquer. Pendant deux mois, des exilés ont été contraints de dormir à la rue. L’ouverture de centres d’urgence offre une accalmie. Celle-ci sera temporaire, craignent les professionnels du secteur.

Par  Cédric Vallet, publié le 03 janvier 2022 à 09h29

Il est 7 heures du matin à Bruxelles, et les deux files d’attente s’organisent dans le calme, même si des pieds heurtent malencontreusement des sacs de couchage étalés sur le sol. Près de la porte du centre d’arrivée de l’agence belge pour l’accueil des demandeurs d’asile (Fédasil), cinq personnes dorment en rang d’oignon, le visage fouetté par la bruine. Un petit groupe d’hommes termine sa nuit sous une bâche en plastique, qui sert de tente improvisée.

A droite de l’entrée, c’est la file des publics « prioritaires » : mineurs non accompagnés, familles, femmes, personnes vulnérables. A gauche, celle des hommes seuls. Certains débarquent avec leur valise du Sénégal, de Géorgie, d’Erythrée et, surtout, d’Afghanistan. . Ils attendent leur tour pour enregistrer leur demande d’asile et bénéficier d’un premier accueil, de quelques jours, avant d’être transférés vers l’une des 84 autres structures du pays, le temps de l’examen de leur procédure.

Tous patientent devant ce centre de briques rouges aux allures vaguement médiévales surnommé le « petit château ». Premier dans la file d’attente, Karim est entouré de trois compagnons d’exil. Il a quitté l’Irak il y a un mois. Un ticket vers le Portugal avant de remonter, en train, vers Bruxelles. Il a grappillé quelques heures de sommeil à même l’asphalte, mais garde fermement sa première place. Plus loin, Abdullah, ressortissant sénégalais en errance depuis plus de deux ans, est reconnaissant : « Quelqu’un m’a vu dormir par terre et m’a offert ce blouson et ces gants, car il a fait froid et humide cette nuit. » Abzalshad, un Afghan, reste stoïque. « J’ai froid, mais ça ira. J’ai traversé une dizaine de pays, des montagnes et des forêts. Cela fait quatre mois que j’ai quitté l’Afghanistan, un peu avant l’arrivée des talibans. J’attends de pouvoir faire venir mes cinq enfants en Belgique. »

« Cela bloque au niveau politique »

Ce matin du 28 décembre 2021, tous les demandeurs d’asile ont pu entrer. C’est l’une des premières fois que cela arrive depuis le 19 octobre. Pendant deux mois, des dizaines d’hommes, parfois même des enfants, se sont vu refuser l’accès au « château » et ont été contraints de dormir dans les rues et parcs alentours avant d’enregistrer leur demande d’asile, car le réseau d’accueil est saturé. Les centres d’hébergement comptent aujourd’hui 29 000 places, qui s’avèrent insuffisantes.

Une extension temporaire du centre d’arrivée de 400 places a été ouverte, le 24 décembre, par la Croix-Rouge, permettant de trouver des solutions d’urgence. Mais le problème de fond demeure. En moyenne, 110 personnes intègrent le réseau d’accueil chaque jour via le centre d’arrivée, et 80 en sortent, parce qu’ils ont obtenu l’asile ou qu’ils sont déboutés. « Nous nous attendons à devoir de nouveau refuser des entrées ces prochaines semaines », confie un travailleur de Fédasil. Lundi 3 janvier, à 9 heures, 50 hommes n’ont pas pu rentrer dans le centre d’arrivée. Ils dormiront dehors.

Le gouvernement s’est lancé – tardivement, estiment les associations – dans une course à l’ouverture de places, alors que ces dernières années les capacités avaient été drastiquement réduites. Près de 1 500 lits supplémentaires sont désormais disponibles. Au sein de l’agence fédérale, on peste contre l’attitude du secrétaire d’Etat à l’asile et à la migration, Sammy Mahdi (CD&V, chrétien-démocrate flamand). « Nous crions dans le désert depuis des mois, regrette un travailleur de Fédasil, témoignant anonymement. Nous nous sommes sentis abandonnés. Le manque de places aurait pu être anticipé. Et nous demandons depuis octobre qu’un système de pré-accueil soit mis en place pour que personne ne dorme à la rue. Mais cela bloque au niveau politique. »

Le pré-accueil d’urgence, destiné à offrir un abri avant l’introduction de la demande d’asile, est en partie assuré par le réseau associatif belge. La plate-forme citoyenne de soutien aux réfugiés et Médecins sans frontières hébergent, avec l’appui de la ville de Bruxelles, une centaine de personnes dans un hôtel. A plusieurs reprises Sammy Mahdi a marqué son opposition au financement d’une solution hôtelière, craignant « l’appel d’air » que cela pourrait engendrer.

Dysfonctionnements du règlement de Dublin

Mille places ont été ravagées par les inondations du mois de juillet. Une partie des capacités d’accueil est mobilisée pour isoler les demandeurs d’asile atteints du Covid-19. « Ces éléments ont joué en notre défaveur, mais la tendance à la saturation est un problème que nous observons depuis la fin de l’année 2018 », déplore Benoît Mansy, porte-parole de Fédasil.

Le nombre de demandeurs d’asile est en forte augmentation depuis l’été. La Belgique comptait entre 1 400 et 1 900 demandes d’asile chaque mois en début d’année 2021. Ce chiffre dépasse les 2 000, voire les 2 500 mensuels depuis juillet, dont 25 % d’Afghans. De janvier à novembre, 22 232 personnes ont demandé l’asile dans le pays. 27 742 demandes d’asile avaient été introduites en 2019, bien en deçà du record de 2015 : 44 760 demandes. Le Commissariat général aux réfugiés et apatrides est aussi débordé. Pendant ce temps, les demandeurs restent en centre.

Au sein du cabinet de Sammy Mahdi, Sieghild Lacoere, sa porte-parole, pointe les dysfonctionnements du règlement de Dublin, selon lequel le premier Etat traversé par un demandeur d’asile est responsable de l’examen de sa demande.  « La plupart des demandeurs d’asile sont passés par d’autres pays de l’Union européenne, c’est là-bas qu’ils devraient suivre leur procédure. Si un demandeur d’asile peut voyager si facilement en Europe sans laisser d’empreintes digitales et sans voir un policier c’est que quelque chose ne fonctionne pas. »

Elle souligne l’engagement du gouvernement à créer 5 400 « places tampons », un système flexible de places d’accueil qui pourraient s’ouvrir ou se fermer en fonction des flux d’arrivées. Le processus est long. « Le secrétaire d’Etat avait annoncé son intention d’ouvrir les places tampons en octobre 2020, explique Tine Claus, directrice de l’ONG flamande Vluchtelingenwerk Vlaanderen. Il a fallu attendre la crise de l’accueil, presque un an plus tard, pour qu’on cherche à appliquer concrètement cette solution. »

Cédric Vallet(Bruxelles, correspondance)

 

convois solidaires vers la Grèce : annuaire des points de collectes

ANNUAIRE COMPLET DES POINTS COLLECTE EN FRANCE
Convoi solidaire vers la Grèce, hiver 2022
★ 06 ANTIBES – Tél. 06 83 17 00 85 (Natalia)
Point collecte permanent jusqu’au 31 janvier

★ 09 FOIX – Tél. 06 30 05 96 80 (Jean-Pierre)

Point collecte urgent jusqu’au 8 janvier

★ 10 TROYES – Tél. 06 45 55 21 11 (Claudine)

ou 06 32 51 97 20 (Dom)
Point collecte permanent jusqu’au 25 janvier
★ 11 ARQUES – Tél. 0633965988 (Denis)
Point collecte urgent jusqu’au 8 janvier
★ 11 CASTELNAUDARY – Tél. 06 47 28 55 37 (Odile)
Point collecte permanent jusqu’au 28 janvier
★ 13 ARLES – Événement avec collecte
Le 3 février (organisé par ATTAC Arles)
Rencontre au sujet de la situation en Grèce, de l’actualité des luttes et des actions du mouvement social, en présence de Maud et Yannis Youlountas et d’autres anciens des convois solidaires
★ 13 MARSEILLE – Tél. 06 18 25 76 24 (Anne)
Point collecte permanent jusqu’au 31 janvier
★ 13 MARTIGUES – Tél. 06 86 20 35 62 (Nicole)
Point collecte permanent jusqu’au 31 janvier
★ 13 PORT-SAINT-LOUIS – Tél. 06 22 97 69 30 (Sylvie)
Point collecte permanent jusqu’au 31 janvier
★ 19 BRIVE-LA-GAILLARDE – Tél. 07 83 45 30 86 (Bastien)
Point collecte permanent jusqu’au 25 janvier
★ 31 MURET – Tél. 06 59 48 54 63 (Cass)
Ne pas envoyer de texto, appeler directement
Point collecte permanent jusqu’au 25 janvier
★ 33 BORDEAUX – Tél. 06 31 12 79 68 (Philippe)
Point collecte permanent jusqu’au 25 janvier
★ 34 MONTPELLIER – Tél. 06 52 39 13 89 (Ime)
Point collecte permanent jusqu’au 25 janvier
★ 34 MONTPELLIER – Tél. 06 69 56 36 01 (Naomi)
Point collecte permanent jusqu’au 25 janvier
★ 34 SÈTE – Tél. 06 78 00 05 79 (Valérie)
Point collecte permanent jusqu’au 25 janvier
★ 38 GRENOBLE – Tél. 06 72 96 34 37 (Christophe)
Point collecte permanent jusqu’au 5 février
★ 38 GRENOBLE – Tél. 06 81 03 18 32 (Patrick)
Point collecte permanent jusqu’au 5 février
★ 46 BELFORT-DU-QUERCY – Tél. 06 15 38 08 97 (Zoé)
Point collecte permanent jusqu’au 25 janvier
★ 46 CAHORS – Tél. 06 84 87 86 26 (Cécile)
Point collecte permanent jusqu’au 25 janvier
★ 58 NEVERS – Tél. 06 88 85 63 74 (Émilie et Clément)
Point collecte permanent jusqu’au 5 février
(et événement probable le 17 janvier, à préciser)
★ 71 MÂCON – Tél. 06 85 63 74 54 (Jean-Luc)
Point collecte permanent jusqu’au 7 février
★ 71 TOURNUS – Tél. 06 85 63 74 54 (Jean-Luc)
Point collecte permanent jusqu’au 7 février
★ 73 CHAMBÉRY – 06 73 56 76 50 (Yannick)
Point collecte permanent jusqu’au 22 janvier
★ 73 CHAMBÉRY – Événement avec collecte
Le 22 janvier (date et lieu à confirmer)
Point collecte permanent jusqu’au 22 janvier
Org. FA de Chambéry
★ 81 ALBI – Tél. 07 69 35 81 37 (Clément)
Point collecte permanent jusqu’au 28 janvier
★ 81 LAGRAVE – Tél. 05 63 81 55 62 (Annick et Eric)
Point collecte permanent jusqu’au 28 janvier
★ 81 MARSSAC-SUR-TARN – Tél. 06 01 83 24 61 (Josie et Patrice C.)
Point collecte permanent jusqu’au 28 janvier
★ 81 AUSSILLON – Tél. 06 83 75 30 10 (Patrice K.)
Ne pas appeler, mais envoyer un texto
Point collecte permanent jusqu’au 28 janvier
★ 81 MOULAYRES – Événement avec collecte
Le dimanche 9 janvier de 15h à 19h à la salle communale
« Galette sans roi ni maître » (amenez gâteaux et boissons à partager)
Organisé par ELAFF (écolos libertaires antifascistes et féministes) en présence de Maud et Yannis Youlountas et d’autres anciens des convois solidaires

Naufrage au large de Calais: les associations appellent l’État à payer les frais d’obsèques

Le groupe inter-associatif décès, qui accompagne et soutient les proches des exilés décédés, demandent à l’État de prendre en charge les obsèques des défunts.

Le groupe inter-associatif décès, qui accompagne et soutient les proches des exilés décédés, demandent à l’État de prendre en charge les obsèques des défunts.

Le groupe décès est un groupe inter-associatif composé « de membres individuels, de membres de Médecins du Monde, d’Utopia 56, du Secours Catholique et de Solidarity Border ». Sa mission, aussi indispensable que délicate, consiste à identifier les défunts mais aussi « à accompagner et soutenir, autant que faire se peut, les proches des personnes décédées et les communautés de personnes exilées », indique-t-il dans un communiqué.

Dignité piétinée

Cette mission passe par « la préparation de l’inhumation ou du rapatriement, le soutien psychologique ou matériel des rescapé-e-s, des témoins, et de celles et ceux qui ont vu leur frère, leurs parents, leurs proches mourir sous leurs yeux ». En général, l’inhumation ou le rapatriement sont financés grâce à des appels aux dons par les associations. Leur coût varie entre 2 000 et 4 000 euros. « De cela, l’État ne s’est jamais préoccupé. Même après la mort, la dignité des personnes exilées est piétinée », dénonce le groupe qui cherche également « à faire le lien avec les autorités administratives face à leur absence de mobilisation ».

Soutenir, accompagner

Après cette tragédie, les bénévoles veulent envoyer un message au président de la République et à son gouvernement. « Aujourd’hui, il est urgent que l’État fasse enfin ce qu’il ne fait jamais lors des disparitions et des décès malgré nos multiples alertes », c’est-à-dire « soutenir matériellement, accompagner moralement, finalement considérer les personnes décédées et leurs proches ». Ils attendent que « les représentants de l’État prennent leurs responsabilités » et « pas uniquement pour cette tragédie mais aussi pour toutes celles qui, inéluctablement, vont suivre, si l’État continue à s’entêter dans ses politiques assassines ».

Contactés, la Préfecture du Pas-de-Calais et le ministère de l’Intérieur n’ont pas répondu à nos sollicitations.

27 VIES NOYÉES DANS LE DÉSESPOIR ET L’HORREUR

 

25 novembre 2021 –  Damien Carême

7 femmes. 17 hommes. 3 jeunes « pouvant être des adolescents » : 2 garçons et 1 fille.

27 vies.

27 vies noyées dans le désespoir et l’horreur.
27 vies arrachées à leurs familles, atomisées par la tragédie.

Alors que les morts s’entassent sur la plage, la nausée nous envahit. Elle retourne nos tripes.

La nausée. Celle-là même qui, ce matin, lorsque le Ministre Darmanin tapait sur les passeurs, annonçait un arsenal de renforts et présentait ses condoléances « aux proches des victimes », révélait de façon certaine la manipulation effroyable : le drame, c’est précisément lui et le gouvernement d’Emmanuel Macron qui l’orchestrent. Jour après jour, sciemment. Ce sont eux qui militarisent à tout va, ce sont eux qui harcèlent les Solidaires et brutalisent les exilé·e·s, ce sont eux qui lacèrent les tentes, eux qui chassent, séparent, violentent, laissent croupir des femmes, des hommes, des bébés, des vieillards, des adolescents dans le froid, la boue et la misère la plus ignoble.

Ce sont eux qui créent le système qui permet aux passeurs d’exister.

Ce sont eux qui entretiennent à l’égard des exilé·e·s, le vocabulaire de la haine.

Ce matin, notre pays des droits humains s’est réveillé le visage inondé de larmes et de colère aussi : car plus personne n’est dupe.

Ce qui a tué hier soir, c’est l’inhumanité des puissants. Leur cynisme dégoutant. Leur rejet. Leur électoralisme. Le business as usual de l’extrême-droite, récupéré par ces sombres sires simplement désireux de se faire réélire.

Hier soir, pourtant, comme tous les soirs : des associations, des ONG de terrain, des bénévoles, des citoyens et des citoyennes solidaires étaient à pied d’œuvre. Au bord de l’eau sur les côtes de la Manche, dans les dunes, dans les rues de Calais, Dunkerque, Ouistreham, dans les villes, partout, d’un bout à l’autre de France, de la frontière franco-espagnole au pays basque jusqu’aux sommets des montagnes de la frontière franco-italienne : hier soir, oui, beaucoup tentaient de réchauffer les exilé·e·s. Beaucoup tentaient malgré tous les bâtons mis dans leurs roues, de prendre soin, de panser, de nourrir autant que possible, d’essuyer les larmes.

Hier soir, comme depuis tant de soirs, tant de jours, de semaines, de mois et d’années, ces citoyennes et ces citoyens alertaient, suppliant les dirigeants d’agir, par humanité. Juste par humanité.

Et hier soir, comme tous les autres soirs, ces mêmes dirigeants – technocrates de ministères et autres pontes de cabinets ministériels, ont fait la sourde oreille.

Pendant qu’ils ignoraient les appels à l’aide, la mort a frappé.

Ma rage, aujourd’hui, égale ma tristesse.

Le drame d’hier soir aurait pu être évité.
D’autres surviendront encore si rien ne change.
Et je vous le dis, lorsque ces autres drames surviendront, ces dirigeants-là feront encore semblant de pleurer.

 

Je refuse d’être complice. Si mes larmes, nos larmes, aujourd’hui noient douloureusement notre âme, nous sommes là pour hurler notre peine et dire, encore et encore, que OUI les solutions existent :

  • Cesserde nourrir le rejet, de jouer avec les peurs et les mots de haine.
  • Cesserles violences et la militarisation.
  • Respecterles droits humains, et les textes fondateurs de notre société humaine.
  • Mettre finà la directive de Dublin.
  • Instaurer des voies légales de migration vers le Royaume-Uni : cette décision démantèlera de fait les réseaux de passeurs.
  • Accueillir dignement les êtres humains qui sont là, qui arrivent, qui arriveront encore pour sauver leur vie et parce qu’ils n’auront eu aucun autre choix.
  • Soutenirla solidarité.

La nuit dernière, c’est leur cynisme qui a tué.
La nuit dernière, les corps de leurs victimes flottaient à la surface de leur inhumanité.

 

Ces frontières qui rendent fou et qui tuent

TRIBUNE

Le naufrage au large de Calais s’ajoute à la litanie des drames aux frontières de l’UE. A la sidération ont succédé l’oubli, l’habitude et l’indifférence, estime l’anthropologue Michel Agier. Pourtant, des solutions existent, à commencer par la mise à l’abri des exilés.

par Michel Agier, Anthropologue (EHESS et IRD), auteur (avec Y. Bouagga, M. Galisson, C. Hanappe, M. Pette et Ph. Wannesson) de « La Jungle de Calais. Les migrants, la frontière et le camp », PUF, 2018.

Libération, le 25 novembre 2021 à 9h46

Le naufrage d’une frêle embarcation  est un nouvel épisode dramatique dans une interminable litanie des morts aux frontières de l’Europe.

Sur le fond, il n’y a malheureusement rien de fondamentalement nouveau avec ce drame. Depuis 1993, les frontières extérieures de l’Union européenne ont vu la mort d’au moins 50 000 personnes qui tentaient de les traverser, principalement en Méditerranée. Et depuis 1999, plus de 300 personnes sont mortes à Calais et dans sa région en tentant de franchir la frontière britannique «externalisée» en France, depuis 2004 par les accords du Touquet. Les années 2000 et 2010 ont été jalonnées de ces annonces de morts aux frontières, parfois monstrueuses comme ce millier de morts en deux naufrages successifs les 12 et 19 avril 2015. Mais aux sidérations ont succédé l’oubli (l’absence d’hommages publics et officiels et le deuil impossible y contribuant) puis l’habitude, qui ouvrent la voie à l’indifférence. La brutalité des discours politiques (qui ne sont plus la seule marque de l’extrême-droite) contre les étrangers indésirables (noirs et bruns, venant des pays du Sud et pour beaucoup des anciennes colonies européennes) donne aujourd’hui à cette indifférence la forme de véritables projets politiques de rejet de l’autre et du monde. Avec l’horizon funeste du repli sur soi comme leitmotiv.

«Passeurs criminels»

Il faut donc mettre ces 27 personnes décédées dans la Manche en relation avec ce qui se passe ces jours-ci à la frontière polonaise de la Biélorussie et son déploiement des policiers et de l’armée contre les migrants, tout comme avec les tirs de l’armée et de la police grecque  le 4 mars 2020 qui firent au moins sept blessés et un mort parmi les réfugiés coincés à la frontière gréco-turque.

Immédiatement après le naufrage de la Manche ce 24 novembre, les gouvernants français et britanniques se sont unanimement empressés de mettre en avant la responsabilité des «passeurs criminels». Cherchez l’erreur ! Les «passeurs» ne sont pas les responsables des morts aux frontières, ils sont les profiteurs sordides et criminels des politiques publiques des pays européens qui font des frontières des murs, des camps ou des cimetières. Pour le directeur de l’OFII, Didier Leschi, promu représentant de l’Etat ces dernières semaines à Calais, ce sont les passeurs «qui essaient […] de maintenir des camps en bord de mer» afin de mieux recruter les candidats au voyage interdit vers le Royaume-Uni. Or c’est précisément la responsabilité de l’Etat de créer des lieux sûrs de prise en charge des exilés au lieu de les laisser en errance et aux mains des passeurs. C’est ce qui lui a été demandé lors de sa mission à Calais, mais en vain.

Solutions immédiates

Les frontières rendent fous : aussi bien les migrants qui sont empêchés de circuler, que les dirigeants politiques qui y voient le symbole de leur obsession nationale. Et les frontières tuent maintenant de plus en plus. Si l’on ne veut pas que la Manche devienne un cimetière, comme vient de s’y engager le président français Emmanuel Macron, des solutions existent. Elles peuvent être décidées immédiatement et seraient le début d’une réhumanisation indispensable à la compréhension de la question migratoire et à la prise de décisions.

La mesure la plus urgente est la mise à l’abri des exilés de la région de Calais, dans des lieux sûrs, c’est-à-dire protégés des intempéries de l’hiver comme des sollicitations dangereuses des passeurs. Mais aussi sûrs de leur point de vue, c’est-à-dire n’étant pas des pièges vers la rétention et l’expulsion.

Cette mise à l’abri doit aller de pair avec un accompagnement de leurs demandes : rester en France, partir en Grande-Bretagne ou ailleurs. Il y a des travailleurs sociaux et des volontaires associatifs qui savent faire cela, donner confiance, établir le dialogue, chercher à comprendre plutôt qu’à trier et exclure.

Dans ce cadre, il peut être proposé à toutes ces personnes des voies rapides de régularisation en France. On verra alors, comme on l’a déjà vu, que cette proposition peut avoir plus d’écho qu’on ne le croit, et peut calmer la situation.

Renégocier les accords du Touquet

Enfin, il faut imposer sans plus attendre au Royaume-Uni ce qui a été promis plusieurs fois déjà sans être appliqué : la renégociation des accords du Touquet d’externalisation de la frontière britannique en France, pour sortir de cette position honteuse d’exécutant des basses-œuvres de notre voisin contre rétribution, à l’image de ce que font la Libye, la Turquie ou le Maroc pour l’Union Européenne.

Ces mesures auront notamment comme effet indirect mais immédiat d’assécher le fonds de commerce des passeurs.

C’est la dignité de notre pays qui est en question. Et sa responsabilité aussi, après le drame qui vient d’avoir lieu sur ses côtes. Plus que tout, ces solutions supposent une confiance de l’Etat à l’égard du monde associatif de la région qui, depuis des années maintenant, est mobilisé sur la question migratoire, et en a une connaissance profonde, dialoguant avec les chercheurs en sciences sociales. C’est cette confiance qui manque actuellement aux représentants de l’Etat, qui semblent ne pas voir les solidarités au sein de la société française.