interview de Didier Leschi, directeur de l’OFII

Réfugiés dans l’UE : «Il n’y a pas de liste commune des pays d’origine considérés comme sûrs»

Par Nelly Didelot

Pour le directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration, Didier Leschi, le manque de convergence dans l’UE complique le système d’accueil des réfugiés.

Didier Leschi est directeur de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii), un organisme rattaché au ministère de l’Intérieur chargé d’organiser l’accueil des demandeurs d’asile et des réfugiés en France.

Depuis la crise migratoire de 2015, comment a évolué le nombre de demandes d’asile déposées en France ?

Les demandes d’asile ont continué à augmenter dans notre pays, alors même qu’elles ont baissé au niveau européen. La France a vécu après coup la poussée migratoire de 2015. L’année dernière, 177 000 demandes d’asile ont été introduites chez nous, soit à peu près autant qu’en Allemagne. Et pour la première fois depuis le début des années 2000, la France a enregistré plus de premières demandes que l’Allemagne.

Comment l’expliquer ?

La France est un pays de rebond pour ceux qui ont été déboutés dans les pays voisins. C’est le cas par exemple des Afghans. On observe aussi un décalage entre les premières nationalités qui entrent en Europe et celles qui arrivent en France. Ici, la demande d’asile a été plus le fait d’Afghans, de personnes venues d’Afrique subsaharienne, d’Albanie ou de Géorgie, que de Syriens ou d’Irakiens. En 2019, les Albanais et les Géorgiens représentaient les deuxième et troisième nationalités qui demandaient le plus l’asile ici. Même si peu d’entre eux l’obtiennent, le pourcentage de refus est plus faible que chez nos voisins.

Ces divergences entre Etats n’empêchent-elles pas le système européen d’accueil de fonctionner correctement ?

Les difficultés tiennent à plusieurs éléments. Comme il n’y a pas de liste commune des pays d’origine considérés comme sûrs, le pourcentage de protection en fonction des nationalités varie d’un pays à l’autre. Le refus par un membre de l’UE d’accorder l’asile à une personne n’a pas d’effet définitif dans l’espace européen. C’est pour cela que les Afghans qui arrivent en France ont déjà vu leurs demandes d’asile refusées deux fois en Europe en moyenne. Cette absence de convergence entre les pays européens a des effets lourds sur notre système. Les demandeurs d’asile ne vont pas n’importe où, ils raisonnent en fonction de leurs capacités à s’installer dans tel ou tel pays, et de l’appréciation qu’ils ont de l’accueil et de la protection offerts par ce pays…

Mais aucune stratégie européenne n’a vraiment fonctionné. Ni le règlement de Dublin ni les quotas de répartition de 2015…

La question qu’il fallait poser à l’époque c’est : quelles sont les personnes prises en charge dans cette répartition ? Parle-t-on de celles qui sont considérées comme ayant un besoin manifeste de protection, ou de tout le monde ? C’est une question d’autant plus difficile que beaucoup de migrants ne relèvent pas de la protection au sens de la convention de Genève [qui encadre le statut des réfugiés, ndlr]. Cela pose la question des retours. Les Etats européens hésitent à prendre en charge des personnes qui ne relèvent pas clairement de la convention de Genève, parce qu’organiser les retours vers les pays d’origine est difficile. Mais si le mécanisme institutionnel n’a pas bien fonctionné, les demandeurs d’asile ont organisé eux-mêmes leur répartition, en se dirigeant plutôt vers les pays d’Europe de l’Ouest.

La France n’a accueilli qu’environ 4 600 demandeurs d’asile dans le cadre du mécanisme de répartition, alors qu’elle se fixait un objectif de 19 000…

La France est le pays qui a le plus accueilli dans le cadre du mécanisme, après l’Allemagne. Mais ne sont relocalisées que les personnes qui ont manifestement besoin de protection, ce qui supposait que leur demande d’asile soit préalablement traitée. C’est ce qui a été difficile à organiser, en particulier à partir de la Grèce.

Quel bilan peut-on tirer de l’intégration des personnes qui ont obtenu le statut de réfugié ?

La qualification ou le niveau linguistique des réfugiés ne sont généralement pas suffisants pour qu’ils soient intégrés sur le marché du travail. Ils se heurtent aussi aux problèmes de logement. L’essentiel de leur parcours vers une habitation se fait à partir des contingents préfectoraux de logements sociaux. Les collectivités locales doivent s’impliquer davantage. Depuis 2015, beaucoup d’entre elles sont présentes sur le sujet du premier accueil, pour tenter de souligner que l’Etat n’en fait pas suffisamment, mais elles se démobilisent une fois que les personnes obtiennent le statut de réfugié et qu’il s’agit de les accompagner vers l’autonomie. Il serait pourtant d’une importance majeure de faire la démonstration qu’on peut intégrer les réfugiés, en articulant logement et emploi.

Nelly Didelot

Distributions de repas aux migrants interdites à Calais

Distributions de repas aux migrants interdites à Calais : des associations déposent un recours devant le Conseil d’Etat

Leur demande, qui promeut le « principe de fraternité », a été rejetée par le tribunal administratif de Lille, mardi 22 septembre

Le Monde avec AFP

Treize ONG et associations d’aide aux migrants ont déposé, mercredi 23 septembre, un recours devant le Conseil d’Etat pour contester l’arrêté préfectoral leur interdisant de distribuer des repas dans le centre-ville de Calais.

« Nos organisations ont décidé de saisir immédiatement le Conseil d’Etat, (…) afin que soit consacrée l’évidente primauté du principe de fraternité, par rapport à l’incessante, cruelle et au demeurant inefficace traque, selon les termes employés par le Défenseur des droits (…), menée par l’Etat à l’encontre des personnes exilées », écrivent ces associations dans un communiqué.

Lire aussi Calais : la justice maintient l’arrêté interdisant la distribution de nourriture aux migrants

Mardi, le tribunal administratif avait rejeté leur demande, considérant qu’une association mandatée par l’Etat, La Vie active, mettait déjà de l’eau et des repas à disposition des migrants dans cette zone, et que les autres associations pouvaient poursuivre leur action « à proximité du centre-ville ».

« Le juge a énoncé que les distributions mises en place par l’Etat suffisaient prétendument à couvrir les besoins de l’ensemble des personnes (…) considérant que la circonstance que pour y accéder, les migrants installés en centre-ville depuis début août doivent parcourir trois kilomètres n’est pas de nature à caractériser des conditions de vie indignes », regrettent les associations dans un communiqué.

« Le harcèlement policier » fustigé par les associations

« Cette appréciation est particulièrement contestable », jugent-elles, rappelant que les indicateurs humanitaires reconnus, élaborés notamment par le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR), « précisent par exemple, au sujet de l’eau potable, que celle-ci doit être accessible à moins de 500 m des lieux de vie des personnes, les distances en cause étant en l’espèce situées entre 4 et 5 km ».

Lors de l’audience, les migrants ont justement « fait part de leur épuisement et de la difficulté trop importante de faire plusieurs heures de marche quotidiennes », des témoignages « corroborés par les observations du Défenseur des droits », poursuivent les auteurs du texte.

Lire aussi Calais : vague d’indignation après l’interdiction de distribuer des repas aux migrants

Par ailleurs, s’il est théoriquement possible de se placer « à proximité » du centre-ville, « le harcèlement policier » est particulièrement « dissuasif », et les sanctions encourues « très lourdes », ajoutent-ils.

Dans des observations présentées au tribunal, la Défenseure des droits, Claire Hédon, avait, elle, estimé qu’« en privant les exilés de l’accès à un bien la distribution de repas , la mesure de police contestée est constitutive d’une discrimination fondée sur la nationalité », prohibée par la loi française.

Le Monde avec AFP

Europe et migrants : la nécessité d’un compromis

 

Le Monde 24/09/2020

Editorial. Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, a présenté, mercredi, un nouveau « pacte pour la migration » qui doit remplacer le règlement de Dublin, devenu au fil du temps inapplicable.

Editorial du « Monde ». En 2015, l’Union européenne avait été profondément secouée et divisée par la crise migratoire. Le mécanisme de répartition obligatoire des demandeurs d’asile qu’elle avait adopté s’était heurté au refus d’accueil opposé par les pays de l’Est. Cinq ans après, le règlement de Dublin, qui oblige les pays de première entrée (Grèce, Italie, Malte) à examiner les demandes, a achevé de produire ses effets pervers : camps inhumains, longs délais d’examen, migrants en errance tentant leur chance dans plusieurs pays. Après bien d’autres tragédies, notamment d’innombrables naufrages en Méditerranée, l’incendie du camp de Moria, sur l’île grecque de Lesbos, le 9 septembre, a montré que l’UE n’a plus le droit à l’erreur dans un domaine qui met en cause les valeurs sur lesquelles elle est fondée.

Pour sortir d’une impasse qui alimente le procès en impuissance de l’Union aux yeux des populations européennes, un compromis admis par tous et opérationnel sur le terrain est nécessaire. A la fois complexe et subtil, le « pacte pour la migration » présenté, mercredi 23 septembre, par Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, entend répondre à ces attentes. Plutôt que d’exiger vainement des pays d’Europe centrale l’accueil d’étrangers dont ils ne veulent pas, le texte veut les obliger à organiser et à financer le refoulement des personnes déboutées. S’ils n’y parviennent pas, ils devront les admettre sur leur territoire. En cas de crise, les pays de « première ligne » seraient soulagés par un mécanisme de répartition entre les vingt-sept pays en fonction de leur richesse et de leur population. En outre, l’UE restreindrait l’octroi de visas aux ressortissants des pays refusant de réadmettre les migrants refoulés.

Situations de persécution

Ursula von der Leyen joue dangereusement avec les mots lorsqu’elle promet d’« abolir » le règlement de Dublin : les demandes d’asile continueraient d’être traitées par le pays de première entrée, et certains demandeurs pourraient être placés en rétention pendant le délai accéléré – trois mois – de l’instruction de leur dossier. On voit mal, d’autre part, comment pourrait s’effectuer à distance la « gestion » des migrants par les pays réfractaires à leur accueil.

L’Europe se trouve face à un immense défi : la fermeture des voies légales de l’immigration de travail a banalisé le recours à la demande d’asile, par ailleurs alimentée par les crises tant syrienne qu’afghane et africaine. Cette réalité suppose un traitement à la fois humain et rapide, apte à reconnaître les multiples situations de persécution. La combinaison entre un contrôle accru des frontières extérieures de l’UE, une forme de « solidarité » entre les Vingt-Sept, un mécanisme accéléré d’examen des demandes et de refoulement des déboutés, pourrait permettre d’avancer vers la politique commune d’asile indispensable, mais jusqu’ici introuvable.

Reste à faire avaliser ce compromis fragile par les Etats, en particulier ceux de l’Est. L’Allemagne et la France, principaux pays d’accueil, doivent appuyer la recherche d’un accord permettant à la fois d’assurer le rôle de terre d’asile de l’Union européenne et de soulager les pays que la géographie expose plus que les autres aux flux migratoires. Car rien n’est pire qu’une règle inapplicable comme celle d’aujourd’hui. Rien n’est plus pernicieux et dangereux pour la paix sociale et la démocratie que le poison lent de la xénophobie instillé depuis des années par le spectacle prolongé de la cacophonie européenne.

 

 

A Vintimille, la Croix-Rouge plie bagage, les migrants désignés à la vindicte

AFP

Modifié le – Publié le | AFP

Des préfabriqués vides: c’est tout ce qu’il reste du camp de transit géré par la Croix-Rouge depuis quatre ans à Vintimille, le Calais italien, à quelques kilomètres de la frontière française et de Menton. Pourtant, les migrants affluent.

Fermé aux nouveaux arrivants pendant l’épidémie de coronavirus et le confinement, le camp n’a pas été autorisé à rouvrir. D’ici fin août, tout sera démonté, sanitaires, douches, dortoirs, etc.

« C’est une décision de la préfecture, on s’adapte », indique la Croix-Rouge italienne alors que des dizaines de personnes originaires de pays en crise campent désormais éparpillées dans Vintimille, sous des ponts, sur la plage, sur les berges du fleuve Roya, seul point d’eau accessible dans la chaleur de l’été.

Entre début janvier et fin juillet, les tentatives de traversée au départ de la Libye vers l’Italie ont augmenté de 91 %, comparé à la même période l’an dernier, selon le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés.

Soulaïmen, 20 ans, dort sur les galets à Vintimille depuis dix jours, son sac de couchage comme seul abri, et les pâtes du Secours catholique italien (Caritas) comme seuls repas.

Originaire du Darfour, région théâtre d’un long conflit interne au Soudan, le jeune homme qui préfère taire son nom de famille, a déjà tenté plusieurs fois de gagner la France, par le train ou à pied, avant de se faire interpeller et refouler.

Malgré les contrôles incessants de la police aux frontières, il n’a pas l’intention de renoncer à passer, et encore moins de retourner au Darfour ou en Libye, pays par lequel il dit avoir transité avant de franchir la Méditerranée.

Pas question de repartir dans un pays où « il n’y a rien », expliquent aussi des jeunes Tunisiens, nombreux parmi les multiples migrants en errance à Vintimille.

« Partout en ville »

« On les retrouve partout en ville, à quémander de l’argent ou une cigarette », relève un habitant, Vittorio, comptable de 62 ans, promenant son chien.

Si lui-même ne se plaint pas des migrants, le sujet est politiquement explosif. La droite a repris la mairie l’an dernier et Matteo Salvini, le leader de la Ligue, a choisi à dessein Vintimille et ses 25.000 habitants pour son lancement de campagne aux élections régionales de septembre.

« Gentils oui, couillons non ! ! Les Italiens d’abord, le reste du monde après ! », a-t-il clamé mardi devant des dizaines de personnes traitant les migrants « d’envahisseurs ». « Si vous aimez les clandestins, prenez-les en pension chez vous ! ! », a-t-il raillé à l’adresse de bénévoles et militants venus le siffler.

« Le camp de la Croix-Rouge était fondamental », déplore Maurizio Marmo, responsable de Caritas. « En plus d’être un lieu où dormir, manger, se laver, il y avait deux choses importantes: l’accès à un médecin chaque matin et un point information sur le droit d’asile ».

En ville, il ne reste plus désormais que deux WC chimiques près de la gare pour environ 150 à 200 migrants dans les rues, selon des ONG, 400 selon la mairie. Difficile de savoir exactement combien ils sont, certains parvenant à franchir la frontière française, d’autres continuant d’arriver via les Balkans ou le sud de l’Italie.

« Les contrôles ralentissent les gens, mais ne les empêchent pas de passer » pour rejoindre la France, y rester ou simplement y transiter dans l’espoir de rejoindre d’autres pays européens, constate M. Marmo.

La semaine dernière, Rome et Paris ont annoncé la création d’une brigade franco-italienne qui suscite le scepticisme. Un commandement et des locaux mixtes, mais pour faire quoi, si l’Italie et la France continuent à avoir des intérêts divergents en terme de migrations ?

« Répartir »

« Il faut d’abord se mettre d’accord avec l’Europe et avec la France, et avoir une vraie répartition humanitaire. Il en arrive 1.000 ? On les accueille, on les identifie et puis, on les répartit: 100 en France, 100 en Allemagne, etc. », expose le maire de Vintimille, Gaetano Scullino.

En attendant, c’est le contraire qui se passe, avec un droit d’asile régulièrement bafoué côté français, dénoncent les associations humanitaires.

Dernier exemple épinglé par le Conseil d’Etat, plus haute juridiction administrative en France, celui d’une Centrafricaine interpellée en mai avec son fils de cinq ans, récemment opéré, et renvoyée illico par les autorités françaises bien qu’elle présentait une demande d’asile.

« Les services de la police aux frontières étaient tenus d’enregistrer cette demande et d’en saisir le ministère de l’Intérieur, sans pouvoir refuser l’entrée (…) », a contesté le Conseil d’Etat le 8 juillet.

Cet arrêt constitue une première à Menton depuis que la France a fermé la frontière aux migrants en 2015. Mais pour la requérante, c’est une victoire en demi-teinte: reconnue dans son bon droit, elle a été priée par la haute juridiction française de refaire sa demande d’asile …en Italie.

Selon la préfecture des Alpes-Maritimes, depuis mai, le nombre de personnes refoulées chaque jour est « en augmentation progressive »: il « reste en moyenne inférieur au chiffre de 100 mais a pu ponctuellement le dépasser ». La plupart sont interpellées dans le train.

07/08/2020 19:40:27 – Vintimille (Italie) (AFP) – © 2020 AFP

79 réfugiés au coeur de tensions entre la ville et la préfecture

Mineurs isolés : « On ne sait pas trop ce qu’on va devenir »

Un jeune Guinéen, dans le gymnase Japy, à Paris (11e), le 4 août. AUGUSTIN LE GALL POUR « LE MONDE »

Isabelle Rey-Lefebvre

Evacués de leur campement parisien le 4 août, 79 jeunes réfugiés sont au cœur de tensions entre la Ville et la préfecture

La nuit fut courte et agitée, au campement du square Jules-Ferry, près de la place de la République (11e), à Paris. Les 79 jeunes migrants venus d’Afrique de l’Ouest – Côte d’Ivoire, Guinée, Mali, Bénin – étaient prévenus de leur évacuation, tôt le matin du mardi 4 août. Les agents des préfectures de police de Paris et d’Ile-de-France sont venus les réveiller vers 7 heures et les ont priés de faire leur paquetage avant de monter dans un car. Une vingtaine d’entre eux, notamment sept jeunes femmes, ont été conduits dans différents hôtels de la région parisienne, et 49 au gymnase Japy, tout proche, où les attendaient des lits de camp.

A 15 heures, la température sous la verrière du gymnase est déjà très élevée, avant même la canicule annoncée les jours suivant : « J’ai l’œil rivé sur la météo, j’ai prévu des frigos, de l’eau fraîche, des fruits et des brumisateurs, rassure Kamel Dif, responsable du pôle Urgences de l’association Alteralia, mandatée par l’Etat pour encadrer ces jeunes. Nous sommes là pour les aider, les nourrir, leur fournir ce dont ils ont besoin ; des tickets de métro, des jetons pour la laverie d’en face, mais aussi des médicaments… Le pire, c’est le désœuvrement : puisque nous sommes dans une salle de sports, demain arrivent les ballons de basket. » La venue d’une équipe médicale et des tests Covid sont programmés.

« On est en sécurité, ici, mais on ne sait pas trop ce qu’on va devenir », explique l’un des hébergés, d’origine malienne qui, comme ses compagnons d’infortune, veut garder l’anonymat. « Tout ce qu’on souhaite c’est aller à l’école, apprendre à lire, à écrire et s’installer ici, en France, résume son voisin ivoirien. Ce n’est pas Paris qui nous intéresse, nous sommes prêts à aller partout en France, même à être séparés après avoir galéré ensemble. » Un jeune Guinéen suit déjà, grâce à l’association Droit à l’école, des cours de français et de mathématiques et a repéré une formation en CAP de technicien de maintenance d’équipement industriel, dans un lycée d’Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine) qu’il aimerait rejoindre dès la rentrée.

« Les rendre visibles »
« Il était temps que l’évacuation ait lieu car voilà cinq semaines que nous, associations, portons à bout de bras ce campement qui aura cependant permis de les rendre visibles et faire entendre leur voix, explique Corinne Torre, chef de mission à Médecins sans frontières. Mais la situation commençait à se dégrader : des prédateurs tournaient autour du camp, des SDF se montraient agressifs », témoigne Mme Torre.

Ces jeunes auront malheureusement eu le temps d’éprouver la violence de la vie dans la rue. « On m’a volé mes chaussures pendant que je dormais sur un banc public et mon téléphone dans le métro, raconte le jeune Ivoirien. La vie est dure à Paris, il n’y a pas de considération, pas d’accueil, tout est difficile : se nourrir, se laver, aller aux toilettes, alors qu’il y a tant de choses… », juge-t-il.

« Le gymnase n’est pas l’idéal et cela doit rester temporaire, insiste Mme Torre – la Ville de Paris, où commune et département se confondent, envisage d’ailleurs de récupérer cet équipement avant la rentrée scolaire – et nous ne l’avons accepté qu’à la condition que ces jeunes bénéficient du dispositif de prise en charge des mineurs par le département. C’est d’ailleurs l’une des obligations des Etats selon la Convention internationale des droits de l’enfant, comme le rappelle régulièrement le défenseur des droits », précise-t-elle.

Risque d’expulsion
Le fait d’être mineur est essentiel : il ouvre des droits à un logement, à des soins, à l’éducation, dans le cadre de la protection de l’enfance, sous la responsabilité des départements. S’il s’avère que certains de ces jeunes sont majeurs, ils rejoignent le droit commun des demandeurs d’asile ou des réfugiés, s’ils en obtiennent le statut, ce qui leur ouvre droit à un hébergement dans le cadre du dispositif national d’accueil (DNA), à la charge, cette fois-ci, de l’Etat. S’ils n’obtiennent pas le statut de demandeur d’asile ou celui de réfugié, ils peuvent aussi être accueillis par l’Etat dans les hébergements pour personnes sans abri, avec le risque d’être expulsés.

Or, la minorité de ces 79 jeunes gens est en question : une première évaluation faite par la Croix-Rouge a conclu à leur majorité à tous. Un recours à cette décision est pendant, devant le juge des enfants qui aura la décision finale, mais il n’est pas suspensif. « Nous les considérons donc comme majeurs, explique un porte-parole de la préfecture d’Ile-de-France, et ils ont vocation, comme les 3 469 personnes de la dizaine de campements démantelés depuis le 16 mars, à rejoindre le droit commun qui fonctionne très bien : être accueillis dans un centre d’examen de leur situation et orientés vers des hébergements, plutôt en province », assure-t-il.

« Présomption de minorité »
« Dès le début du mois de mars, nous avons proposé, en attendant la décision du juge, à la préfecture d’Ile-de-France de cofinancer à parts égales un centre d’hébergement pour ces jeunes mais elle a refusé », explique Dominique Versini, adjointe d’Anne Hidalgo chargée des droits de l’enfant et de la protection de l’enfance. « Nous avions identifié un immeuble appartenant à la Ville, l’avions visité avec des agents de la direction régionale et interdépartementale de l’hébergement et du logement et pensions que l’affaire était bien engagée », se souvient Yann Brossat, adjoint de la maire de Paris chargé du logement et de l’accueil des réfugiés. Mais la préfecture d’Ile-de-France a décliné l’offre : « L’Etat n’est pas favorable à la création d’un dispositif tiers car cela ne se justifie pas », a dit Magali Charbonneau, sa secrétaire générale, à l’AFP.

Une déclaration qui ne passe pas auprès des associations qui ont accompagné les jeunes depuis des mois : « La position de la préfecture est intolérable car il faut respecter la présomption de minorité, plaide Mme Torre. Nous avions obtenu des assurances de la Ville de Paris pour que ces jeunes soient pris en charge en tant que mineurset nous mènerons toutes les procédures juridiques possibles pour qu’ils le soient. »

Amjad, un ancien de la jungle

Portrait

Amjad, un ancien de la Jungle, vient d’ouvrir son atelier d’artisanat à Calais

Amjad dans ses nouveaux locaux des « Ateliers de Tito » situés rue des Quatre-Coins.

Amjad dans ses nouveaux locaux des « Ateliers de Tito » situés rue des Quatre-Coins.

Amjad est un personnage attachant, toujours souriant. Malgré les nombreuses galères qu’il a connues : la fuite de la Libye, son arrivée à Calais en 2014, les campements de fortune, l’envie de rallier l’Angleterre malgré la dangerosité de l’opération… Et finalement, après plusieurs tentatives, il décide de tout faire pour rester en France, légalement. Six ans après avoir posé pour la première fois un pied à Calais, il crée aujourd’hui sa société et vient de terminer son atelier artisanal, rue des Quatre-Coins.

Des cabanes au mobilier industriel

L’homme de 33 ans se sent bien à Calais et il souhaite y poser ses valises durablement. Et surtout, travailler de sa passion. Passion qui revêt de multiples facettes.

« J’aimais beaucoup ce que je faisais mais j’avais toujours en tête d’ouvrir mon atelier et de confectionner mes

propres objets »

Amjad

Homme à tout faire, bricoleur de talent, Amjad a de l’or au bout des doigts et il sait mettre à profit cette qualité pour aider les autres. Déjà à l’époque de la Jungle, lui et quelques-uns de ses amis fabriquaient des cabanes pour loger les sans-abri. « À l’époque, il a même fabriqué un cabanon pour mon jardin et je l’ai encore », raconte un de ses amis.

Il obtient le statut de réfugié en 2014 et démarre une formation de soudeur dans la foulée, à Lille. Trois mois après, il obtient son diplôme et commence à travailler dans diverses entreprises. « Ça se passait toujours bien, raconte Amjad, j’aimais beaucoup ce que je faisais mais j’avais toujours en tête d’ouvrir mon atelier et de confectionner mes propres objets. » Il enchaîne les contrats et continue d’accumuler de l’expérience et de prendre des cours de français en parallèle de son travail. Il parle aujourd’hui très bien la langue de Molière, l’anglais et l’arabe.

Le 1er juillet, Amjad a pu réaliser son rêve lorsqu’il a enfin reçu les clefs de son atelier, au 181 rue des Quatre-Coins. 100m² exploitables qu’il a dû aménager pendant plusieurs semaines afin de pouvoir accueillir ses futurs clients et confectionner ses objets dans de bonnes conditions. « Je suis vraiment content de pouvoir enfin avoir mon propre atelier, c’était vraiment important pour moi. »

Bois, métal, meubles, portes… il peut tout fabriquer

Son atelier (presque) terminé, le Calaisien va pouvoir honorer ses premières commandes. « J’ai déjà plusieurs demandes avant d’avoir ouvert l’atelier », explique en toute modestie Amjad. Des amis ou des connaissances qui ont eu vent de son talent pour la majorité.

Mais au fait, quelle est la spécialité de cet artisan ? « Je suis soudeur de formation mais je travaille tous les matériaux, assure-t-il. Je fais tout à la main, je peux confectionner des meubles sur mesure, des portes en fer, en bois, des portails, des grilles… » Et la liste est longue en effet.

« Si l’entreprise grandit, je n’hésiterai pas à embaucher »

En clair, Amjad peut étudier toutes les propositions de ses clients, grâce à une photo ou une simple explication orale et ensuite il s’attelle à la tâche. « Je n’ai pas vraiment de référence, j’aime bien construire des objets, fabriquer des meubles, peu importe. » C’est même lui qui a réalisé les travaux d’électricité dans son atelier, nouvelle preuve de ses nombreux talents.

Pour le moment, Amjad travaille seul dans son atelier. Il vient d’ouvrir ses portes et attend de voir comment évolue son activité dans les mois et les prochaines années. « Mais si un jour j’ai besoin de quelqu’un, si l’entreprise grandit, je n’hésiterai pas à embaucher. »

Après notre entretien, Amjad, bosseur dans l’âme, retourne découper quelques planches pour préparer un futur objet métallique qui recycle le plastique. « Il n’arrête jamais, c’est vraiment quelqu’un de passionné et de motivé », lâche un de ses amis, qui confirme effectivement la première impression que l’on a lorsqu’un on rencontre Amjad.

Thomas DAGBERT

Contact : sur Facebook « Les Ateliers de Tito » ou par mail à l’adresse suivante ; lesateliersdetito@gmail.com

Asile : la France pourrait moins protéger les Afghans

 

La Cour nationale du droit d’asile veut revoir sa jurisprudence. Les associations redoutent une moindre protection des Afghans, premiers demandeurs d’asile en France.

Par Julia Pascual Publié le 16 juillet 2020 à 10h25

 

Depuis 2015, l’Afghanistan est l’un des principaux pays de provenance des demandeurs d’asile en France. Sous l’effet de la dégradation de la situation sécuritaire dans le pays et de l’expulsion de membres de la diaspora installés dans les pays frontaliers (Pakistan, Iran), cette place est devenue durable. En 2018, les Afghans se sont même hissés au premier rang de la demande d’asile. En 2019, ils étaient plus de 10 000 à solliciter le statut de réfugié.

Résultat : près de 24 300 ressortissants afghans bénéficient d’une protection à ce jour, selon les estimations de l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides (Ofpra). Ce qui est davantage que toutes les autres nationalités. Pour toutes ces raisons, l’Afghanistan occupe une place prépondérante dans le système d’asile. Mais cela pourrait changer.

La Cour nationale du droit d’asile (CNDA), qui statue en appel sur les demandes de protection, pourrait infléchir sa doctrine. C’est en tout cas ce que craignent plusieurs associations de défense des migrants, telles que la Cimade ou l’association des avocats du droit d’asile Elena.

« Jurisprudence Kaboul »

L’Ofpra, qui statue en première instance, a depuis plusieurs années réduit le taux de protection accordé aux Afghans. Il est passé de plus de 80 % en 2015 à moins de 60 % en 2019. « On a resserré notre expertise, explique un ancien de l’Office. Les experts ont regardé plus précisément la nature de la demande et il s’est avéré qu’on considérait des degrés de violence généralisée [dans le pays] alors qu’on ne devait pas le faire. La CNDA n’a pas suivi cette évolution. »

Un Afghan dont la demande d’asile a été rejetée par l’Ofpra a ainsi toutes les chances de se voir accorder une protection en faisant appel devant la CNDA. Celle-ci a en effet annulé 75 % des décisions de l’Ofpra pour accorder, la plupart du temps, une « protection subsidiaire » aux Afghans. Différente du statut de réfugié, qui nécessite d’établir une persécution individuelle, la protection subsidiaire est destinée à une personne exposée à une menace grave dans son pays « en raison d’une violence généralisée résultant d’une situation de conflit armé ».

« Pour le moment, la CNDA considère que les personnes qui sont renvoyées vers l’Afghanistan doivent passer par Kaboul et que Kaboul est une ville où règne une violence aveugle d’une intensité exceptionnelle, explique une source interne à la Cour. En gros, n’importe quelle personne dont on pense qu’elle est afghane a droit à la protection subsidiaire. Ceux qui ne l’obtiennent pas sont de faux Afghans ou tombent dans les clauses d’exclusion [l’exclusion de l’asile concerne par exemple les personnes soupçonnées d’avoir commis des crimes de guerre]. »

Cette ligne de conduite de la Cour – communément appelée « jurisprudence Kaboul » – pourrait bientôt être renversée. Prenant appui sur deux dossiers de demandeurs d’asile afghans, la CNDA a décidé de se réunir en grande formation. Celle-ci a pour objectif « d’harmoniser la jurisprudence soit sur une question juridique nouvelle, soit sur l’appréciation d’une situation géopolitique », explique-t-on à la Cour.

« Volonté politique »

D’après les éléments de la procédure que Le Monde a consultés, les questions auxquelles veut répondre la Cour lors de cette grande formation sont notamment les suivantes : « Les informations disponibles conduisent-elles à identifier à Kaboul une violence d’un niveau [exceptionnel] ? » ; « Le trajet vers la région de destination doit-il être envisagé à partir d’autres points d’entrée que l’aéroport de Kaboul ? ».

Pour Valérie Paulhac, l’une des avocates des demandeurs dont les affaires ont été renvoyées devant la grande formation, « il y a une volonté politique de limiter l’accès à la protection subsidiaire ». L’avocate est même convaincue que la Cour a déjà tranché ces questions. Alors que l’audience, initialement prévue le 17 juin, a été renvoyée à une date non encore connue, les parties ont pris connaissance de l’existence d’une note méthodologique interne à la CNDA. Datée du 20 mai, et intitulée « Analyse de la violence aveugle », ce document de cinq pages, dont Le Monde a pris connaissance, s’inspire des travaux du Bureau européen d’appui en matière d’asile (EASO) sur l’Afghanistan, connu pour avoir une interprétation plus restreinte du niveau de violence sévissant en Afghanistan.

En reprenant les indicateurs de l’EASO, tels que le nombre de victimes civiles rapportées à la population ou encore le nombre d’incidents et de déplacés, la Cour trouve que la ville de Kaboul n’est pas en situation de violence aveugle d’exceptionnelle intensité. « Le EASO propose une méthodologie et des critères qui réduisent considérablement la possibilité d’obtenir la protection subsidiaire, souligne Valérie Paulhac. On nous fait venir à l’audience alors que la CNDA a préjugé de l’affaire. »

Lors du débat parlementaire sur l’immigration, en octobre 2019, le gouvernement d’Edouard Philippe ne cachait pas son souhait de combattre les disparités au sein de l’Union européenne sur les taux d’acceptation des demandes d’asile, convaincu que cela constituait un facteur d’attractivité de la France. « L’enjeu, c’est l’uniformisation des décisions en Europe, estime Gérard Sadik, de la Cimade. Au premier trimestre 2020, en première instance, le taux de protection des Afghans était de 57,6 % en France, de 28 % en Allemagne et de 87,6 % en Italie. » Et de mettre en garde : « Si la grille de lecture de la CNDA change pour l’Afghanistan, on appliquera les mêmes principes pour la Syrie, le Yémen, la Somalie ou la Libye. »

Hausse du nombre de migrants traversant la Manche : Londres accuse Paris

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/08/12/hausse-du-nombre-de-migrants-traversant-la-manche-londres-accuse-paris_6048766_3210.html

Les autorités britanniques, qui coopèrent étroitement avec leurs homologues français, demandent un renforcement des contrôles pour arrêter les départs clandestins en bateau.

Par Eric Albert Publié hier à 10h09, mis à jour hier à 20h19

Les agents des forces frontalières britanniques aident les migrants avec des enfants, dans le port de Douvres, sur la côte sud-est de l’Angleterre, le 9 août . Les agents des forces frontalières britanniques aident les migrants avec des enfants, dans le port de Douvres, sur la côte sud-est de l’Angleterre, le 9 août . GLYN KIRK / AFP

Soixante-cinq migrants sur quatre embarcations de fortune secourus dans les eaux britanniques dimanche 9 août ; 151 autres sur quinze bateaux la veille ; 146 et 235 migrants, encore, les deux jours précédents… Depuis le début de l’été, les bateaux d’immigrés clandestins tentant la traversée de la Manche pour se rendre au Royaume-Uni se multiplient.

Profitant du beau temps et de la mer calme, ils embarquent au petit matin des plages françaises et tentent de rejoindre les côtes anglaises, distantes d’une trentaine de kilomètres au passage le plus étroit. La plupart utilisent de petits canots pneumatiques motorisés, s’entassant dans des conditions dangereuses. Certains tentent même leur chance dans un simple kayak. Des hommes, des femmes, des enfants, certains en très bas âge, sont arrivés. Ils viennent d’Irak, de Syrie, d’Afghanistan ou encore du Yémen…

Le soudain afflux de migrants a provoqué la colère des autorités britanniques, qui accusent en creux la France de fermer les yeux. Cultivant son image ultraconservatrice, Priti Patel, la ministre de l’intérieur, est montée à bord d’un patrouilleur des gardes-côtes britanniques lundi 10 août, arborant gilet de sauvetage et ton ferme : « Le nombre de migrants arrivant sur les côtes est absolument épouvantable et honteux. » Elle demande aux autorités françaises de tout faire pour rendre la traversée de la Manche « impraticable », d’une part en empêchant les départs des bateaux, et d’autre part en acceptant le retour des migrants qui auraient atteint les eaux britanniques. « La France et les autres Etats de l’UE sont des pays sûrs. Les vrais réfugiés devraient y demander l’asile, plutôt que de risquer leur vie et de violer la loi en venant au Royaume-Uni », estime-t-elle.

Filières de passeurs

Un groupe de migrants se repose sur la plage en attendant les responsables des forces frontalières britanniques à Dungeness, dans le sud de l’Angleterre, le 6 août. Un groupe de migrants se repose sur la plage en attendant les responsables des forces frontalières britanniques à Dungeness, dans le sud de l’Angleterre, le 6 août. Susan Pilcher / APDerrière l’écume politique, la réalité est pourtant que les autorités françaises et britanniques coopèrent étroitement sur la gestion des migrants depuis deux décennies. Le traité du Touquet, signé en 2003, a mis en place les bases de l’accord : les Français contrôlent la frontière et empêchent le passage des clandestins ; en échange, les Britanniques financent une partie des opérations.

En 2015, au plus fort de la crise européenne des réfugiés, le Royaume-Uni a ainsi payé pour le renforcement des barrières et de la sécurité autour du port de Calais et du tunnel sous la Manche. La traversée, que les clandestins effectuaient essentiellement à l’arrière de camions, est devenue beaucoup plus difficile.

Dès l’année suivante, les premières tentatives de traversée par bateau ont fait leur apparition. Le flux s’est accéléré à l’hiver 2018, et a augmenté fortement en 2020. De janvier à juillet, la préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord a compté 342 tentatives de traversée totalisant 4 192 migrants, presque le double de la même période en 2019. « Ce n’est pas surprenant que le nombre de passages augmente, note Bridget Chapman, de l’association Kent Refugee Action Network. Du côté français, les autorités confisquent les tentes et la nourriture des migrants, les poussant à prendre plus de risques. Avec le beau temps, et le passage désormais très difficile par les autres chemins, beaucoup essaient la traversée. » Par ailleurs, des filières de passeurs, notamment kurdes, se sont mises en place.

Mardi, le sous-secrétaire d’Etat britannique à l’immigration, Chris Philp, a été reçu au ministère de l’intérieur à Paris. Il a annoncé la nomination de Dan O’Mahoney, un ancien militaire, pour diriger la lutte contre les clandestins dans la Manche. Ce dernier doit se rendre en France dans les prochains jours pour mettre en place de nouvelles opérations visant à enrayer ce trafic.

Loupe déformante

Dans l’atmosphère post-Brexit, où « les Britanniques veulent reprendre le contrôle de leurs frontières », selon la ministre de l’intérieur, Mme Patel, Londres laisse entendre que les accords avec la France pourraient être remis en cause. Objectif : renvoyer plus facilement les migrants qui arriveraient dans leurs eaux. « Nous devons revoir notre cadre légal », estime Boris Johnson, le premier ministre. Un tel changement nécessite cependant, par définition, l’accord des Français. « Cela démontre à quel point la promesse de reprendre le contrôle est vide de sens », s’est agacé sur la BBC Peter Ricketts, un ancien ambassadeur britannique en France.

Un navire de la Force frontalière aide un groupe de personnes soupçonnées d’être des migrants à bord depuis leur canot pneumatique dans la Manche, le 10 août. Un navire de la Force frontalière aide un groupe de personnes soupçonnées d’être des migrants à bord depuis leur canot pneumatique dans la Manche, le 10 août. Gareth Fuller / APCette controverse au cœur de l’été fait aussi effet de loupe déformante. Grâce à sa géographie protégée par la mer, le Royaume-Uni demeure peu touché par les vagues d’immigration clandestine. En 2019, l’Allemagne a reçu 142 000 demandes d’asile, la France 119 000, contre 44 000 outre-Manche. « La réaction des autorités britanniques est inhumaine, dénonce Mme Chapman. Il n’est pas acceptable de dire que les Français doivent recevoir tous les migrants. »

 

Réfugiés syriens : l’impossible retour

Par Léa Masseguin

Une étude révèle que si les trois quarts des réfugiés syriens souhaitent rentrer dans leur pays, la plupart considère que les conditions d’un retour sûr ne sont pas remplies. Leurs priorités : la réforme du système sécuritaire et un changement de régime.

Ils ne sont chez eux nulle part. Ni à Berlin, où certains responsables conservateurs les accusent d’être des criminels. Ni à Ankara, où Erdogan s’en sert comme un instrument de chantage. Ni en Grèce, où le gouvernement les expulse en secret – et en toute illégalité – vers les eaux internationales. Encore moins à Beyrouth, où on leur reproche de menacer l’équilibre communautaire. Impossible pourtant de rentrer chez eux, en Syrie, où ils craignent pour leur vie.

L’Association syrienne pour la dignité des citoyens (ASDC) a publié un rapport sur les conditions minimales d’un retour en Syrie pour les personnes qui l’ont fuie. Le document se base sur les témoignages de 1 100 individus – réfugiés au Proche-Orient et en Europe ou déplacés internes – contraints de quitter leur foyer entre 2011 et 2019. Si les trois quarts déclarent souhaiter à terme rentrer chez eux, l’écrasante majorité, indépendamment de leur situation géographique actuelle et de leur appartenance politique, considère que les conditions d’un retour sûr et durable ne sont à ce jour pas réunies. «Je ne rentrerai pas tant que le régime d’Assad est au pouvoir et qu’il n’y a pas d’Etat démocratique», confie Abed (1), 28 ans. Originaire de Damas, il a fui la guerre en 2013 après avoir obtenu une bourse pour étudier aux Etats-Unis. Il n’a jamais revu sa famille, restée en Syrie.

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Plus de la moitié des participants de l’étude vivaient dans des zones contrôlées par le régime lors de leur départ, contre 19% détenues par des factions de l’opposition et 16% par le groupe Etat islamique (qui a perdu ses derniers territoires en Syrie en mars 2019). Près de 90% d’entre eux ont quitté la Syrie pour des raisons sécuritaires. L’étude précise que les territoires dans lesquels ces individus souhaitent rentrer sont désormais détenus à 82% par le régime syrien.

Après neuf ans de guerre, la progression du régime d’Al-Assad et de ses alliés dans la reconquête des territoires est indéniable. Et l’impact potentiel d’une présence prolongée des Syriens – le plus grand nombre de déplacés de force dans le monde – inquiète les pays hôtes. Au Liban, en Turquie et en Jordanie, qui accueillent à eux trois plus de 5 millions de Syriens exilés, les autorités locales s’activent pour renvoyer dans leur pays les réfugiés, perçus comme un poids pour leur économie.

Violations des droits humains

Les participants à l’étude ont été invités à choisir cinq conditions préalables à leur retour sur dix domaines clés. Pour près de 75% d’entre eux, la première priorité concerne les actions de l’appareil sécuritaire du régime et la nécessité de le démanteler. «Je crains surtout d’être enrôlé de force par l’armée ou d’être kidnappé par les Chabiha [agents secrets officieux au service d’Assad, ndlr] qui pourraient demander une rançon à ma famille s’ils découvrent que je suis contre le régime», ajoute Abed.

Selon Amnesty International, les «civils qui rentrent en Syrie doivent se soumettre à une vérification de sécurité qui comprend notamment un interrogatoire par les forces de sécurité syriennes, responsables de violations des droits humains généralisées et systématiques constituant des crimes contre l’humanité». En 2019, l’ASDC avait publié un rapport sur les conditions de réinstallation de 300 personnes rentrées en Syrie : les deux tiers ont affirmé avoir été extorqués par les autorités ou avoir eu un membre de leur famille menacé d’arrestation.

La deuxième condition d’un retour est d’ordre politique : 67% des participants ont identifié le départ du régime syrien et de ses figures clés comme l’une de leurs priorités. «Les quatre principaux domaines prioritaires sont directement liés aux actions du régime syrien, à son régime politique oppressif et à l’utilisation répressive des services de sécurité», relève l’étude. En dépit des 380 000 morts causés par la guerre, Bachar al-Assad continue toutefois de s’accrocher au pouvoir. «Nous ne voyons pas de solution politique au conflit», déclarait fin juin Filippo Grandi, Haut commissaire des Nations unies pour les réfugiés (HCR), lors d’une conférence de donateurs organisée par l’Union européenne et l’ONU.

Retours volontaires»

La situation sécuritaire sur le terrain est également pointée du doigt. Les participants exigent la fin des combats, l’arrêt des bombardements et des assassinats. Le conflit continue de faire rage en Syrie, où des affrontements entre les forces d’Al-Assad et les jihadistes de l’Etat islamique ont encore fait une cinquantaine de morts dans le centre du pays, début juillet. «Il y a plus de régions qui sont devenues plus stables, mais il y a encore des zones en conflit», avait encore mis en garde Filippo Grandi, avant d’ajouter que «les retours de réfugiés doivent se faire de manière volontaire».

De nombreuses ONG mettent toutefois en doute le caractère volontaire de ces retours et dénoncent des mesures visant à resserrer l’étau autour de ces exilés. En juillet 2019, l’ONG Human Rights Watch avait dénoncé une «pression illégitime» exercée par les autorités libanaises et l’expulsion de Syriens par la Turquie. Pour Amnesty International, «de nombreux réfugiés qui émettent le souhait de quitter le Liban ne sont pas en mesure de prendre une décision libre et éclairée» à cause des «conditions déplorables» dans lesquelles ils vivent et le manque «d’informations objectives sur la situation des droits humains» dans leur pays d’origine. Malgré les risques, plusieurs milliers de réfugiés syriens ont déjà quitté le Liban pour rejoindre la Syrie dans le cadre des opérations supervisées par la Sûreté générale libanaise, en coordination avec le régime de Bachar al-Assad. Lequel ne semble néanmoins pas s’impatienter du retour de ses exilés : «La Syrie est à présent plus homogène», avait lâché le président syrien en août 2017.

Dans les pays occidentaux, l’idée d’un retour est encore plus lointaine : 97% des réfugiés syriens en Europe, contre 9% au Liban, se considèrent «bien installés», malgré les différents problèmes auxquels ils sont confrontés, d’après l’ASDC. Ralph, 25 ans, a quitté Alep pour la France en 2012. Il assure qu’il ne retournera jamais en Syrie car, regrette-t-il, «plus rien ne sera comme avant».

(1) Le prénom a été modifié

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Léa Masseguin

Migrants à Saint Denis

Campement

Migrants à Saint-Denis : «Avec le bruit de l’autoroute, on n’arrive jamais à dormir»

Par Zidane Azzouzi

Plusieurs centaines d’hommes, principalement de jeunes Afghans, se sont installés près du Stade de France depuis l’évacuation d’un camp à Aubervilliers. Les associations s’inquiètent de leurs conditions de vie.

Ils sont entre 300 et 400 à avoir trouvé refuge sous le pont de l’autoroute A1 à Saint-Denis. Un nouveau campement de migrants s’est installé au début du mois près du Stade de France, au nord de Paris, quelques jours seulement après l’évacuation d’un camp près du canal Saint-Denis, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Selon les associations, un bon nombre d’entre eux y campaient auparavant et ont raté l’évacuation, le 29 juillet.

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C’est le cas d’Ahmed, Afghan de 29 ans : «Ce matin-là, je me rendais à l’assurance maladie pour faire une demande d’aide médicale. A mon retour, il n’y avait plus rien. Il restait seulement la police», explique le jeune homme, qui laissé sa femme et ses deux enfants en Afghanistan. Avec quatre amis, il s’est alors déplacé de quelques kilomètres pour installer sa tente près de cet accès à l’autoroute. En France depuis deux ans, Ahmed décrit sa situation actuelle comme «invivable» : «Ici c’est très sale et avec le bruit de l’autoroute, on n’arrive jamais à dormir.»

De petites tentes partagées par plusieurs personnes

Les associations présentes sur place s’inquiètent les conditions de vie précaires de ceux qui ont trouvé refuge à cet endroit. Il s’agit principalement d’hommes afghans entre 18 et 30 ans, selon Maël De Marcellus, coordinateur de l’antenne parisienne de l’association Utopia 56. «De jour en jour, le campement ne cesse de s’accroître et de nouveaux arrivants s’installent», explique-t-il. Les petites tentes de camping alignées occupent en effet de plus en plus d’espace. Souvent, elles sont partagées par plusieurs personnes. Utopia 56 se rend quotidiennement sur place pour aider les exilés dans leurs démarches de demandes d’asile. «On fait aussi de la distribution de produits d’hygiène et de vêtements», détaille Maël De Marcellus.

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Selon l’association Utopia 56, la police, omniprésente sur les lieux, aurait tenté à plusieurs reprises de disperser les exilés. Une vidéo diffusée le 16 août les montre recevoir des jets de gaz lacrymogènes. «C’est assez inacceptable, car ces réfugiés n’ont pas d’autre choix», dénonce Maël De Marcellus. Une stratégie de mise sous tension également pointée par France Terre d’asile :  «L’emploi de la police me parait inadapté, cela ne réglera rien», estime Pierre Henry, directeur général de l’association.

«On va mourir dans la rue»

Les associatifs mobilisés dénoncent le cycle ininterrompu des évacuations et réinstallations, qui se répètent sans que soit trouvé de solution pérenne : «Cette situation est aussi absurde qu’indigne», résume Pierre Henry. «Faire passer les gens par la rue, c’est l’apprentissage de la folie et de la violence, c’est insupportable», souligne-t-il.

«Il faut un vrai dispositif d’accueil», réclame Maël De Marcellus, d’Utopia 56, qui se dit «inquiet» pour ces réfugiés selon lui «en danger». Arian, également installé depuis quelques jours près de l’A1, souhaiterait, comme Ahmed, être relogé rapidement. «On veut tous un toit sous lequel dormir en sécurité», espère l’Afghan de 33 ans. «On est épuisés… Aidez-nous, on va mourir dans la rue», alerte-t-il.

Contactée par Libération, la ville de Saint-Denis se dit préoccupée par «les conditions de vie très dégradées et précaires» des migrants et «par la localisation très dangereuse de ce campement en bordure d’une bretelle d’autoroute». «Nous mettons en place avec les associations humanitaires des livraisons de packs d’eau et les acteurs de l’aide alimentaire d’urgence interviennent également», précise le service presse de la commune, qui souligne que la ville n’est pas propriétaire du terrain. La municipalité dit avoir alerté le préfet «sur la situation de l’ensemble des occupations illégales» sur son territoire et avoir demandé une «mise à l’abri» des exilés. Une réunion devrait avoir lieu prochainement avec les services de la préfecture.

Zidane Azzouzi