Permanences de l’association Terre d’errance à Norrent Fontes

Depuis plus d’un an, l’association Terre d’Errance tient une permanence tous les lundis, à Norrent-Fontes.
Il était important pour les milivoles, au moment où l’association était mise en cause devant la justice, de mettre en place un lieu ouvert à toutes et à tous d’une manière régulière autour des questions migratoires et des activités de l’association.
Parallèlement, alors que beaucoup de personnes bouleversées par la photo du petit Eylan voulaient s’investir et demandaient à nous rencontrer, il devenait compliqué de gérer un agenda de rendez-vous pour accueillir les nouveaux bénévoles.
Après avoir animé plusieurs réunions publiques d’informations à Lillers, Norrent-Fontes et Béthune, Terre d’Errance a donc mis en place cette permanence.

Chaque lundi, de 14h à 16h (plus longtemps si possible), un.e membre du CA de Terre d’Errance est disponible pour répondre aux questions, recevoir les dons, donner de la documentation, nourrir les réflexions, offrir du thé à celles et ceux qui poussent la porte du presbytère de Norrent-Fontes.

Parfois aucun nouveau venu ne vient, la permanence est alors l’occasion pour les bénétants de discuter d’une manière informelle autour d’un café.
Mais les venues sont fréquentes et très diverses: étudiants à la recherche d’un stage, élèves cherchant à préciser un exposé sur la question, exilés ayant pour projet de créer un blog sur la jungle, nouvelle habitante du village voulant s’investir auprès des exilés, agriculteur qui annonce un prochain semi et demande que ses champs soient préservés, habitante du campement venant simplement boire un thé chaud, professeure demandant une intervention dans sa classe, personnes qui déménagent et en profitent pour donner des couvertures, etc…

Ces permanences sont riches d’échanges. Elles permettent d’avoir un contact direct avec les habitants du campement et des alentours.
Terre d’Errance a pour projet de mettre en place un prêt de livres sur les questions migratoires durant ces permanences.

Communiqué de Presse // À Norrent-Fontes (Pas-de-Calais), mettre à l’abri les réfugiés est un délit

Prétendant abroger le délit d’aide au séjour irrégulier (1), dit délit de solidarité, Manuel Valls, alors ministre de l’intérieur, affirmait : « Notre loi ne saurait punir ceux qui, en toute bonne foi, veulent tendre une main secourable » (2). Or les modifications introduites dans la législation ne suppriment de fait pas le délit de solidarité (3). Devenu premier ministre, le même a déclaré le 16 septembre dernier, pour commenter la décision française d’accueil sur le territoire national d’une partie des réfugiés qui frappent depuis des semaines aux portes de l’Europe (4) : « Il faut du cœur, bien sûr, mais un cœur intelligent » (5)

Six cent maires et élus locaux disposés à prendre en charge des demandeurs d’asile dans leur ville ont récemment été conviés par le ministre de l’Intérieur à une réunion très médiatisée, où on les a assurés du soutien de l’État dans cet accueil. Le préfet Kleber Arhoul, nommé coordinateur, s’est notamment vu confier le mandat d’être « à l’écoute des initiatives citoyennes » (6).

Au même moment, les citoyens qui s’organisent pour essayer d’offrir les moins mauvaises conditions possibles aux exilés qui passent dans leur commune ont quelque raison de s’interroger sur ce qu’est l’« intelligence du cœur » prônée au sommet de l’État…

À Norrent-Fontes, l’une des jungles du Pas-de-Calais, quatre abris pour les exilés avaient été construits en 2012, avec l’accord du maire de l’époque. Deux de ces abris de fortune ayant été détruits au printemps dernier dans un incendie accidentel, les soutiens locaux, dont les membres de l’association Terre d’errance, ont entrepris de le reconstruire. Las : le maire aujourd’hui en fonction ne l’a pas entendu de cette oreille, et a pris début août, arguant de piètres motifs d’urbanisme (7), un arrêté d’interdiction de cette reconstruction. Les militants de Terre d’errance sont accusés d’avoir enfreint cet arrêté au motif qu’ayant stoppé les travaux de construction ils ont cependant posé une toile pour permettre aux exilés de se protéger de la pluie…

Mettre à l’abri : voilà donc né un nouveau délit de solidarité ! À ce jour, plusieurs membres de Terre d’errance ont été convoqués à la gendarmerie pour des interrogatoires, en attendant, peut-être, une inculpation.

Quid des principes d’humanité et de solidarité, rappelés avec force par les autorités ? L’écart entre les annonces gouvernementales et des pratiques locales d’intimidation d’acteurs de terrain ne peut qu’être souligné par nos organisations qui :

  • dénoncent l’hypocrisie des autorités qui prétendent avoir « pris la mesure » de la situation qu’elles appellent « crise migratoire » ;
  • revendiquent le droit, et même l’obligation, à manifester notre solidarité avec toutes celles et ceux qui quittent leur pays pour chercher un abri et des conditions de vie dignes en Europe ;
  • rappellent que les mobilisations citoyennes telles que celle des membres de Terre d’errance répondent aux carences de l’État à accompagner des personnes vulnérables ;
  • protestent contre la multiplication des efforts pour empêcher, ou du moins freiner, non seulement l’arrivée mais même le départ de celles et ceux dont il est proclamé que ce sont des personnes ayant « vocation à » bénéficier du droit d’asile ;
  • réclament une refonte radicale des politiques d’asile et d’immigration qui aujourd’hui sont la cause de désastres humains, et dans l’immédiat, l’accueil inconditionnel des demandeurs d’asile et l’instruction de leur demande dans le pays de l’Union européenne de leur choix ;

Le 10 octobre prochain, à Norrent-Fontes (8), avec Terre d’errance, nous porterons ces revendications aux côtés de de toutes celles et ceux qui veulent que la solidarité ne soit plus traitée comme un délit.
Le 8 octobre 2015

Organisations signataires :

  • région Nord-Pas-de-Calais :
    ADRA antenne locale Dunkerque
    Auberge des migrants
    Calais Ouverture et Humanité
    Collectif Fraternité Migrants Bassin Minier 62
    Emmaüs Dunkerque
    Itinérance Cherbourg
    La Cimade Nord-Picardie
    LDH 62
    Réveil voyageur
    Salam Nord/Pas-de-Calais
    Secours Catholique du Pas-de-Calais
    Terre d’errance
    Terre d’Errance Flandres Littoral
    Terre d’Errance Steenvoorde

 

  • organisations nationales :
    Action tunisienne
    ADTF (Association Démocratique des Tunisiens en France)
    Anafé (Association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers)
    ASEFRR (Association Solidarité Essonne Familles Roumaines et Rroms)
    ATMF (Association des Travailleurs Maghrébins de France)
    CCFD-Terre Solidaire (Comité catholique contre la faim et pour le développement)
    CRID (Centre de Recherche et d’Informations pour le Développement)
    Droits et ici là-bas
    Emmaüs France
    Emmaüs international
    FNARS (Fédération nationale des associations d’accueil et de réadaptation sociale)
    Foi & Justice Afrique-Europe
    FORIM (Forum des Organisations de Solidarité Internationale issues des Migrations)
    France-Amérique-Latine
    France Libertés
    FTCR (Fédération des Tunisiens pour une Citoyenneté des deux Rives)
    Observatoire citoyen du CRA de Palaiseau
    Organisation pour une citoyenneté universelle (OCU)
    RESF (Réseau Éducation Sans Frontières)
    Secours islamique
    Solidarité laïque
    Syndicat de la magistrature (SM)
    « Un toit, c’est un droit »
    Union syndicale Solidaires
    Mouvement Utopia

 

  • et pour la CFDA (Coordination française pour le droit d’asile) :
    ACAT (Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture)
    APSR (Association d’accueil aux Médecins et Personnels de Santé Réfugiés en France)
    ARDHIS (Association pour la Reconnaissance des Droits des personnes Homosexuelles et transsexuelles à l’Immigration et au Séjour)
    Comede (Comité pour la santé des exilés)
    Dom’Asile
    FASTI (Fédération des Associations de Solidarité avec Tou-te-s les Immigré-e-s)
    GAS (Groupe accueil et solidarité)
    GISTI (Groupe d’information et de soutien des immigré.e.s)
    JRS France (Jesuit Refugee Service)
    La Cimade
    LDH (Ligue des droits de l’Homme)
    Médecins du Monde (MdM)
    MRAP (Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples)
    Centre Primo Levi
    Secours catholique

(1) Loi n° 2012-1560 du 31 décembre 2012 relative à la retenue pour vérification du droit au séjour et modifiant le délit d’aide au séjour irrégulier pour en exclure les actions humanitaires et désintéressées(retour au texte1)

(2) Discours de M. Valls au Sénat devant la Commission des lois, 25 juillet 2012(retour au texte2)

(3) cf. Contrôle des étrangers : ce que change la loi du 31 décembre 2012, ADDE, La Cimade, Fasti, Gisti, Syndicat de la magistrature et le dossier Délits de solidarité sur le site du Gisti(retour au texte3)

(4) On relèvera que l’accueil d’une trentaine de milliers de personnes en deux ans est un geste bien dérisoire au regard de la démographie et des ressources nationales, comme au regard du nombre de personnes aujourd’hui en quête de protection internationale(retour au texte4)

(5) Discours de M. Valls à l’ouverture du débat à l’assemblée nationale sur l’accueil des réfugiés, 16 septembre 2015(retour au texte5)

(6) http://www.interieur.gouv.fr/Accueil-des-refugies-et-demandeurs-d-asile(retour au texte6)

(7) Le terrain sur lequel est située la jungle de Norrent-Fontes serait une zone non constructible car inondable(retour au texte7)

(8) Infos sur la page Facebook de Terre d’errance(retour au texte8)

« Quand on a la situation qu’ont les migrants, faut tout accepter » // Libération, 03.05.2015

http://www.liberation.fr/politiques/2015/05/03/quand-on-a-la-situation-qu-ont-les-migrants-faut-tout-accepter_1287088

Haydée SABÉRAN Lille, de notre correspondante 3 mai 2015 à 19:46

751096-france-rights-immigrationLa «nouvelle jungle» de Calais, le 3 avril 2015. (Photo Denis Charlet.AFP)

 

«Libération» s’est procuré un enregistrement qui révèle comment des gendarmes ont rabroué des clandestins venus porter plainte contre des policiers pour agression à Calais.

«Dans leur pays, ils oseraient dire que la police les a cognés ?» Cette phrase d’un gendarme de Norrent-Fontes (Pas-de-Calais) a laissé sans voix Clémence Gautier, la juriste de Plateforme de services aux migrants de Calais. Ce 24 juin 2014, elle accompagnait des exilés érythréens qui venaient déposer plainte pour coups et blessures contre la police et un chauffeur de camion. Elle a enregistré plusieurs minutes d’un dialogue édifiant, dont elle a livré l’enregistrement audio à Libération.

L’affaire commence à Norrent-Fontes, village en bordure de l’A26, près de la dernière aire d’autoroute avant Calais, dans la nuit du 22 au 23 juin. Ici, comme sur presque toutes les aires de la région qui mènent vers cette ville, chaque nuit, des migrants grimpent dans des poids lourds pour tenter de rejoindre l’Angleterre. Ceux qui échouent se font cueillir au port par les vigiles, par la police française ou par l’immigration britannique.

«Matraque». Cette nuit-là, la police – «ils avaient un uniforme bleu, sur lequel était écrit « police »», précisent des migrants – ouvre un camion, découvre une vingtaine d’hommes, de femmes et d’adolescents, et ça tourne mal. «Tout le monde est sorti, et j’étais le dernier, raconte Matias, 16 ans, au téléphone depuis l’Angleterre, où il a réussi à passer un mois plus tard dans un camion frigorifique. J’ai mis plus de temps que les autres à sortir. Alors, le chauffeur m’a frappé, plusieurs fois. Ma bouche et mon nez se sont mis à saigner. La police regardait et ne disait rien.» Un certificat médical confirme le nez tuméfié, le sang, la lèvre ouverte. Ermiyas, érythréen lui aussi, raconte la suite, dans un témoignage recueilli par un bénévole : «Ils nous ont fait asseoir. Deux camionnettes et deux ou trois autos de police sont arrivées. Les femmes sont montées dans une camionnette qui est partie. [Nous, les hommes, avons été conduits] hors de la ville, sur un terrain sans éclairage. Les policiers nous ont fait descendre un à un. […] Les six, dont une femme, criaient et nous frappaient de leur matraque, leurs poings et leurs pieds. Une fois la personne frappée, ils lui faisaient signe de partir. Les policiers sentaient l’alcool et ne parlaient pas anglais.»

Les migrants se réfugient alors dans la «jungle», puis rentrent à Norrent-Fontes et racontent au reste du groupe. Les bénévoles présents les convainquent de porter plainte. «On s’est dit qu’il serait plus simple de s’adresser à la gendarmerie de Norrent-Fontes qu’à la police de Calais»,dit Clémence Gautier.

«Excusable».Fille de policier, elle pousse la porte de la gendarmerie en confiance. Mais le dialogue tourne au vinaigre. Les gendarmes dissuadent les migrants de déposer plainte en mettant en avant le risque de se retrouver en centre de rétention. Ils minimisent les faits. Alors, la juriste appuie sur le bouton «play» de son smartphone. Le commandant : «Le gars qui en a marre de les trouver dans son camion, il fait quoi, il dit merci ? Faut se mettre à sa place, aussi. Après, je ne pardonne pas le geste, hein. […]. Mais il y a des règles à respecter, point barre ! Maintenant, ils viennent dire : « Ouais, mais il m’a frappé ! » Certes, ça ne se fait pas. Mais on va aller jusqu’où comme ça ? Bientôt, ils vont venir s’installer là, et puis on va devoir leur dire merci ? […] Moi, je suis le commandant de la brigade. […] Je me rends bien compte que c’est des gens qui sont dans la misère, je suis sûr qu’ils seraient sûrement mieux chez eux que de devoir traverser tout ce qu’ils traversent, mais quand on a la situation qu’ils ont, ben, faut tout accepter, malheureusement. Ça fait partie de la chose. […] Je ne dis pas qu’ils doivent tout encaisser tout le temps, mais il faut savoir faire le canard à certains moments. Ils prennent un risque en montant. Parce qu’ils montent quand même en commettant une effraction. Le propriétaire du camion, quand il veut faire remplacer sa bâche ou la faire recoudre, qui c’est qui paie ? C’est l’assurance ! Pour qui ? Pour ces gens-là !»

Un autre gendarme : «Le chauffeur, il est presque excusable d’avoir tapé sur un migrant, le mec, il…»

La juriste : «Ah non, hein ! Je ne suis pas d’accord.»

Un gendarme : «Le gars il est excédé, il en a marre.»

La juriste : «Il est excédé, mais il n’a pas d’excuse ! Je comprends qu’il soit énervé, mais je ne tolère absolument pas les coups et blessures. Ce n’est pas normal, absolument pas, en aucun cas […].»

Le commandant : «Bon, vous donnez les noms, et puis vous expliquez sommairement les faits, qu’ils sont montés dans le camion, que le chauffeur les a descendus, et puis voilà. Comme ça, tout le monde sera content, les faits seront dénoncés. Et eux, ils dormiront où ils veulent ce soir [sous-entendu : pas en centre de rétention, ndlr] […].»

Un gendarme : «Je ne veux pas vous porter la poisse. Attendez-vous à des retombées quand même, hein. Après, hein.»

La juriste : «De quel style ?»

Un gendarme : «Ben, vous allez avoir du gendarme et du policier sur le parking et aux environs à gogo, ça, je peux vous le garantir. Enfin, moi, je le vois comme ça, hein.»

Selon les bénévoles, les migrants se sont plaints que sur l’aire de Norrent-Fontes, dans les jours qui ont suivi, de nombreux gendarmes se sont relayés. Puis la surveillance s’est relâchée.

Le commandant : «Bon, on va relater sur dix-quinze lignes ce qu’on vous a rapporté. Forcément, le destinataire de votre procédure, c’est le procureur de la République. Il va voir arriver ça, il va dire bon… Ils sont quand même…»

Un autre gendarme : «…ils sont gonflés, les mecs.»

Le commandant : «…gonflés de venir signaler telle chose alors que…»

Les migrants qui se plaignaient de violences sont passés en Angleterre depuis. Alertée par Libération jeudi, la préfète du Pas-de-Calais, Fabienne Buccio, a assuré que la gendarmerie ferait «les recherches nécessaires» sur cet épisode. «Toute personne qui vient porter plainte a le droit d’être entendue, c’est la loi», poursuit la préfète. Une enquête a été confiée à l’Inspection générale de la gendarmerie nationale.

Par Haydée Sabéran, Correspondante à Lille