Mineurs étrangers « maltraités », employés sous « pression » : une association accusée de graves dysfonctionnements

https://www.mediapart.fr/journal/france/280721/mineurs-etrangers-maltraites-employes-sous-pression-une-association-accusee-de-graves-dysfonctionnements

 Par Nejma Brahim

Climat de « terreur », insultes racistes, humiliations et maltraitance… Une responsable de l’association Le Lien, chargée de la gestion de lieux d’accueil réservés aux mineurs étrangers dans les Yvelines et les Hauts-de-Seine, est accusée de faire subir des pressions psychologiques à ses employés et des violences verbales ou physiques aux jeunes pris en charge. Ils sont une dizaine à dénoncer les faits auprès de Mediapart.

En y repensant, Nourdine* peine encore à croire à ce que lui et d’autres jeunes ont vécu. « Non mais c’est tellement fou… », lâche-t-il en interrompant sa phrase et en détournant le regard, attablé dans un kebab au nord de Paris. À son arrivée en France il y a quelques années, il dormait non loin de là, dans l’un des campements de migrants installés sous les ponts, évacués depuis par les autorités. Après avoir été évalué et reconnu mineur, l’adolescent a été placé sous la protection de l’aide sociale à l’enfance (ASE) et donc sorti de la rue.

« La plupart des gens ont peur d’elle, poursuit-il. Ce n’est pas quelqu’un de bon. » Celle qu’il accuse sans sourciller est Mme B., la responsable de la direction « enfance et jeunes majeurs » (DEJM) de l’association Le Lien, mandatée par les départements des Yvelines et des Hauts-de-Seine pour loger et prendre soin des mineurs non accompagnés (MNA dans le jargon) pris en charge par ces collectivités, à qui revient la protection de l’enfance.

Après plusieurs mois d’enquête, Mediapart a recueilli une dizaine de témoignages, tous concordants, de certains employés de la structure et de jeunes. Ces derniers dénoncent les « pressions psychologiques » et la maltraitance dont ils disent faire l’objet.

À chaque fois, la responsable est mise en cause. Sollicitée à plusieurs reprises, Mme B. n’a pas souhaité nous répondre. Face à ces accusations, la directrice générale de l’association souligne sa « bienveillance » et les remontées positives qu’elle a pu avoir la concernant, lui apportant ainsi son soutien (lire sa réponse complète dans l’onglet Prolonger).

Mineurs isoles à Paris en juillet 2020. © Photo Julie
              Limont / Hans Lucas via AFP Mineurs isoles à Paris en juillet 2020. © Photo Julie Limont / Hans Lucas via AFP

« La façon dont elle nous parle à tous est rabaissante », jure Nourdine, évoquant des « insultes au quotidien » et des « paroles racistes »« Elle nous disait par exemple : “Vous les Noirs, vous les Africains…” Elle disait aussi : “Vous n’êtes pas chez vous ici”, sous-entendu en France ou encore “Vous n’êtes pas des singes !” quand elle voyait qu’on n’avait pas rangé notre chambre. Ses propos sont terrifiants. »

Nourdine et plusieurs autres jeunes accusent également la responsable de leur « hurler » dessus. « Une fois, elle m’a crié dessus pour rien. Elle me disait que je n’étais pas chez moi ici [au foyer], et que j’allais foutre le camp. Je suis resté à la regarder dans les yeux, sans répondre, puis je suis reparti dans ma chambre. »

« Elle aime bien crier pour nous faire peur »

Chris*, un jeune originaire d’Afrique pris en charge dans les Hauts-de-Seine, décrit un comportement similaire. « Je l’ai déjà vue crier sur des gens comme si elle allait les frapper, témoigne-t-il. Elle humiliait un pote à moi à chaque fois qu’elle venait nous voir. Elle lui disait : “Ferme ta bouche, quand je parle tu n’as pas le droit de parler.” » Il affirme avoir été lui aussi « humilié » un jour, après avoir été convoqué dans le bureau de la directrice pour avoir fait une « bêtise ». « Mme B. me parlait, je répondais : “OK, j’ai compris”, et je baissais la tête. Elle me reprochait de ne pas la regarder et de ne pas sourire. Elle aime bien crier pour nous faire peur, alors elle s’est mise à me crier dessus. Elle m’a pris en photo avec son portable et m’a dit : “Regarde comme tu es moche quand tu ne souris pas.” »

Ce jour-là, la responsable du Lien serait allée plus loin selon lui, passant à un degré de violence plus élevé : « Elle a fini par se lever, m’a attrapé par la gorge avec ses deux mains et a commencé à me secouer la tête. Elle me disait que j’étais trop têtu et demandait pourquoi je ne voulais pas changer. J’ai interpellé sa collègue, qui était juste à côté, en criant “Regardez, elle m’étrangle devant vous !”, mais elle n’a rien dit ni rien fait. Tout le monde a peur d’elle », conclut-il, désabusé.

Chris n’est pas le seul à faire état de maltraitances au sein des hébergements gérés par l’association. « Une fois, elle était en colère contre un jeune. Elle était derrière lui et l’a attrapé par le cou [en enroulant son bras autour de son cou – ndlr] tout en lui criant dessus », complète Nourdine, en mimant le geste, l’air éberlué. « Les employés de l’hôtel sont intervenus pour lui dire d’arrêter. Même si le jeune avait fait quelque chose d’anormal, elle n’avait pas le droit de faire ça ! »

Kinza*, un autre MNA passé par différents hôtels gérés par Le Lien, prétend lui aussi avoir vécu cela. Selon lui, la responsable serait devenue « plus dure » envers eux durant le confinement : « Elle nous criait dessus, elle nous parlait mal et tenait des propos racistes et violents. Une fois, alors qu’elle nous avait réunis pour nous parler, j’ai posé une question et ça ne lui a pas plu. Elle m’a dit qu’elle allait m’apprendre le respect. Elle a mis sa main droite sur mon cou, elle a serré un peu et m’a repoussé vers l’arrière. Je n’ai rien pu faire, je me suis juste défendu en répétant que je n’avais rien fait… Après ça, je me taisais et restais dans mon coin, je ne voulais plus de problèmes », relate celui qui a depuis été renvoyé du Lien et qui vit actuellement « à la rue ».

Humiliations, propos « racistes » et gestes violents

Une scène similaire à celle à laquelle a assisté Adra, une ancienne employée d’un hôtel situé à Saint-Cyr où des MNA sont placés par le Lien. « J’ai vu Mme B. attraper un jeune par le col de son tee-shirt et essayer de le soulever. Il a fallu qu’on intervienne pour qu’elle arrête… Lui la regardait sans rien oser dire. » Sans papiers à l’époque, la quadragénaire affirme avoir été exploitée par le gérant de l’établissement, qu’elle poursuit aujourd’hui aux prud’hommes avec quatre autres personnes, toutes employées sans être déclarées.

Dans son appartement situé en banlieue parisienne, sous le regard de ses deux filles, Adra sort un épais dossier, constitué avec l’aide de son avocat, réunissant les preuves de ce qu’elle avance. Photos, certificats médicaux, virements bancaires… « Je ne vais pas le lâcher. J’ai perdu 57 kilos à cause de lui, sans compter mes problèmes de dos à force de tout porter à l’hôtel. »

Embauchée initialement pour gérer la réception et de l’administratif, Adra se retrouve vite à faire le ménage, l’entretien de l’hôtel, la vaisselle et la lessive des jeunes. « Je devais aussi leur donner des médicaments alors que je ne voulais pas porter cette responsabilité. Je commençais tôt le matin jusqu’au soir. Tout ça pour 700 euros par mois. » À ses yeux, Mme B. aurait été aussi responsable que le gérant de l’hôtel : « Elle savait que j’étais exploitée et que je travaillais indirectement pour Le Lien, puisque je faisais tout pour les jeunes. Elle m’a fait croire qu’elle allait m’aider pour que je continue de travailler. Elle m’a manipulée et n’a rien fait. »

Adra revoit la responsable « tirer les cheveux d’un jeune  » en lui demandant de les couper ou en menacer un autre de « lui enlever les yeux » en positionnant ses deux doigts devant ses orbites. « Elle aime les impressionner », résume-t-elle, avant d’ajouter que les jeunes subissent un « harcèlement moral important » là-bas.

« En fait, elle n’est pas là dans l’intérêt des enfants », juge Adra, qui se remémore également des propos « racistes » dans la bouche de la responsable. « Elle n’aime pas les Noirs. Elle leur disait d’oublier leurs traditions, d’oublier tout ce qui venait de chez eux. Elle leur disait : “Il y a des toilettes ici, ce n’est pas le bled.” » D’après elle, la responsable reprochait aussi aux ados de ne pas porter de sous-vêtements. « Elle a rabaissé un jeune devant moi et lui a demandé, en tirant sur son jogging au niveau de la taille, s’il avait mis un caleçon. Puis elle s’est tournée vers moi pour me dire : “Tu sais en Afrique, ils ne portent pas de caleçon” », raconte-t-elle.

Ce même jeune, traumatisé par l’exil, aurait également été humilié car souffrant d’énurésie. « Elle lui disait, devant les autres, que ça puait et qu’il devait aller se laver. » À l’été 2020, Adra a alerté à deux reprises la Direction départementale de la cohésion sociale (DDCS) par mail pour dénoncer ses conditions de travail mais aussi le comportement de Mme B. à son égard, concluant le message en implorant de ne pas « laisser les enfants mineurs entre les mains de personnes qui ne respectent pas la loi » et leur « donnent une mauvaise éducation ». Des mails restés sans réponse.

Deux des jeunes qui se sont confiés à Mediapart assurent par ailleurs avoir constaté une retenue sur l’aide financière qui leur est versée à la fin du mois. On leur aurait répondu qu’il s’agissait d’une « punition » pour des « bêtises » qu’ils avaient pu faire. Une pratique inscrite dans le règlement selon plusieurs éducateurs interrogés.

Plusieurs alertes au CSE

Au siège du Lien, plusieurs employés ont tenté de tirer la sonnette d’alarme. C’est le cas de Julien*, éducateur spécialisé, licencié en mai 2021 pour « propos calomnieux »« J’ai dénoncé les faits de violence, appuyé par l’une de mes collègues qui a adressé un courrier au CSE [comité social et économique – ndlr]. Il y a eu plusieurs remontées faites au CSE, rien n’a été fait pour arranger la situation. Et de ce que je sais, aucun de mes collègues éducateurs n’a été interrogé », assure-t-il.

Selon plusieurs travailleurs sociaux, deux jeunes concernés par les faits de violence auraient été convoqués par la directrice générale du Lien… en présence de Mme B. Ces derniers auraient nié les faits par peur de représailles. « Une réunion d’équipe a suivi, Mme B. a demandé qui avait témoigné auprès du CSE, précisant que les personnes qui n’étaient pas d’accord avec ses façons de faire avaient la possibilité de ne plus travailler ici. Julien s’est fait renvoyer une semaine plus tard », témoigne Ines*, éducatrice au Lien.

Par souci de transparence, Julien précise qu’avant d’être licencié, lui-même a rencontré un problème avec un jeune, qui a tenté de descendre de voiture sur le périphérique parisien alors que le véhicule était en mouvement. « Je l’ai retenu, j’ai fermé la porte et lui ai remis la ceinture. J’ai eu peur pour sa vie et pour la mienne, je lui ai tiré l’oreille. Le jeune a été convoqué et recadré par Mme B., qui m’a par la suite rappelé que je n’aurais pas dû faire ça, sans s’en indigner outre mesure. Quelques semaines plus tard, après que j’ai alerté la direction sur les faits de maltraitance, Mme B. m’a ressorti cette histoire. Je lui ai rappelé qu’elle s’en prenait elle-même physiquement aux ados, ce qu’elle n’a pas nié », détaille Julien, qui affirme avoir vu la responsable mettre une tape sur la main des jeunes, les attraper par le menton ou leur tirer les cheveux.

Ines assure, elle aussi, avoir été témoin de maltraitances physiques et verbales. « Ça dure depuis des années. En entretien, elle demande au jeune de lui tendre la main et lui met une tape, elle prend fermement les plus jeunes par le menton et leur secoue la tête. Une fois, elle a tiré les cheveux d’un jeune qui avait des dreads, en disant  :“C’est quoi cette coiffure ? T’as une coiffure de fille.” » Et de compléter : « Elle leur dit aussi des choses inutiles, qui les font se sentir mal, comme “tu sers à rien”, “tu vas rien faire de ta vie” ou “tu as un problème avec moi parce que je suis une femme blanche”. » « À moi, elle disait qu’on n’était pas en Afrique ici, avec les hommes qui commandent les femmes. Ça m’énervait car c’est de la discrimination », complète Chris, le jeune déjà cité.

Océane*, une autre éducatrice, a alerté le CSE de deux faits, dont elle garde un souvenir précis, dans un document que Mediapart a pu consulter. « Une fois, je l’ai vue tirer les cheveux à un jeune au point que sa tête tombe vers l’avant. Je ne pense pas qu’il ait eu mal, mais il y avait un côté tyran, à vouloir montrer sa force. C’était dégradant et j’ai vu le visage du jeune se fermer, il était au bord des larmes. Une autre fois, elle a hurlé sur un jeune devant tout le monde pendant un long moment, jusqu’à ce que ça s’apaise. Elle est ensuite revenue à la charge, puis a prononcé une phrase qui m’a choquée : “Un jour, tu te mettras à genoux devant moi pour me remercier de ce que j’ai fait pour toi.” Le môme n’a pas bronché, il y avait au moins vingt autres jeunes dans la salle. Certains étaient sidérés, d’autres continuaient à faire leur vie. Ils n’ont pas le choix, ils savent ce qu’il se passe si Mme B. décide de les virer. »

Mineurs isoles à Paris en avril 2020. © Photo Julie
              Limont / Hans Lucas via AFP Mineurs isoles à Paris en avril 2020. © Photo Julie Limont / Hans Lucas via AFP

Selon plusieurs professionnels présents lors de la réunion d’équipe, la direction aurait défendu une « stratégie de théâtralisation »« On nous a dit que c’était une approche expérimentale. Je vis très mal ce qui arrive aux jeunes, parce que notre mission première est de les protéger. Mais il y a un tel climat de peur que lorsqu’on voit des actes maltraitants, il y a de la sidération, on ferme les yeux de peur de subir le courroux de la direction », explique Greg*, un autre travailleur social de la structure, qui confirme des faits de maltraitance verbale et physique sur les MNA.

Il ajoute qu’une enquête interne aurait été déclenchée par le CSE, mais serait « biaisée » : « La présidente du CSE [directrice générale du Lien – ndlr] est très amie avec Mme B. Elle cautionne tous ses agissements. Tout fonctionne à l’affect dans cette structure », dénonce-t-il.

Contactés, les représentants du personnel affirment que depuis son élection fin 2018, le CSE a « toujours rempli son rôle de dialogue social auprès de l’ensemble des salariés du Lien, en faisant remonter systématiquement auprès de la directrice générale les problèmes ou questions soulevées par les salariés » – sans confirmer si une enquête a bien été diligentée – et nous renvoient vers la direction générale « compte tenu du devoir de confidentialité vis-à-vis des salariés ».

La directrice générale du Lien, Christine Baudère, nie quant à elle l’ouverture d’une quelconque enquête. Elle ne pouvait cependant ignorer les accusations portées à l’égard de la responsable de la DEJM : le procès-verbal d’une réunion du CSE datant du 9 avril 2021, signé de sa main, fait état de salariés ayant « fait remonter leurs interrogations quant à certaines pratiques qui auraient été constatées au sein de la DEJM ». L’employeur y vante le travail réalisé par la DEJM – son « professionnalisme » ou sa « bienveillance » – avant d’insister « pour que de tels propos non fondés, graves et inutilement injurieux cessent immédiatement ».

« Il n’y a pas un mois qui passe sans qu’un collègue démissionne »

Sollicitée par Mediapart à plusieurs reprises, la responsable de la DEJM n’a pas répondu à nos questions. La directrice générale du Lien a tenu à rappeler, dans un exposé général sans réponse aux points précis sur lesquels nous l’avons interpellée, que l’association place « au-dessus de tout l’intérêt de ces adolescents, demandant à [leurs] collaborateurs travaillant auprès d’eux un réel engagement, le respect d’un cadre de travail exigeant s’exerçant dans le contexte de la Protection de l’enfance ». Une mission « à forte charge émotionnelle, avec la nécessité de couvrir tous les besoins des jeunes qui sont isolés sans parents, dans une prise en charge 24/24h et sur 365 jours de l’année ».

« La directrice de l’Enfance, mise en cause, a forgé son expérience auprès des familles relogées dans les débuts du Lien, ajoute-t-elle. Certaines d’entre elles exprimaient leur reconnaissance du soutien attentif qu’elle leur portait soulignant sa bienveillance. De la même façon, […] je suis souvent frappée de la façon spontanée dont [de nombreux adolescents] parlent d’elle comme d’un repère sécurisant et avec un profond respect ».

Sollicité par Mediapart, le département des Yvelines n’a pas répondu à l’heure où nous publions cet article. Celui des Hauts-de-Seine indique qu’il « n’a pas été informé à ce stade d’une enquête interne » et qu’il a été « demandé à l’association de [lui] communiquer l’ensemble des éléments lorsque celle-ci sera finalisée ».

Dans son rapport 2020 établi dans le cadre de la mission de contrôle de l’ASE des Hauts-de-Seine, l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) mentionne Le Lien sans faire état du mal-être des jeunes, précisant que les « conditions matérielles, éducatives et sanitaires sont apparues très positives ».

L’inspection du travail aurait par ailleurs visité la structure à la fin juin 2021. Plusieurs employés, anciennement ou actuellement en poste au Lien, dénoncent aussi un climat de « terreur » pour le personnel, se disant victimes de « pressions psychologiques » au quotidien, avec des cas de burn-out et des arrêts maladie répétés, conduisant certains à partir.

« Il n’y a pas un mois qui passe sans qu’un nouveau collègue démissionne, souvent à cause du fonctionnement de la DEJM. La directrice a un rapport à une toute-puissance, des conduites arbitraires, des réactions qui font que les collègues se murent, se terrent et sont terrorisés face à elle », indique une professionnelle de santé employée au Lien, ajoutant que « beaucoup de personnes sont en souffrance » au sein de la structure.

Pour elle, les remontées faites au CSE ont été, au moment de la réunion, « tout simplement annulées »« C’est une aberration totale : il n’y a pas eu d’écoute, pas d’instance pour protéger les employés. Comment agir pour la dignité des jeunes si nous ne sommes pas nous-mêmes considérés ? Les personnes sont isolées et chacun tient comme il peut. »

« C’est un tyran, tranche Ines, l’éducatrice, à propos de la responsable de la DEJM. À deux reprises, elle a hurlé sur des collègues en réunion devant tout le monde alors que ce n’était pas justifié. Elle en a fait pleurer une, puis lui a dit : “Tu vois, t’es pas capable de parler sans pleurer.” Elle lui avait même dit qu’elle n’était pas faite pour être éducatrice. Une bonne partie du personnel (éducateurs, référents santé, techniciens, assistants administratifs, cadres) s’en est pris plein la tronche au moins une fois en réunion. » Et Greg d’ajouter : « Mme B. exerce des pressions psychologiques sur les collaborateurs, elle aime avoir de l’emprise sur eux. J’ai vu des salariés sortir en larmes de son bureau. »

La direction défend la « bienveillance » de la responsable mise en cause

Cathy*, une ancienne employée partie « à cause de ce climat », évoque un « management par la peur »« J’ai dénoncé le harcèlement dont ma collègue et moi faisions l’objet. Tout a été étouffé, j’ai laissé des traces au niveau de la médecine du travail. »

« Il faut rentrer dans son moule, poursuit Ines. Si elle n’aime pas notre personnalité, elle fait presque tout pour qu’on parte. » Océane parle elle aussi de « tyrannie » et évoque une ambiance « pesante »« On a la pression quand elle est là. Par des phrases cinglantes ou un simple regard, elle peut imposer quelque chose de très particulier. Elle prend un malin plaisir à faire taire quelqu’un, les employés comme les jeunes, devant l’ensemble d’un groupe. Beaucoup de gens se taisent parce qu’ils ont peur. »

La directrice générale de l’association, qui rappelle que sa « porte est toujours ouverte pour d’éventuelles demandes de médiation ou d’arbitrage », estime que les équipes ont « accompagné l’évolution du Lien au fil des années, de façon très stable »« Beaucoup de salariés au Lien ont entre dix et vingt ans d’ancienneté, ce qui est rare dans le contexte du travail aujourd’hui. Les valeurs qui ont été au cœur de notre création sont notre ADN et nous y sommes tous très attachés. Le management exercé s’inspire de ces valeurs », assure Christine Baudère.

Nourdine, l’un des MNA, prêt à « porter plainte contre Mme B. », a tenté de se rassembler avec d’autres jeunes. En vain. « Quand on a parlé de mener une action collective, certains camarades se sont défilés. J’ai laissé tomber la plainte car il n’y avait pas assez de gens décidés. » « Je connais des jeunes qui ont voulu la dénoncer, abonde Chris. Moi-même, je lui avais dit qu’elle nous faisait souffrir et elle avait répondu qu’on était comme ses enfants. Mais ma mère ne m’aurait jamais fait souffrir comme ça ! » De son côté, Kinza affirme lui aussi avoir été perdu face à une telle situation : « Où aller se plaindre, comment faire ? Les autres jeunes me disaient que c’était elle la cheffe et que si je me plaignais, j’aurais des problèmes. »

« Je ne veux pas que d’autres jeunes subissent la même chose »

Plus nuancée, la professionnelle de santé déjà citée souligne un « vrai paradoxe » dans la vie de l’association : « Quelques jeunes se sont confiés sur des violences verbales et psychologiques, d’autres se disent contents de la prise en charge, parce qu’ils ont connu la rue, la traversée en mer, la prison ou la Libye, et ne réagissent pas forcément à la violence qu’ils peuvent retrouver ici. Du côté des employés, on voit qu’il y a des dysfonctionnements et des choses inadaptées, mais on est tous passionnés et on tient comme ça, les équipes arrivent malgré tout à travailler et la plupart des jeunes s’en sortent. Il y a aussi des choses positives au sein de la DEJM, et les méfaits sont tolérés parce que ça semble fonctionner », observe-t-elle, relevant « l’implication » de la responsable du service, qui ne se rend peut-être pas compte, à ses yeux, « de la violence que représente sa stratégie de “théâtralisation” ».

Contactés par Mediapart, plusieurs autres MNA pris en charge par Le Lien ont préféré garder le silence, sans nier les faits de violence reprochés à Mme B. « Une dizaine de jeunes m’avaient confié avoir des choses à dénoncer, mais ils sont régulièrement menacés d’être remis à la rue, et Le Lien a tous les moyens de trouver un argument pour le faire », assure Cathy, l’ex-employée. « Je veux que ça s’arrête. On ne vient pas ici [en France] pour faire du mal ou tuer des gens, alors quand on cherche à s’intégrer, il faut qu’on nous aide un minimum. Je ne veux pas que d’autres jeunes subissent la même chose », clame Nourdine.

« Dommage », aux yeux d’Océane, que l’image de la structure soit ainsi entachée malgré les efforts fournis par le personnel. « Il y a des professionnels expérimentés, bienveillants, impliqués dans leur travail, mais aussi des infrastructures très intéressantes, comme des appartements en autonomie, qui permettent aux jeunes de s’inscrire dans différents projets de vie adaptés. Il faut que Le Lien et les équipes compétentes puissent continuer de travailler, mais que les agissements de la direction changent », conclut l’éducatrice. Un sentiment partagé par Greg, qui maintient que l’association « doit poursuivre son activité », mais « dans de meilleures conditions ».

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Sans-abris sur la très chic place des Vosges

Paris

Sans-abris sur la très chic place des Vosges : «La seule façon de se faire entendre, c’est d’occuper des lieux»

Entre 400 et 600 personnes sans abri sont regroupées sur la place des Vosges, sous la houlette d’associations qui réclament des solutions d’hébergement pour tous. Elles devraient passer la nuit sur place.

par Eva Moysan

publié le 29 juillet 2021 à 19h34

Des tentes rouges, vertes et grises sont plantées dans le square propret de la très chic place des Vosges. C’est au cœur du IVe arrondissement de Paris que le collectif Réquisitions – dont le DAL ou Utopia 56 – a décidé d’organiser sa septième installation. Leur but : rendre visible la situation des personnes sans abri dans la capitale et leur trouver une solution d’hébergement. Entre 400 et 600 d’entre eux sont sur la place reconnaissable à ses immeubles en brique rouge.

Loin des ensions policières comme sur la place de la République, en novembre dernier, l’ambiance est légère en ce jeudi après-midi estival. Des enfants jouent dans la fontaine qui s’est remplie de mousse, des vacanciers se posent dans l’herbe un livre à la main, à côté de jeunes sans abri, la mine fatiguée. Une femme âgée, dont le sac en plastique siglé d’une marque de luxe signale un achat récent, traverse l’allée centrale, manifestement interloquée. Un peu plus loin, un groupe de bénévoles se lance dans une distribution de sandwiches. Trois jeunes lycéens observent, un peu amusés, ce mélange des genres en dégustant leurs glaces.

«Seule façon de se faire entendre»

Les associations du collectif ont prévu d’occuper le square tant qu’une solution d’hébergement n’aura pas été proposée à toutes les personnes sans-abri présentes. «On envoie régulièrement des alertes aux pouvoirs publics mais on n’a jamais aucune réponse. La seule façon de se faire entendre, c’est d’occuper des lieux», résume Kerill Theurillat, coordinateur de l’antenne parisienne de l’association Utopia 56. Il demande l’application de mesures de réquisitions des logements vacants, une mesure peu coûteuse qui pourrait mettre à l’abri des milliers de personnes dans la capitale, selon lui.

Les militants ont rassemblé les personnes qu’ils suivent régulièrement, habituellement disséminées dans la capitale et surtout dans la banlieue nord. Des petits groupes se sont formés. Une bande de jeunes d’origine africaine esquisse quelques pas de danse sur la chanson Ramenez la coupe à la maison. Ce sont des mineurs exilés que suit l’association Timmy. La plupart d’entre eux ont été décrétés majeurs lors du premier entretien réalisé par la Croix-Rouge et ont déposé un recours devant le tribunal pour essayer de prouver qu’ils ont moins de 18 ans.

C’est le cas d’un jeune camerounais, qui ne préfère pas donner son prénom et propose qu’on l’appelle Killian, «comme Mbappé !» s’enthousiasme un autre. Il est à la rue depuis le 16 juillet, après trois mois à l’hôtel. «C’est très dur, je dors mal, je fais des cauchemars», raconte-t-il. Killian montre une sorte de pustule, sur son doigt, qui le fait souffrir. Il s’est blessé dans la rue et il n’arrive pas à la soigner. «Je veux juste aller à l’école, faire une formation et travailler dans la mécanique», réclame-t-il, le regard un peu désespéré.

La présidente de l’association Timmy, Espérance Minart, dénonce une politique «irresponsable», qui pousse les jeunes sans ressources dans les bras des réseaux de trafiquants. Elle déplore que l’Aide sociale à l’enfance (ASE), «qui devrait les prendre en charge», se repose sur le travail des associations et de leurs bénévoles. Elle fait le même constat qu’Utopia 56 : seules les installations sur les places publiques fonctionnent pour qu’on fournisse un logement à ces jeunes sans abri.

Omba Chanty s’est installée dans une tente dans un coin plus familial. Cette Congolaise d’une quarantaine d’années est à la rue avec ses quatre enfants depuis un mois et demi, après le rejet de sa demande d’asile. En ce moment, ils dorment tous ensemble près de Bercy dans des tentes. Mais cette situation ne peut plus durer : «Mes enfants vont à l’école depuis 2019, ils ont besoin de stabilité.» L’une de ses filles court dans tous les sens, ses tresses aux perles multicolores tressautant dans les airs. A mesure que la rentrée approche, Omba s’inquiète. «Ça peut vraiment dérouter les enfants dans leur apprentissage», s’alarme-t-elle.

L’après-midi s’écoule et les discussions de relogement avec la préfecture avancent lentement. Les associatifs se résignent déjà à passer la nuit sur place mais espèrent une proposition d’hébergement demain. «Il faut une solution rapide, quitte à passer par des gymnases dans un premier temps», prône Léa Filoche, adjointe à la mairie de Paris en charge des solidarités, qui a fait le court déplacement depuis l’hôtel de ville. Elle espère que le square, qui doit fermer à minuit, garde ses portes ouvertes toute la nuit. «On ne peut pas enfermer les gens», estime-t-elle.

L’adjointe est également venue sur la place en espérant que cela convainc les services de police de ne pas intervenir. «Une vraie crainte», même si elle note que les forces de l’ordre se font discrètes. Après une première ronde lors de l’installation des tentes, les uniformes ont vite disparu de la place.

Tokyo : l’équipe des réfugiés, de la lutte au rêve olympique

Libération, par Léa Masselin

publié le 23 juillet 2021 à 10h15

Pas moins de 29 athlètes réfugiés, originaires de 11 pays, concourront sous le drapeau olympique lors des Jeux de Tokyo, à l’instar de la cycliste afghane Masomah Ali Zada, «petite reine de Kaboul».

Pour certains athlètes, participer aux Jeux olympiques relève avant tout d’un acte politique. C’est en tout cas ainsi que Masomah Ali Zada qualifie sa participation au plus grand événement multisports de la planète. Pas dans n’importe quelle équipe : elle fait partie des 29 athlètes qui concourront dans l’équipe olympique des réfugiés, à partir du 24 juillet, à Tokyo. «[Cet événement] sera un symbole d’espoir et rendra le monde plus conscient. C’est aussi une manière de montrer à la communauté internationale que les réfugiés sont nos frères et sont un enrichissement pour la société», a déclaré Thomas Bach, président du Comité international olympique (CIO), à l’origine de l’initiative, en partenariat avec le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR). L’agence des Nations unies estime que plus de 80 millions de personnes sont déracinées à travers la planète.

Parcours semé d’embûches

Lors de la cérémonie d’ouverture, ce 23 juillet, les athlètes originaires de 11 pays – République démocratique du Congo (RDC), Erythrée, Iran, Soudan, Irak, Syrie, Venezuela… – ne défileront donc pas derrière le drapeau d’une nation, mais des Jeux olympiques eux-mêmes. Ils affronteront 205 équipes nationales dans 12 sports : l’athlétisme, la lutte, le badminton, la boxe, le canoë, le cyclisme, la natation, le judo, le karaté, le taekwondo, le tir sportif et l’haltérophilie.

Pour la cycliste Masomah Ali Zada, dont le parcours a été semé d’embûches, participer à l’expérience olympique est le rêve d’une vie. Née en Afghanistan, la «petite reine de Kaboul», du nom d’un documentaire qui lui a été consacré, a fui son pays en 2016 pour la France. Cette année-là, les talibans multiplient les attentats suicides contre les forces afghanes. «Quand ils sont arrivés, ils ont empêché les femmes d’aller à l’école et au travail. Pour eux, elles devaient rester à la maison», se souvient-elle, dans un français à la sonorité afghane. Impossible de porter des vêtements de sport ou de faire du vélo, une discipline qu’elle a débutée en Iran lors de ses premières années d’exil, sous l’œil bienveillant de son père. «A mon retour en Afghanistan, c’était plus dur. Dans la rue, parce que nous étions des femmes, certaines personnes nous menaçaient, insultaient et même nous jetaient des pierres», ajoute, dans une vidéo sur son parcours, celle qui est désormais étudiante en génie civil à Lille.

«Sacrifié leur vie»

Cette douloureuse expérience de l’exil a été vécue par l’ensemble des membres de l’équipe. L’athlète Tachlowini Gabriyesos a fui l’insécurité en Erythrée à l’âge de 12 ans, en 2010, pour s’installer en Israël ; la nageuse syrienne Yusra Mardini a quitté Damas en août 2015 pour Berlin ; le champion de judo Popole Misenga a fui l’est de la RDC, dévasté par la guerre civile, avant de demander l’asile au Brésil, en 2013. Comme cinq autres athlètes, le Congolais faisait partie de la première équipe de réfugiés de l’histoire, lors des Jeux olympiques d’été à Rio, en 2016, alors que l’Europe faisait face à l’afflux de près d’un million de personnes fuyant les guerres, notamment au Moyen-Orient.

Une nouvelle fois, la composition de cette équipe a été basée sur deux critères principaux : la performance de l’athlète et son statut de réfugié confirmé par le HCR, soit une personne chassée de son pays par le conflit ou la persécution et qui nécessite une protection internationale. «Il faut se rappeler que tant de réfugiés ont sacrifié leur vie. Nous sommes le symbole d’une lutte», avait déclaré le coureur éthiopien Yonas Kinde à l’issue de la compétition, il y a cinq ans. Une lutte que compte poursuivre Masomah Ali Zada cette année : «Je ne pensais jamais pouvoir participer aux Jeux olympiques, mais j’ai continué à rêver, à faire du vélo et à travailler dur. Et maintenant, j’ai réussi.»

Sur l’île grecque de Kos, la détention des demandeurs d’asile est quasi systématique

Par Marina Rafenberg 

Publié le 24 juillet 2021 à 02h52, mis à jour hier à 17h57

Depuis la fin 2019, presque tous les nouveaux arrivants sont mis en détention dans le seul centre de rétention de la mer Egée. Les ONG craignent que cette pratique ne soit étendue aux autres îles, où de nouveaux camps fermés sont en construction.

« C’était comme un cauchemar sans fin, je ne trouvais plus le sommeil. » Karim (les prénoms ont été modifiés par souci d’anonymat), 13 ans, a été enfermé pendant plus de cinq mois dans le centre de rétention del’île grecque de Kos, avec sa mère, sa sœur de 14 ans et son frère de 8 ans. Après le rejet de sa demande d’asile par les autorités, la famille syrienne a été déplacée dans une autre partie du camp, située sur les hauteurs d’une colline aux arbustes épineux, à 3 km du paisible village de Pyli.

Cloîtrés dans un conteneur blanc avec une minuscule fenêtre, ils ne pouvaient ni sortir, ni avoir de contacts avec le monde extérieur, suivre des cours, recevoir des ONG ou des avocats. « Quand la police nous a annoncé que nous pouvions rester encore un an dans cette prison, j’ai pleuré, je n’arrivais pas à m’arrêter… », raconte l’adolescent, encore traumatisé. Submergé par le stress et l’ennui, Karim ne peut même plus passer d’appel vidéo avec son père, qui se trouve en Allemagne. Les policiers détruisent toutes les caméras des téléphones portables des migrants. « Personne ne raconte ce qu’il se passe à l’intérieur. La nourriture distribuée est périmée. Un homme est mort lors de notre séjour. Mes enfants étaient terrifiés et me demandaient si, nous aussi, nous allions mourir ici… », relate, émue, la mère, Sarah.

 Macky Diabete, 44 ans, un ressortissant guinéen, est décédé à la suite d’une occlusion intestinale à quelques mètres d’eux. Une enquête sur les circonstances de sa mort a été ouverte. Selon Amin, détenu pendant dix-huit mois dans ce même centre et interrogé par l’ONG Refugee Support Aegean (RSA), « pendant trois jours, il suppliait pour qu’on l’emmène voir un docteur, les policiers lui répondaient qu’il n’y avait pas de voiture pour le transporter ni de médecin capable de se déplacer ». Quelques jours après, un Kurde de 24 ans s’est suicidé dans le camp de rétention de Corinthe, à 80 km d’Athènes.

La détention comme norme

Pendant sa détention, Karim « a déjà pensé au pire. Il a eu de nombreuses attaques de panique et il ne s’est pas alimenté pendant plusieurs jours », avoue Sarah. Aucune aide psychologique ne lui a été proposée. Seuls un médecin et une infirmière leur ont rendu quelques fois visite et leur ont recommandé de prendre des « somnifères ».

Le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) a pointé le manque d’aide légale gratuite. « Ces centres de rétention sont une zone grise, où les demandeurs d’asile ne savent pas combien de temps ils doivent rester, ni pourquoi ils s’y trouvent, puisqu’ils n’ont commis aucun crime », souligne l’association d’aide juridique Equal Rights Beyond Borders. « Nous devenons fous. Depuis dix-huit mois que je suis ici, j’ai déjà assisté à trois tentatives de suicide et c’est nous, les autres détenus, qui les avons empêchés d’aller jusqu’au bout, pas la police », rapporte Amin.

Depuis la fin de l’année 2019, quasiment tous les nouveaux arrivants sur l’île de Kos sont placés en détention, alors que celle-ci doit normalement être un dernier recours, d’autant plus pour les mineurs. Après la mise en place de l’accord entre l’Union européenne et la Turquie en 2016, les demandes d’asile des Syriens sont rejetées non pas parce qu’ils ne sont pas éligibles à l’asile mais parce qu’ils doivent demander l’asile en Turquie, qui a été désignée comme un « pays tiers sûr ». Dans les quatre autres « hot spots » de la mer Egée, une mesure de restriction géographique interdit aux candidats déboutés de quitter les îles. Mais, à Kos, la détention est privilégiée.

Fin avril, toutefois, après neuf mois de pressions du HCR et des ONG, toutes les familles se trouvant dans le centre de rétention ont à nouveau rejoint le camp principal. Depuis le mois de mai, Karim a repris le chemin de l’école gérée par l’ONG Arsis, avec 55 autres camarades. Son temps de sommeil a été augmenté. Mais la famille n’a toujours droit qu’à cinq heures de promenade par semaine hors de l’enceinte.

« Ils sont exclus du système d’accueil »

Depuis mars 2020, il n’y a pas eu une seule réadmission en Turquie. Le service d’asile grec continue néanmoins de rejeter sommairement les demandes d’asile des Syriens. « Selon la loi grecque sur l’asile (4363/2019) et la directive européenne (2013-32/UE), si le pays tiers refuse de reprendre la personne, l’Etat accueillant la personne doit examiner sa demande d’asile sur le fond », explique pourtant Equal Rights Beyond Borders.

« Les Syriens arrivés dans les hot spots grecs se sont retrouvés soit arbitrairement détenus, soit dans une situation de vide juridique et de dénuement. Ils sont exclus du système d’accueil, n’ont droit ni à une aide financière, ni de travailler », poursuit l’ONG. L’organisation est également préoccupée par une nouvelle décision ministérielle prise il y a un peu plus d’un mois : désormais, la Turquie est désignée comme un pays tiers sûr non seulement pour les Syriens, mais aussi pour les Afghans, les Bangladais, les Pakistanais et les Somaliens. « Cela va affecter environ 70 % des demandeurs d’asile en Grèce. Le nombre de personnes laissées dans les limbes juridiques devrait prochainement se multiplier de façon exponentielle », notent les juristes.

Autre source d’inquiétude pour les défenseurs des droits de l’homme : les nouveaux camps en construction sur les îles de la mer Egée face à la Turquie, qui feront la part belle à la détention. A Kos, les ouvriers s’activent. Des barbelés, des miradors avec leurs caméras de surveillance et des drones ultramodernes sont graduellement disposés autour de la structure déjà existante. Ici, un nouveau centre plus grand comprenant un supermarché, une école et une infirmerie doit voir le jour dans quelques mois. Sarah est effrayée : « Plus aucune raison de sortir ne nous sera donnée. »

Les Welcome day

Les Welcome day c’est quoi ?

Les Welcome day sont un début de réponse à une réflexion est menée au sein du réseau de la PSM concernant l’accueil et la formation des nouveaux et nouvelles bénévoles et des personnes en service civique.

Il s’agit d’une formation interassociative qui a lieu tous les mois à Calais pour accueillir les nouvelles et nouveaux bénévoles qui s’engagent dans les associations qui viennent en aide aux personnes exilées à Calais. La PSM est motrice sur la facilitation et la coordination de ces temps, qui permettent aux associations de sortir de l’urgence. Les Welcome Day participent en effet à la transmission de savoirs, et renforcent le travail inter-associatif.

La formule du Welcome day : sur une demi-journée, le Welcome Day est pris en charge par un trinôme de bénévoles d’associations différentes, à partir d’un support de formation commun, actualisé régulièrement. Ce support contient des éléments sur l’histoire du Calaisis, les acteurs et actrices de terrain (qui-fait-quoi sur place), ainsi que des notions de « safeguarding » (« prendre soin de soi et des autres ») et une réflexion sur l’engagement bénévole à Calais. Des outils d’éducation populaire sont mobilisés dans cette nouvelle formule, pour rendre les bénévoles participant.e.s de ce temps, et que chacun.e puisse y amener ses savoirs et expériences au pot commun. L’animation est faite en français et en anglais, pour accueillir les bénévoles de tous horizons.

Si d’autres territoires à la frontière souhaitent créer un Welcome day pour leurs bénévoles, c’est très bienvenu, la PSM peut venir accompagner cette démarche d’accueil et de prise de recul.

La création et l’évolution des Welcome day

Ce travail a été initié dès 2017 par les salarié.e.s de la PSM qui ont rencontré plusieurs associations du réseau afin de comprendre comment elles accueillaient leurs bénévoles, partageaient les bonnes pratiques, échangeaient sur ce qui fonctionne mal. Cela a permis de capitaliser différents outils et de dresser plusieurs pistes de travail.

La première réunion de préparation d’un cycle de formation a eu lieu en novembre 2018. Il a été décidé d’organiser un atelier par mois, à destination de l’ensemble des membres du réseau, avec une animation tournante, en français et en anglais. Il s’agissait alors, dans un cadre convivial, que les bénévoles puissent se rencontrer, comprendre qui fait quoi, comment et vers où orienter les personnes exilées, et pouvoir également approfondir une thématique : les « Welcome Day » étaient nés !

Après une série de Welcome Day thématisés et animés à chaque fois par une association de janvier à juin 2019, un bilan en juillet 2019 par les associations calaisiennes a privilégié une formule moins centrée sur l’approfondissement d’une thématique mensuelle, et plus pensée comme un kit « clé en main » à destination des nouveaux et nouvelles bénévoles et reproductible à l’identique en fonction des arrivées.

Le Tribunal Administratif rejette la requête de la Commune de Calais concernant l’expulsion du site dit de ‘BMX’ à Calais

Le 18 mars 2021, une demande d’expulsion par la Commune de Calais a été affichée sur le site dit du « BMX » [rue du Petit Courgain, à Calais]. Il s’agissait d’un référé mesures utiles avec une audience prévue le 23 mars 2021. Ledit campement, est un lieu où (sur)vit la communauté érythréenne, dont près de 200 personnes ; majoritairement des hommes seuls mais aussi des enfants et des femmes. Par une décision du 26 mars 2021, le Tribunal Administratif rejette la requête de la Commune.
Nous tenons toutefois à dénoncer certains préjugés entendus lors de l’audience.
Premièrement, les associations, telles que la Cabane Juridique, ne sont pas payées par le contribuable et ne tirent aucun profit de la situation d’errance des personnes exilées. De plus, les associations font le travail de l’État et ont pour vocation à disparaître lorsque l’État remplira ses obligations. En second lieu, la Commune ne fait pas généreusement le minimum concernant l’accès aux droits et besoins fondamentaux mais elle a été condamnée par le Conseil d’État pour cela. Quant aux ‘mises à l’abri’, ces dernières doivent être volontaires. En aucun cas, mise en place le jour d’une
expulsion escorté par une armada de CRS avec pour autre possibilité que le commissariat voire le centre de rétention administratif. Les CAES [centres d’analyse et d’examen des situations] sont de fausses solutions. En effet, il s’agit uniquement d’une remise à la rue des personnes en raison de leur situation administrative qui vise à éloigner les personnes exilées de Calais plutôt que d’un élan humanitaire des autorités. Pour rappel, vivre dans une tente sur un terrain boueux n’est pas un choix et encore moins un caprice. Troisièmement, la parole des associatifs doit avoir autant de poids que celle de la préfecture. En effet, lorsque des chiffres sont avancées par une partie sur le nombre de personnes hébergées au 115 et que l’autre partie dénonce la saturation du service, il est demandé de vérifier la méthode de décompte et d’analyse.
Pour conclure, il s’agira d’une véritable victoire. En effet, nous n’aurons pas un copié/collé d’une précédente décision avec un délibéré de plus de 4 heures.
Ce site particulier a été désigné par l’État comme le lieu où s’applique le « socle humanitaire ». En effet l’entièreté des associations y interviennent (associations indépendantes et associations mandatées par l’État) pour y permettre l’accès
au soin, au droit, à la nourriture, à l’eau, aux sanitaires, aux douches, à l’information, l’accompagnement sociojuridique des mineurs, …Le terrain fait l’objet d’un harcèlement étatique quotidien. En effet, des convois, toutes les 48 heures, dans le cadre d’infractions constatées en flagrance, interviennent dans la matinée pour expulser les lieux de vie : forcer les habitant.e.s à être levés et déplacer leurs tentes. Par ailleurs, nombreuses violences et abus policiers constatés : violences physiques, destruction des provisions d’eau, éclairage en pleine nuit, … Hormis le court temps de préparation à l’audience [soit deux jours pour se constituer, conclure et apporter des pièces], 4 habitants soutenus par la Cabane Juridique et Utopia 56, ont été représentés par Maître Eve Thieffry. Dans sa décision du 26 mars, la juge a rejeté les arguments
de la Commune sur l’urgence et l’utilité de la mesure. En effet, il n’est pas démontré que le campement porte atteinte à la salubrité publique et soit contraire à la dignité humaine. Il n’est, non plus, démontré l’impossibilité d’accès aux terrains de sport ni que le campement porte nuisance au voisinage ou le coût excessif du nettoyage du site.

Pourquoi des mineurs non accompagnés ont fui leur pays

https://www.mediapart.fr/journal/international/190221/bord-de-l-ocean-viking-pourquoi-les-mineurs-non-accompagnes-ont-fui-leur-pays

A bord de l’«Ocean Viking», pourquoi les mineurs non accompagnés ont fui leur pays

 PAR 

Lors de ses deux rotations en 2021, du 11 au 25 janvier, puis du 2 au 7 février, l’Ocean Viking a recueilli 254 mineurs non accompagnés, soit près du tiers des personnes secourues. Certains fuient la dictature de leur pays, la pauvreté ou un mariage forcé, d’autres aspirent à la mobilité. Ils embarquent seuls à bord de canots pneumatiques dans l’espoir d’une vie meilleure.

Serviette violette enroulée sur la tête, sweat-shirt bleu marine sur les épaules et couverture sur les jambes, Mohamed observe, en silence, les allées et venues sur le pont de l’Ocean Viking. La veille, les marins-sauveteurs du navire humanitaire l’extirpaient du canot pneumatique surchargé qui le transportait depuis les côtes libyennes vers les portes de l’Europe.

« J’ai etrès peur, j’ai risqué ma vie dans ce bateau. On est partis de Zouara le matin, les Libyens nous ont entassés dans le bateau, on devait être une centaine. Au début, la mer était calme mais elle a commencé à s’agiter ensuite », raconte-t-il, les yeux écarquillés et les sourcils levés, comme s’il revivait l’espace d’un instant l’impressionnante épopée.

 

Mohamed, 17 ans, veut s'installer en France, dans son «pays de rêve». © NBMohamed, 17 ans, veut s’installer en France, dans son «pays de rêve». © NB

 

Mohamed a 17 ans. Il quitte la Guinée un an et demi plus tôt, en passant d’abord par le Mali, puis Blida en Algérie, où il travaille plusieurs mois sur les chantiers de construction tenus par des travailleurs chinois (lire notre enquête à ce sujet), comme de nombreux jeunes rencontrés à bord du navire humanitaire. En Libye, il tente de traverser la Méditerranée à trois reprises mais échoue toujours in extremis« Le plus souvent, la police nous a arrêtés sur le rivage. Je me suis retrouvé en prison à chaque fois. »

Depuis qu’il a quitté « l’enfer libyen » (que Mediapart raconte ici), Mohamed nourrit l’espoir de rejoindre la France, son « pays de rêve ». Il est le cadet d’une fratrie de quatre et doit endosser la responsabilité de faire vivre sa famille restée au pays. « Parfois, les mineurs sont envoyés par leur famille et sont chargés de lui fournir un revenu complémentaire », analyse François Gemenne, chercheur et spécialiste des migrations.

Pour d’autres, la migration représente une « sorte de rite de passage » : « Ils partent seuls, à l’aventure, parce qu’ils ont vu des amis ou des cousins partir. Et puis il y a ceux qui se trouvent dans des situations personnelles désespérées et qui tentent de partir car c’est la seule alternative. Pour eux, c’est une question de survie. »

« Mon père est décédé en 2015 et on s’est retrouvés dans une situation difficile. Mon grand frère est resté auprès de ma mère pour l’aider, c’est donc moi qui suis parti », lâche Mohamed d’un ton entremêlant candeur et pragmatisme. Il triture le bracelet jaune qui entoure son poignet et expose sa minorité aux yeux de tous, puis ajoute : « En France, j’aimerais étudier et travailler pour les aider. »

Souvent, la famille assure le début du voyage et le jeune doit ensuite travailler pour financer chaque nouvelle étape, créant des migrations « étalées dans le temps et dans l’espace » s’agissant des Subsahariens, explique François Gemenne. « C’est un vrai investissement. Lorsque la famille envoie l’un des fils à la ville ou à l’étranger, les proches se cotisent pendant plusieurs mois et cela constitue une obligation de réussite à la migration pour l’adolescentqui sait qu’il ne peut pas échouer. C’est une assez grande responsabilité. »

Le lendemain, dans le conteneur servant d’abri aux femmes et aux enfants, Aminatou*, 16 ans, avance en tapant des mains et en remuant la tête, laissant sa voix suivre les chants a capella des migrantes qui l’entourent. « Tiens-moi, tiens-moi par la main, je vais te suivre ohohhh. Si tu me laisses, les anciens vont me tuer ! », implore le cercle dansant, qui s’est formé inopinément et près duquel des enfants se trémoussent.

Un moment de grâce auquel la jeune fille s’adonne, le visage inexpressif, dans une ostensible indifférence. Cette matinée marque le début du débarquement au port d’Augusta, en Sicile, pour les personnes secourues par l’Ocean Viking les 21 et 22 janvier derniers. Aminatou a échappé à son passé et ignore tout de son avenir. À l’issue de la danse, elle s’assoit en tailleur sur le sol, de son corps chétif habillé de vêtements amples, et ajuste d’une main la capuche jaune qui lui couvre la tête.

 

Aminatou* a quitté la Guinée à l'âge de 16 ans pour échapper à un mariage forcé. © NBAminatou* a quitté la Guinée à l’âge de 16 ans pour échapper à un mariage forcé. © NB

 

« Jusqu’à présent, mes parents ne savent pas où je suis », confie-t-elle. Ses yeux pleins d’innocence fixent un moment le sol, puis elle reprend : « J’ai fui ma famille à cause d’un mariage forcé. Mes parents sont pauvres et je suis leur seul enfant. Ils ont voulu me marier à un homme âgé de 45 ans qui avait promis de subvenir à nos besoins. Je n’ai pas pu. »

Près de son village en Guinée, l’adolescente rencontre un homme à qui elle raconte son histoire. Celui-ci l’emmène au Mali, puis en Algérie, où il l’abandonne à son sort. « Je n’avais jamais quitté mon pays avant. J’ai rencontré d’autres Africains [subsahariens – ndlr] qui voulaient se rendre en Libye et ils m’ont proposé de les suivre », relate Aminatou.

Arrivée à Tripoli en mai 2020, durant le mois de ramadan, elle est enfermée dans une pièce et réduite à l’état d’esclave sexuelle. Nue, sans matelas ni couverture, elle est violée « tous les jours » durant trois mois par des hommes. « Ensuite, ils m’ont emmenée dans un autre endroit où il y avait plus de monde. Là, les Arabes nous ont vendus à d’autres et on s’est retrouvés en prison. »

Son visage rond et juvénile contraste avec l’horreur qui émane de son récit. « Un jour, un homme est venu me choisir en disant qu’il allait me faire travailler. Il m’a emmenée chez lui et j’y suis restée. Je ne sais même pas combien d’hommes m’ont violée. Même quand tu as tes règles, ils s’en fichent. » C’est finalement cet homme qui la réveille une nuit, l’enferme dans le coffre de sa voiture et la laisse sur le rivage à Tripoli.

« Beaucoup de migrants, a fortiori les mineurs, perdent la capacité de décider de leur migration »

À cet instant, le jeune fille ignore qu’elle s’apprête à monter à bord d’un canot pneumatique pour tenter la traversée de la Méditerranée. « J’ai vu tous ces gens au bord de l’eau… Des hommes armés nous ordonnaient d’aller sur le bateau. Mais moi, je n’avais jamais dit que je voulais aller en Europe. Je ne comptais pas y aller ! », martèle Aminatou en tordant le cordon de son masque chirurgical, précisant qu’elle n’a même pas payé le voyage.

Selon un rapport de SOS Méditerranée intitulé « Jeunesse naufragée », 17 % des personnes secourues par l’association entre 2016 et 2019 étaient des mineurs non accompagnés. En 2019, ils étaient 22 %. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et l’Unicef soulignent que 81 % des mineurs, âgés de 14 à 17 ans et voyageant seuls entre 2016 et 2017, ont déclaré avoir été victimes d’exploitation et de traite humaine.

« La plupart de ces expériences traumatiques ont surtout lieu en Libye. […] Ces multiples exactions ont motivé leur décision de risquer leur vie en mer pour la majorité d’entre eux, quand ils n’y ont pas été contraints », pointe le rapport.

« C’est une problématique des migrations actuelles, relève le chercheur François Gemenne. Beaucoup de migrants, a fortiori les mineurs, perdent la capacité de décider de leur migration. Leur inexpérience et leur immaturité, mais aussi les attentes de leur famille restée au pays, font qu’ils peuvent être plus facilement leurrés par les passeurs. »

Et sont donc davantage exposés aux dangers durant le parcours migratoire. « Pour une majorité d’entre eux, c’est la première fois qu’ils voyagent. Ils sont donc très dépendantdes intermédiaires, auprès de qui ils vont s’endetter et obtenir des informations pour chaque nouvelle étape. »

 

Ahmed, un jeune Érythréen, a fui la dictature de son pays dans l'espoir d'un avenir meilleur en Europe. © NBAhmed, un jeune Érythréen, a fui la dictature de son pays dans l’espoir d’un avenir meilleur en Europe. © NB

 

Sur le pont de l’Ocean Viking lors de la deuxième rotation du navire humanitaire, du 2 au 7 février, Ahmed n’est jamais loin d’un groupe de Soudanais. Souvent isolé, il suit du regard chaque membre de SOS Méditerranée qui lui passe devant, empli de timidité et de pudeur. Il est le seul Érythréen présent à bord et peu le savent.

« J’ai dit aux autres que j’étais soudanais pour pouvoir partir avec eux », chuchote-t-il en arabe littéraire, laissant son regard virevolter de gauche à droite pour s’assurer que personne ne l’a entendu. À 17 ans, Ahmed dit avoir quitté son pays pour fuir la dictature. « J’ai perdu mon père quand j’étais petit, il a été tué au combat. Mon oncle nous a élevés, mon petit frère et moi. »

C’est lui qui l’aide à partir aux côtés de Nader, son ami et compagnon de route. Alors qu’ils souhaitent d’abord s’établir au Soudan, la situation politique instable et le mouvement de protestation sociale que le pays traverse les contraignent de nouveau au départ. Ils suivent trois Somaliens, décidés à partir pour la Libye, et frôlent la mort dans le désert entre les deux pays.

« Des milices armées nous ont agressés. Un des Somaliens a été touché à la tête et a perdu la vie. Mon ami et moi avons pu nous échapper. »

Enfermés durant plusieurs mois au camp de détention de Bani Walid, au sud de la capitale, ils sont « vendus » à des hommes qui les transfèrent à Zaouia et leur réclament 300 dollars pour les libérer. « Je n’avais pas d’argent. Mon ami avait un frère qui a pu payer pour lui. Je leur ai dit que je pouvais travailler en échange de ma liberté et j’ai cuisiné pour eux pendant trois mois. »

À sa sortie de prison, Ahmed apprend que son ami a réussi à quitter la Libye et se trouve en Europe. Il dégote un emploi en tant que plâtrier chez des Syriens et garde l’objectif de le retrouver. « La séparation a été très difficile car on était très proches. J’ai tellement pleuré ! »

À l’annonce du débarquement au port d’Augusta le 7 février, le jeune homme, habituellement introverti, apparaît une couverture de survie dorée enroulée sur la tête, au milieu de la foule déchaînée, et se laisse aller à l’euphorie, s’imaginant déjà aux côtés de son ami.

« Je veux m’installer en Suède et travailler en tant que plâtrier, maintenant que j’ai été formé à ce métier. Je joue très bien au freestyle foot aussi. J’espère pouvoir continuer à le pratiquer là-bas. » Il ignore encore quel sort sera réservé à son petit frère resté en Érythrée. « Mais je refuse qu’il passe par la Libye et vive les horreurs que j’ai vécues », conclut-il.

« Moi, je n’ai pas raconté les difficultés que j’ai eues à ma mère, sinon elle m’aurait dit de rentrer », explique Mohamed, le jeune Guinéen. « On est obligés de prendre ces risques puisqu’on ne nous donne pas les moyens de prendre l’avion », résume-t-il, conscient du privilège de la mobilité dont jouissent les personnes nées du bon côté du monde, comme le rappelait François Gemenne dans son ouvrage On a tous un ami noir (Fayard).

« Je n’ai jamais voulu quitter mon pays, lance Mohamed, un autre mineur non accompagné secouru par l’Ocean Viking qui rêve de devenir journaliste et écrivain. La Côte d’Ivoire est l’un des plus beaux pays d’Afrique. Mais la situation politique et socio-économique n’est pas facile. On n’a ni éducation ni formation, on ne peut rien faire de nos vies. »

Quelles que soient les raisons qui poussent ces jeunes à la migration, comment les blâmer d’avoir soif de mobilité, à l’heure de la mondialisation ? « Ils sont sans cesse exposés à des images et des récits d’Europe, parfois même des récits très enjolivés de ceux qui sont partis… », rappelle le spécialiste des migrations.

Et d’ajouter : « C’est une aspiration très humaine que de chercher à améliorer sa vie. Combien de jeunes Français migrent à Londres chaque année, convaincus qu’ils deviendront millionnaires à la City, alors que beaucoup seront serveurs dans un restaurant ? Au nom de quoi refuserions-nous aux jeunes Africains des aspirations qui sont si répandues et valorisées en Europe ? »

A Calais, on met des noms sur les tombes

A Calais, on met des noms sur les tombes

Depuis plus de vingt ans, près de 300 migrants sont morts en tentant de franchir la frontière franco-britannique.

Pour éviter que ces disparitions ne passent inaperçues, à Calais, une vingtaine de personnes, réunies dans un « groupe décès », œuvrent pour identifier les disparus, retrouver leur famille et leur donner une sépulture digne.

  • Nathalie Birchem,
  • le 21/01/2021 à 06:00
  • Modifié le 21/01/2021 à 07:00

Lecture en 6 min.

A Calais, on met des noms sur les tombes

A Calais, on met des noms sur les tombes

Tout a commencé par un article dans La Voix du Nord. Ce dimanche 18 octobre 2020, le journal local écrit que « le corps sans vie d’un migrant a été retrouvé sur la plage de Sangatte, au niveau de la mairie », et que la victime, qui ne porte pas de papiers d’identité sur elle, « serait un homme, âgé entre 20 et 40 ans, d’apparence moyen-orientale ». Prise derrière des poteaux de bois plantés dans le sable, une photo montre des officiers de police penchés sur un corps dont on n’entrevoit presque rien.

Ce jour-là, comme à chaque fois que l’un d’entre eux apprend la mort d’un migrant, les membres du « groupe décès » de Calais, qui comprend une vingtaine de personnes, simples citoyens ou salariés d’associations comme le Secours catholique, Utopia 56, Médecins du monde ou la Croix-Rouge, échangent leurs informations. Créé en 2017, le groupe décès s’est donné pour objectif d’identifier les personnes décédées, de retrouver leur famille et de les enterrer conformément à leur rite et aux souhaits de leurs proches. Pour rendre leur dignité à ces disparus, le lendemain de chaque décès, un petit rassemblement a lieu à 18 h 30 place Richelieu pour une minute de silence et un petit temps d’échange.

Tout de suite, une réunion est aussi organisée dans les locaux du Secours catholique, rue de Moscou. Il y a là Juliette Delaplace, chargée de mission « exilés » au Secours catholique de Calais, Mariam Guérey, animatrice dans la même association, Siloé Médriane, la coordinatrice d’Utopia 56, et plusieurs autres Calaisiens. Des équipes sont constituées. Une militante, Fabienne, s’occupera des contacts avec la police, Siloé et Mariam se chargeront des proches.

« Normalement, quand il y a décès, c’est aux policiers de trouver l’identité et de rechercher les causes du décès, explique Juliette Delaplace. Mais ils ne vont plus enquêter dans les camps à la recherche des proches. » Cette fois, par exemple, l’enquête n’avance guère. L’officier de police judiciaire indique qu’il part en vacances le vendredi suivant, et que si d’ici là aucun nom n’apparaît, l’enterrement se fera sous X.

Pas question que l’homme de la plage connaisse ce sort. Au groupe décès, c’est le branle-bas de combat. Chacune de leur côté, Siloé et Mariam, accompagnées d’interprètes en pachtoune et en persan, font le tour des quatre ou cinq lieux de vie des migrants de Calais, avec les maigres informations à leur disposition. Un manteau noir. Une implantation capillaire un peu haute. Chez les Iraniens, où se rend Mariam, un homme manque à l’appel. La description pourrait correspondre. Surtout, quand elle indique que l’homme avait sur lui 50 € dans une poche en plastique, un compatriote est saisi d’effroi. On lui demande une photo de son ami, qui est présentée à la police, laquelle confirme que c’est bien lui. Il s’appelle Behzad Bagheri Parvin, il a 32 ans, il est né à Rasht, dans le nord-ouest de l’Iran, et sa vie s’est arrêtée à la frontière franco-britannique.

« Son camarade, qui partageait sa tente, nous a raconté que la veille du départ, Parvin avait fait un rêve, se souvient Mariam. Il avait expliqué qu’il s’était vu, seul, en Grande-Bretagne. Le lendemain, il est allé acheter un canot pneumatique pour tenter la traversée en solitaire. Quand il est revenu, il lui restait 60 €. Il a donné 10 € à son ami. Ils se sont dit au revoir le samedi à 15 heures. » Le dimanche matin, la Manche avait rejeté le corps de Parvin sur la plage de Sangatte.

Traumatisé, le camarade de tente quitte Calais, refusant hébergement et prise en charge psychologique. Omid, le traducteur persan, et Mariam se chargent alors d’appeler la famille en Iran. Une tâche délicate. Les parents sont incrédules. Il faut leur envoyer le certificat de décès. Ils envisagent alors de faire revenir le corps en Iran. Mais ce souhait se heurte au coût du rapatriement. La décision est alors prise de l’enterrer à Calais, en respectant le rite chiite et les volontés de la famille.

Le jour des funérailles, « j’ai apporté un foulard noir qu’on a mis sur la tombe, et sur lequel on a posé la photo de Parvin et des gâteaux cuisinés par une amie et un collègue iranien. Un représentant du culte musulman a dit une prière, raconte Mariam. On a tout filmé et envoyé à la famille. On a mis de côté pour eux un peu de terre, une photo et un bonnet que son ami a retrouvé dans sa tente ». « On n’était pas beaucoup, ça n’a pas duré très longtemps, c’était un peu triste », se souvient Siloé. Mais, pour le groupe décès, l’essentiel est accompli : Parvin a une tombe à son nom au carré musulman du cimetière nord de Calais.

Ce n’est pas toujours le cas. En mai, le corps d’un homme a été retrouvé dans le port de Calais. Au poignet, il portait un bracelet au nom de Camara, mais son patronyme est resté inconnu. Il a été enterré sous X au carré des indigents du cimetière sud de la ville. Sur la plaque qui surplombe sa tombe est indiqué « Mr X 20-323 ». « Cela arrive, malheureusement, commente Mariam.Ce sont des personnes à qui leurs parents ont donné un nom, c’est insupportable de ne pas le leur rendre. » Les cheveux bouclés, les yeux noirs cernés, le regard intense, Mariam est un peu la mémoire du groupe décès. Depuis 2003 qu’elle travaille au Secours catholique, elle a été témoin de dizaines de disparitions, qui n’ont pas toujours été traitées avec respect. Du temps de la « jungle », il est arrivé que la photo d’un cadavre soit affichée à l’entrée d’un centre, pour avertir d’éventuels proches.

Désormais, depuis la mort le 27 octobre dernier de sept personnes dans un naufrage, dont toute une famille originaire du Kurdistan iranien, avec trois enfants, le groupe décès travaille en lien étroit avec la Croix-Rouge. « Notre travail, explique Marion Huot, officier de recherches du service rétablissement des liens familiaux, c’est de faire le lien avec les autres membres de la famille, de les accompagner dans leur deuil grâce à nos correspondants sur place et de faire en sorte que leurs souhaits soient respectés. » La famille des naufragés, qui a eu la douleur d’apprendre leur décès par la presse, a demandé la plus grande discrétion.

Cette sextuple disparition figure dans la frise chronologique qu’a réalisée Maël Galisson. Ce militant du Gisti, compagnon de route du groupe décès, a fait un impressionnant travail de recensement des décès à la frontière franco-britannique. Depuis 1999, il a compté 296 décès. « Mais je ne prétends pas à l’exhaustivité, commente-t‑il, car je n’ai pas connaissance de toutes les disparitions et avec la croissance des tentatives de traversée en mer, il y a certainement des naufrages dont on n’entend pas parler. »

« Au-delà du nombre de morts, ce qui ressort de ces statistiques, détaille Maël Galisson, c’est que la frontière tue et que ces morts sont étroitement liées aux décisions successives de fortification des lieux de passage. » La majorité des disparitions sont dues aux tentatives de passage elles-mêmes, notamment en camion, bien plus qu’aux violences ou conditions de vie des exilés à proprement parler (lire les repères)« L’une des techniques consiste à s’accrocher sous les essieux ou à essayer de se cacher dans la cargaison, reprend Maël. Certains meurent asphyxiés ou écrasés par les marchandises. Beaucoup décèdent en descendant du camion, percutés par des véhicules. »

Mais surtout, précise-t‑il, « à chaque fois qu’une voie se ferme, les exilés tentent une autre voie, plus dangereuse ». Depuis que le port a fait l’objet de lourds travaux de fortification, « on voit se multiplier le nombre de morts via Eurotunnel ». Puis, après la sécurisation d’Eurotunnel, les exilés tentent de créer des embouteillages sur la rocade, et de nombreux accidents sont recensés. Enfin, à la suite de la fortification de la rocade, se multiplient les tentatives par voie maritime. Dernièrement, « les embouteillages liés au Brexit ont conduit à ce que beaucoup tentent leur chance en essayant de grimper dans des camions sur l’autoroute », note Juliette Delaplace, qui se souvient, alors qu’une réunion d’urgence était organisée à propos d’un décès sur l’A16 le 19 novembre dernier, qu’une vingtaine de Soudanais étaient arrivés au Secours catholique. « Ils savaient ce qui s’était passé, c’était leur ami qui était décédé », se rappelle Siloé.

Le jeune homme en question s’appelait Mohamed Khamisse Zakaria. Il avait 20 ans. Il était arrivé moins de deux mois auparavant à Calais, avec un ami qui, depuis, avait réussi à passer en Angleterre. L’un des jeunes gens du groupe des Soudanais l’a aidé à monter dans un camion et a fermé la porte derrière lui. Que s’est-il passé ensuite ? Mohamed a-t‑il eu peur ? Quoi qu’il en soit, il est ressorti du camion et alors que la police faisait usage de gaz lacrymogène, on a vu Mohamed courir à travers la voie. Avant d’être percuté par une voiture.

C’est un camarade mineur, originaire du même village du Darfour que Mohamed, qui s’est chargé, avec Mariam et Siloé, d’appeler la famille, qui vit désormais dans un camp de réfugiés. « C’était très dur », euphémise Siloé. « La mère n’arrêtait pas de répéter : “Mais il est où ? Mais il est où ?” », se souvient Mariam, qui a mis de côté pour les parents les bijoux que portait leur fils. La Croix-Rouge a pris le relais. Un trio d’amis s’est chargé d’organiser les funérailles au cimetière nord. Les associations ont, elles, organisé deux cérémonies du souvenir au Secours catholique, avec prières musulmane et catholique. Il y avait plus de 150 personnes. Écrit par ses compagnons de route, un texte a été lu. « Ses vingt ans de vie crient à nos cœurs, nos consciences, et à la conscience de l’humanité. Voici en écho notre cri, celui des exilés de Calais : “Nous ne savons pas quoi faire, nous voudrions accéder légalement au Royaume-Uni, nous rêvons d’une vie digne, d’une vie d’humains. Les circonstances nous affaiblissent mais nos cœurs sont forts et l’espoir nous pousse à traverser les frontières.” »

11.02.2021 : La CNCDH publie son avis sur la situation des personnes exilées à Calais et Grande-Synthe

Les 15 et 16 décembre 2020, une délégation de la CNCDH se rendait, pour la troisième fois, à Calais et Grande-Synthe, et y rencontrait les associations agissant à la frontière, des personnes exilées venues en nombre témoigner de leurs conditions de (sur)vie, ainsi que les différentes autorités. Elle publie, ce 11 février 2021, un avis issu de ces différentes rencontres, incluant une série de recommandations.

« La Commission recommande aux autorités publiques de mettre un terme à la politique sécuritaire dite « zéro point de fixation », aux conséquences désastreuses pour les personnes exilées et les aidants. La CNCDH rappelle également la nécessité de mettre en place un « socle humanitaire » à Calais évoqué par le Président de la République pour répondre aux besoins les plus essentiels des personnes exilées. Enfin, à l’issue d’une trentaine de recommandations, la CNCDH souligne la nécessité de mettre en place, dans les négociations post Brexit avec le Royaume-Uni, une protection internationale des personnes exilées. »

Pour télécharger l’avis de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme, c’est ici : https://www.cncdh.fr/fr/publications/avis-sur-la-situation-des-personnes-exilees-calais-et-grande-synthe-2021-2

Ci-dessous, le communiqué de presse associé