Asile : la France pourrait moins protéger les Afghans

 

La Cour nationale du droit d’asile veut revoir sa jurisprudence. Les associations redoutent une moindre protection des Afghans, premiers demandeurs d’asile en France.

Par Julia Pascual Publié le 16 juillet 2020 à 10h25

 

Depuis 2015, l’Afghanistan est l’un des principaux pays de provenance des demandeurs d’asile en France. Sous l’effet de la dégradation de la situation sécuritaire dans le pays et de l’expulsion de membres de la diaspora installés dans les pays frontaliers (Pakistan, Iran), cette place est devenue durable. En 2018, les Afghans se sont même hissés au premier rang de la demande d’asile. En 2019, ils étaient plus de 10 000 à solliciter le statut de réfugié.

Résultat : près de 24 300 ressortissants afghans bénéficient d’une protection à ce jour, selon les estimations de l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides (Ofpra). Ce qui est davantage que toutes les autres nationalités. Pour toutes ces raisons, l’Afghanistan occupe une place prépondérante dans le système d’asile. Mais cela pourrait changer.

La Cour nationale du droit d’asile (CNDA), qui statue en appel sur les demandes de protection, pourrait infléchir sa doctrine. C’est en tout cas ce que craignent plusieurs associations de défense des migrants, telles que la Cimade ou l’association des avocats du droit d’asile Elena.

« Jurisprudence Kaboul »

L’Ofpra, qui statue en première instance, a depuis plusieurs années réduit le taux de protection accordé aux Afghans. Il est passé de plus de 80 % en 2015 à moins de 60 % en 2019. « On a resserré notre expertise, explique un ancien de l’Office. Les experts ont regardé plus précisément la nature de la demande et il s’est avéré qu’on considérait des degrés de violence généralisée [dans le pays] alors qu’on ne devait pas le faire. La CNDA n’a pas suivi cette évolution. »

Un Afghan dont la demande d’asile a été rejetée par l’Ofpra a ainsi toutes les chances de se voir accorder une protection en faisant appel devant la CNDA. Celle-ci a en effet annulé 75 % des décisions de l’Ofpra pour accorder, la plupart du temps, une « protection subsidiaire » aux Afghans. Différente du statut de réfugié, qui nécessite d’établir une persécution individuelle, la protection subsidiaire est destinée à une personne exposée à une menace grave dans son pays « en raison d’une violence généralisée résultant d’une situation de conflit armé ».

« Pour le moment, la CNDA considère que les personnes qui sont renvoyées vers l’Afghanistan doivent passer par Kaboul et que Kaboul est une ville où règne une violence aveugle d’une intensité exceptionnelle, explique une source interne à la Cour. En gros, n’importe quelle personne dont on pense qu’elle est afghane a droit à la protection subsidiaire. Ceux qui ne l’obtiennent pas sont de faux Afghans ou tombent dans les clauses d’exclusion [l’exclusion de l’asile concerne par exemple les personnes soupçonnées d’avoir commis des crimes de guerre]. »

Cette ligne de conduite de la Cour – communément appelée « jurisprudence Kaboul » – pourrait bientôt être renversée. Prenant appui sur deux dossiers de demandeurs d’asile afghans, la CNDA a décidé de se réunir en grande formation. Celle-ci a pour objectif « d’harmoniser la jurisprudence soit sur une question juridique nouvelle, soit sur l’appréciation d’une situation géopolitique », explique-t-on à la Cour.

« Volonté politique »

D’après les éléments de la procédure que Le Monde a consultés, les questions auxquelles veut répondre la Cour lors de cette grande formation sont notamment les suivantes : « Les informations disponibles conduisent-elles à identifier à Kaboul une violence d’un niveau [exceptionnel] ? » ; « Le trajet vers la région de destination doit-il être envisagé à partir d’autres points d’entrée que l’aéroport de Kaboul ? ».

Pour Valérie Paulhac, l’une des avocates des demandeurs dont les affaires ont été renvoyées devant la grande formation, « il y a une volonté politique de limiter l’accès à la protection subsidiaire ». L’avocate est même convaincue que la Cour a déjà tranché ces questions. Alors que l’audience, initialement prévue le 17 juin, a été renvoyée à une date non encore connue, les parties ont pris connaissance de l’existence d’une note méthodologique interne à la CNDA. Datée du 20 mai, et intitulée « Analyse de la violence aveugle », ce document de cinq pages, dont Le Monde a pris connaissance, s’inspire des travaux du Bureau européen d’appui en matière d’asile (EASO) sur l’Afghanistan, connu pour avoir une interprétation plus restreinte du niveau de violence sévissant en Afghanistan.

En reprenant les indicateurs de l’EASO, tels que le nombre de victimes civiles rapportées à la population ou encore le nombre d’incidents et de déplacés, la Cour trouve que la ville de Kaboul n’est pas en situation de violence aveugle d’exceptionnelle intensité. « Le EASO propose une méthodologie et des critères qui réduisent considérablement la possibilité d’obtenir la protection subsidiaire, souligne Valérie Paulhac. On nous fait venir à l’audience alors que la CNDA a préjugé de l’affaire. »

Lors du débat parlementaire sur l’immigration, en octobre 2019, le gouvernement d’Edouard Philippe ne cachait pas son souhait de combattre les disparités au sein de l’Union européenne sur les taux d’acceptation des demandes d’asile, convaincu que cela constituait un facteur d’attractivité de la France. « L’enjeu, c’est l’uniformisation des décisions en Europe, estime Gérard Sadik, de la Cimade. Au premier trimestre 2020, en première instance, le taux de protection des Afghans était de 57,6 % en France, de 28 % en Allemagne et de 87,6 % en Italie. » Et de mettre en garde : « Si la grille de lecture de la CNDA change pour l’Afghanistan, on appliquera les mêmes principes pour la Syrie, le Yémen, la Somalie ou la Libye. »

Hausse du nombre de migrants traversant la Manche : Londres accuse Paris

https://www.lemonde.fr/international/article/2020/08/12/hausse-du-nombre-de-migrants-traversant-la-manche-londres-accuse-paris_6048766_3210.html

Les autorités britanniques, qui coopèrent étroitement avec leurs homologues français, demandent un renforcement des contrôles pour arrêter les départs clandestins en bateau.

Par Eric Albert Publié hier à 10h09, mis à jour hier à 20h19

Les agents des forces frontalières britanniques aident les migrants avec des enfants, dans le port de Douvres, sur la côte sud-est de l’Angleterre, le 9 août . Les agents des forces frontalières britanniques aident les migrants avec des enfants, dans le port de Douvres, sur la côte sud-est de l’Angleterre, le 9 août . GLYN KIRK / AFP

Soixante-cinq migrants sur quatre embarcations de fortune secourus dans les eaux britanniques dimanche 9 août ; 151 autres sur quinze bateaux la veille ; 146 et 235 migrants, encore, les deux jours précédents… Depuis le début de l’été, les bateaux d’immigrés clandestins tentant la traversée de la Manche pour se rendre au Royaume-Uni se multiplient.

Profitant du beau temps et de la mer calme, ils embarquent au petit matin des plages françaises et tentent de rejoindre les côtes anglaises, distantes d’une trentaine de kilomètres au passage le plus étroit. La plupart utilisent de petits canots pneumatiques motorisés, s’entassant dans des conditions dangereuses. Certains tentent même leur chance dans un simple kayak. Des hommes, des femmes, des enfants, certains en très bas âge, sont arrivés. Ils viennent d’Irak, de Syrie, d’Afghanistan ou encore du Yémen…

Le soudain afflux de migrants a provoqué la colère des autorités britanniques, qui accusent en creux la France de fermer les yeux. Cultivant son image ultraconservatrice, Priti Patel, la ministre de l’intérieur, est montée à bord d’un patrouilleur des gardes-côtes britanniques lundi 10 août, arborant gilet de sauvetage et ton ferme : « Le nombre de migrants arrivant sur les côtes est absolument épouvantable et honteux. » Elle demande aux autorités françaises de tout faire pour rendre la traversée de la Manche « impraticable », d’une part en empêchant les départs des bateaux, et d’autre part en acceptant le retour des migrants qui auraient atteint les eaux britanniques. « La France et les autres Etats de l’UE sont des pays sûrs. Les vrais réfugiés devraient y demander l’asile, plutôt que de risquer leur vie et de violer la loi en venant au Royaume-Uni », estime-t-elle.

Filières de passeurs

Un groupe de migrants se repose sur la plage en attendant les responsables des forces frontalières britanniques à Dungeness, dans le sud de l’Angleterre, le 6 août. Un groupe de migrants se repose sur la plage en attendant les responsables des forces frontalières britanniques à Dungeness, dans le sud de l’Angleterre, le 6 août. Susan Pilcher / APDerrière l’écume politique, la réalité est pourtant que les autorités françaises et britanniques coopèrent étroitement sur la gestion des migrants depuis deux décennies. Le traité du Touquet, signé en 2003, a mis en place les bases de l’accord : les Français contrôlent la frontière et empêchent le passage des clandestins ; en échange, les Britanniques financent une partie des opérations.

En 2015, au plus fort de la crise européenne des réfugiés, le Royaume-Uni a ainsi payé pour le renforcement des barrières et de la sécurité autour du port de Calais et du tunnel sous la Manche. La traversée, que les clandestins effectuaient essentiellement à l’arrière de camions, est devenue beaucoup plus difficile.

Dès l’année suivante, les premières tentatives de traversée par bateau ont fait leur apparition. Le flux s’est accéléré à l’hiver 2018, et a augmenté fortement en 2020. De janvier à juillet, la préfecture maritime de la Manche et de la mer du Nord a compté 342 tentatives de traversée totalisant 4 192 migrants, presque le double de la même période en 2019. « Ce n’est pas surprenant que le nombre de passages augmente, note Bridget Chapman, de l’association Kent Refugee Action Network. Du côté français, les autorités confisquent les tentes et la nourriture des migrants, les poussant à prendre plus de risques. Avec le beau temps, et le passage désormais très difficile par les autres chemins, beaucoup essaient la traversée. » Par ailleurs, des filières de passeurs, notamment kurdes, se sont mises en place.

Mardi, le sous-secrétaire d’Etat britannique à l’immigration, Chris Philp, a été reçu au ministère de l’intérieur à Paris. Il a annoncé la nomination de Dan O’Mahoney, un ancien militaire, pour diriger la lutte contre les clandestins dans la Manche. Ce dernier doit se rendre en France dans les prochains jours pour mettre en place de nouvelles opérations visant à enrayer ce trafic.

Loupe déformante

Dans l’atmosphère post-Brexit, où « les Britanniques veulent reprendre le contrôle de leurs frontières », selon la ministre de l’intérieur, Mme Patel, Londres laisse entendre que les accords avec la France pourraient être remis en cause. Objectif : renvoyer plus facilement les migrants qui arriveraient dans leurs eaux. « Nous devons revoir notre cadre légal », estime Boris Johnson, le premier ministre. Un tel changement nécessite cependant, par définition, l’accord des Français. « Cela démontre à quel point la promesse de reprendre le contrôle est vide de sens », s’est agacé sur la BBC Peter Ricketts, un ancien ambassadeur britannique en France.

Un navire de la Force frontalière aide un groupe de personnes soupçonnées d’être des migrants à bord depuis leur canot pneumatique dans la Manche, le 10 août. Un navire de la Force frontalière aide un groupe de personnes soupçonnées d’être des migrants à bord depuis leur canot pneumatique dans la Manche, le 10 août. Gareth Fuller / APCette controverse au cœur de l’été fait aussi effet de loupe déformante. Grâce à sa géographie protégée par la mer, le Royaume-Uni demeure peu touché par les vagues d’immigration clandestine. En 2019, l’Allemagne a reçu 142 000 demandes d’asile, la France 119 000, contre 44 000 outre-Manche. « La réaction des autorités britanniques est inhumaine, dénonce Mme Chapman. Il n’est pas acceptable de dire que les Français doivent recevoir tous les migrants. »

 

Réfugiés syriens : l’impossible retour

Par Léa Masseguin

Une étude révèle que si les trois quarts des réfugiés syriens souhaitent rentrer dans leur pays, la plupart considère que les conditions d’un retour sûr ne sont pas remplies. Leurs priorités : la réforme du système sécuritaire et un changement de régime.

Ils ne sont chez eux nulle part. Ni à Berlin, où certains responsables conservateurs les accusent d’être des criminels. Ni à Ankara, où Erdogan s’en sert comme un instrument de chantage. Ni en Grèce, où le gouvernement les expulse en secret – et en toute illégalité – vers les eaux internationales. Encore moins à Beyrouth, où on leur reproche de menacer l’équilibre communautaire. Impossible pourtant de rentrer chez eux, en Syrie, où ils craignent pour leur vie.

L’Association syrienne pour la dignité des citoyens (ASDC) a publié un rapport sur les conditions minimales d’un retour en Syrie pour les personnes qui l’ont fuie. Le document se base sur les témoignages de 1 100 individus – réfugiés au Proche-Orient et en Europe ou déplacés internes – contraints de quitter leur foyer entre 2011 et 2019. Si les trois quarts déclarent souhaiter à terme rentrer chez eux, l’écrasante majorité, indépendamment de leur situation géographique actuelle et de leur appartenance politique, considère que les conditions d’un retour sûr et durable ne sont à ce jour pas réunies. «Je ne rentrerai pas tant que le régime d’Assad est au pouvoir et qu’il n’y a pas d’Etat démocratique», confie Abed (1), 28 ans. Originaire de Damas, il a fui la guerre en 2013 après avoir obtenu une bourse pour étudier aux Etats-Unis. Il n’a jamais revu sa famille, restée en Syrie.

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Plus de la moitié des participants de l’étude vivaient dans des zones contrôlées par le régime lors de leur départ, contre 19% détenues par des factions de l’opposition et 16% par le groupe Etat islamique (qui a perdu ses derniers territoires en Syrie en mars 2019). Près de 90% d’entre eux ont quitté la Syrie pour des raisons sécuritaires. L’étude précise que les territoires dans lesquels ces individus souhaitent rentrer sont désormais détenus à 82% par le régime syrien.

Après neuf ans de guerre, la progression du régime d’Al-Assad et de ses alliés dans la reconquête des territoires est indéniable. Et l’impact potentiel d’une présence prolongée des Syriens – le plus grand nombre de déplacés de force dans le monde – inquiète les pays hôtes. Au Liban, en Turquie et en Jordanie, qui accueillent à eux trois plus de 5 millions de Syriens exilés, les autorités locales s’activent pour renvoyer dans leur pays les réfugiés, perçus comme un poids pour leur économie.

Violations des droits humains

Les participants à l’étude ont été invités à choisir cinq conditions préalables à leur retour sur dix domaines clés. Pour près de 75% d’entre eux, la première priorité concerne les actions de l’appareil sécuritaire du régime et la nécessité de le démanteler. «Je crains surtout d’être enrôlé de force par l’armée ou d’être kidnappé par les Chabiha [agents secrets officieux au service d’Assad, ndlr] qui pourraient demander une rançon à ma famille s’ils découvrent que je suis contre le régime», ajoute Abed.

Selon Amnesty International, les «civils qui rentrent en Syrie doivent se soumettre à une vérification de sécurité qui comprend notamment un interrogatoire par les forces de sécurité syriennes, responsables de violations des droits humains généralisées et systématiques constituant des crimes contre l’humanité». En 2019, l’ASDC avait publié un rapport sur les conditions de réinstallation de 300 personnes rentrées en Syrie : les deux tiers ont affirmé avoir été extorqués par les autorités ou avoir eu un membre de leur famille menacé d’arrestation.

La deuxième condition d’un retour est d’ordre politique : 67% des participants ont identifié le départ du régime syrien et de ses figures clés comme l’une de leurs priorités. «Les quatre principaux domaines prioritaires sont directement liés aux actions du régime syrien, à son régime politique oppressif et à l’utilisation répressive des services de sécurité», relève l’étude. En dépit des 380 000 morts causés par la guerre, Bachar al-Assad continue toutefois de s’accrocher au pouvoir. «Nous ne voyons pas de solution politique au conflit», déclarait fin juin Filippo Grandi, Haut commissaire des Nations unies pour les réfugiés (HCR), lors d’une conférence de donateurs organisée par l’Union européenne et l’ONU.

Retours volontaires»

La situation sécuritaire sur le terrain est également pointée du doigt. Les participants exigent la fin des combats, l’arrêt des bombardements et des assassinats. Le conflit continue de faire rage en Syrie, où des affrontements entre les forces d’Al-Assad et les jihadistes de l’Etat islamique ont encore fait une cinquantaine de morts dans le centre du pays, début juillet. «Il y a plus de régions qui sont devenues plus stables, mais il y a encore des zones en conflit», avait encore mis en garde Filippo Grandi, avant d’ajouter que «les retours de réfugiés doivent se faire de manière volontaire».

De nombreuses ONG mettent toutefois en doute le caractère volontaire de ces retours et dénoncent des mesures visant à resserrer l’étau autour de ces exilés. En juillet 2019, l’ONG Human Rights Watch avait dénoncé une «pression illégitime» exercée par les autorités libanaises et l’expulsion de Syriens par la Turquie. Pour Amnesty International, «de nombreux réfugiés qui émettent le souhait de quitter le Liban ne sont pas en mesure de prendre une décision libre et éclairée» à cause des «conditions déplorables» dans lesquelles ils vivent et le manque «d’informations objectives sur la situation des droits humains» dans leur pays d’origine. Malgré les risques, plusieurs milliers de réfugiés syriens ont déjà quitté le Liban pour rejoindre la Syrie dans le cadre des opérations supervisées par la Sûreté générale libanaise, en coordination avec le régime de Bachar al-Assad. Lequel ne semble néanmoins pas s’impatienter du retour de ses exilés : «La Syrie est à présent plus homogène», avait lâché le président syrien en août 2017.

Dans les pays occidentaux, l’idée d’un retour est encore plus lointaine : 97% des réfugiés syriens en Europe, contre 9% au Liban, se considèrent «bien installés», malgré les différents problèmes auxquels ils sont confrontés, d’après l’ASDC. Ralph, 25 ans, a quitté Alep pour la France en 2012. Il assure qu’il ne retournera jamais en Syrie car, regrette-t-il, «plus rien ne sera comme avant».

(1) Le prénom a été modifié

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Léa Masseguin

Migrants à Saint Denis

Campement

Migrants à Saint-Denis : «Avec le bruit de l’autoroute, on n’arrive jamais à dormir»

Par Zidane Azzouzi

Plusieurs centaines d’hommes, principalement de jeunes Afghans, se sont installés près du Stade de France depuis l’évacuation d’un camp à Aubervilliers. Les associations s’inquiètent de leurs conditions de vie.

Ils sont entre 300 et 400 à avoir trouvé refuge sous le pont de l’autoroute A1 à Saint-Denis. Un nouveau campement de migrants s’est installé au début du mois près du Stade de France, au nord de Paris, quelques jours seulement après l’évacuation d’un camp près du canal Saint-Denis, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). Selon les associations, un bon nombre d’entre eux y campaient auparavant et ont raté l’évacuation, le 29 juillet.

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C’est le cas d’Ahmed, Afghan de 29 ans : «Ce matin-là, je me rendais à l’assurance maladie pour faire une demande d’aide médicale. A mon retour, il n’y avait plus rien. Il restait seulement la police», explique le jeune homme, qui laissé sa femme et ses deux enfants en Afghanistan. Avec quatre amis, il s’est alors déplacé de quelques kilomètres pour installer sa tente près de cet accès à l’autoroute. En France depuis deux ans, Ahmed décrit sa situation actuelle comme «invivable» : «Ici c’est très sale et avec le bruit de l’autoroute, on n’arrive jamais à dormir.»

De petites tentes partagées par plusieurs personnes

Les associations présentes sur place s’inquiètent les conditions de vie précaires de ceux qui ont trouvé refuge à cet endroit. Il s’agit principalement d’hommes afghans entre 18 et 30 ans, selon Maël De Marcellus, coordinateur de l’antenne parisienne de l’association Utopia 56. «De jour en jour, le campement ne cesse de s’accroître et de nouveaux arrivants s’installent», explique-t-il. Les petites tentes de camping alignées occupent en effet de plus en plus d’espace. Souvent, elles sont partagées par plusieurs personnes. Utopia 56 se rend quotidiennement sur place pour aider les exilés dans leurs démarches de demandes d’asile. «On fait aussi de la distribution de produits d’hygiène et de vêtements», détaille Maël De Marcellus.

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Selon l’association Utopia 56, la police, omniprésente sur les lieux, aurait tenté à plusieurs reprises de disperser les exilés. Une vidéo diffusée le 16 août les montre recevoir des jets de gaz lacrymogènes. «C’est assez inacceptable, car ces réfugiés n’ont pas d’autre choix», dénonce Maël De Marcellus. Une stratégie de mise sous tension également pointée par France Terre d’asile :  «L’emploi de la police me parait inadapté, cela ne réglera rien», estime Pierre Henry, directeur général de l’association.

«On va mourir dans la rue»

Les associatifs mobilisés dénoncent le cycle ininterrompu des évacuations et réinstallations, qui se répètent sans que soit trouvé de solution pérenne : «Cette situation est aussi absurde qu’indigne», résume Pierre Henry. «Faire passer les gens par la rue, c’est l’apprentissage de la folie et de la violence, c’est insupportable», souligne-t-il.

«Il faut un vrai dispositif d’accueil», réclame Maël De Marcellus, d’Utopia 56, qui se dit «inquiet» pour ces réfugiés selon lui «en danger». Arian, également installé depuis quelques jours près de l’A1, souhaiterait, comme Ahmed, être relogé rapidement. «On veut tous un toit sous lequel dormir en sécurité», espère l’Afghan de 33 ans. «On est épuisés… Aidez-nous, on va mourir dans la rue», alerte-t-il.

Contactée par Libération, la ville de Saint-Denis se dit préoccupée par «les conditions de vie très dégradées et précaires» des migrants et «par la localisation très dangereuse de ce campement en bordure d’une bretelle d’autoroute». «Nous mettons en place avec les associations humanitaires des livraisons de packs d’eau et les acteurs de l’aide alimentaire d’urgence interviennent également», précise le service presse de la commune, qui souligne que la ville n’est pas propriétaire du terrain. La municipalité dit avoir alerté le préfet «sur la situation de l’ensemble des occupations illégales» sur son territoire et avoir demandé une «mise à l’abri» des exilés. Une réunion devrait avoir lieu prochainement avec les services de la préfecture.

Zidane Azzouzi

Donner un nom aux victimes de la Méditerranée

Hommes & migrations

Revue française de référence sur les dynamiques migratoires

Catherine Guilyardi, « Donner un nom aux victimes de la Méditerranée », Hommes & migrations

 

Livres

Donner un nom aux victimes de la Méditerranée

Deux livres et un documentaire proposent de revenir sur l’initiative lancée après le naufrage qui a causé la mort de près de 1 000 personnes, le 18 avril 2015, pour redonner une identité – et leur dignité – aux migrants qui traversent la Méditerranée et permettre à leur famille de faire leur deuil

« À 23 h 20, le capitaine donne l’ordre d’arrêter les moteurs et appelle l’ensemble de son équipage sur le pont pour procéder au sauvetage. C’est alors que le chalutier, désormais  à quelques centaines de mètres, vire soudain à bâbord et accélère, se dirigeant droit vers le King Jacob. Le choc est brutal. »

La journaliste Taina Tervonen raconte, dans son livre  Au  pays des disparus, comment, le 18 avril 2015, un petit  chalutier  bleu coule, emporté par  le  poids  de ses presque 1 000 passagers. 28 personnes survivront parmi celles embarquées  quelques jours plus tôt en sur une plage de Libye. Le capitaine et son second sont aujourd’hui en prison en Italie

La nouvelle du naufrage du Barcone crée un choc puissant  en Italie. Matteo Renzi, alors Premier ministre, décide de financer le renflouage du bateau et de permettre l’identification des morts grâce à une équipe qui travaille depuis plusieurs années sur la  reconnaissance des corps sans nom. L’Italie dispose d’un Commissaire extraordinaire pour les personnes disparues auprès du gouvernement (UCPS) et il y a la volonté d’une femme, placée au cœur des trois récits présentés ici, Cristina Cattaneo, anthropologue et médecin légiste.

« Le cimetière des désespérés »

Son rôle sera central dans cette entreprise d’identification autour du plus grand naufrage de migrants en Méditerranée, une mer qu’elle appelle « cimetière des désespérés ». Dans Naufragés sans visage (dont les bénéfices iront à son Laboratoire d’anthropologie et d’odontologie forensique, Labanof, de l’université de Milan), Cristina Cattaneo explique comment cette opération d’identification post mortem de près de 600 corps a été rendue possible après le renflouage du Barcone fin juin 2016.

Avec son laboratoire, elle a déjà travaillé sur l’identification des corps retrouvés après le naufrage d’un bateau au large de Lampedusa en 2013. L’enjeu est important dans ce qu’elle nomme « le plus grand désastre de notre temps, une grande, une immense tragédie diluée dans le temps et l’espace » avec ces corps qui s’échouent presque chaque jour sur les plages de Sicile, de Lampedusa ou des autres îles de la Méditerranée. Le médecin légiste lutte contre l’administration qui n’impose à personne d’identifier un mort quand il n’est pas d’intérêt strictement judiciaire.

Qui ces corps de migrants intéressent-ils puisque personne ne semble les réclamer ?

L’ampleur de la catastrophe du Barcone en 2015 déchire « le ciel gris de la colère et de l’hostilité » contre les migrants, écrit Cattaneo, amenant « une lueur d’humanité (…) grâce à la volonté d’un pays qui, ironiquement était peut-être le dernier à pouvoir se permettre un tel geste, débordé qu’il était par l’accueil et la gestion déjà difficile de dizaines de milliers de migrants en vie ».

« Ce sont les objets personnels qui nous touchent » Le Barcone est donc renfloué par la marine italienne fin juin 2016, 1 an et 2 mois après son naufrage. Des corps sont récupérés autour de l’épave, puis le bateau ramené à la surface. Les premières images, émouvantes, du documentaire de Madeleine Leroyer et Cécile Debarge, #387 (numéro 387) montrent le bateau au fond de la Méditerranée avec des couronnes mortuaires posées sur le pont. Sur la base de Melilli, en Sicile, où est ramené le chalutier, l’équipe du Labanof, aidée par la police scientifique, les pompiers et des équipes tournantes de médecins légistes, autopsiera 528 corps pendant deux mois. Il faut faire « parler » les morts sans nom avant de les enterrer. Une course contre la montre dans des conditions difficiles. On devine l’odeur, l’horreur et l’émotion qui imprègnent tous ceux qui participent à l’opération qu’a pu filmer #387.

« Plus encore que les visages, ce sont les objets personnels qui nous touchent. (…) Peut-être parce qu’ils représentent les derniers gestes, les derniers choix. Ou alors égoïstement, parce que si les visages sont clairement ceux des “autres”, beaucoup de ces objets pourraient facilement être les nôtres », écrit Cristina Cattaneo.

Un sweat à capuche, un pantalon, une ceinture, des photos et surtout une lettre d’amour… C’est le peu qui reste du « numéro» 387, dont le corps a quasiment disparu, et dont la recherche d’identité sert de fil directeur au documentaire qui sera diffusé sur Arte début 2020. À la morgue de Milan, qui recueille précieusement ces objets, le numéro PM390047 portait sur lui un Nokia jaune citron, désormais brisé en trois morceaux, et le plastique qui le protégeait. Ce sont ces objets qui reviennent au fil de l’enquête de la journaliste Taina Tervonen dans Au pays des disparus.

Les lettres « PM », pour post mortem, sont attribuées lorsque le corps est retrouvé entier et peut être enterré. De nombreuses personnes sont enterrées sans autopsie, devenues un numéro sur une tombe. La chercheuse Georgia Mirto, dont le rôle est de consigner toutes les tombes sans nom  en Sicile, est un des personnages les plus  attachants de #387. « Honorer les morts, dit-elle, c’est servir les vivants, parce que notre civilisation, notre condition d’êtres civilisés, se mesure à la   façon dont nous traitons les morts. » La grand-mère de Georgia n’a jamais pu faire le deuil de son mari, enlevé par la mafia. Son corps n’a jamais été retrouvé et sa femme a toujours espéré son retour.

Retrouver les proches

Pour identifier un corps, il y a l’ADN prélevé, mais pas seulement. On étudie la forme des dents, des os, des empreintes digitales et du visage quand c’est possible. Cela permet de faire la concordance avec des photos ou des indications qui seraient données par la famille… si elle se manifeste.

Comment retrouver ceux qui pourront raconter l’histoire ante mortem, avant la mort, de ce corps

 

sans identité? C’est le deuxième défi de cette opération d’identification unique à ce jour.

Les reportages au long cours de Taina Tervonen, Madeleine Leroyer et Cécile Debarge nous emmènent de l’autre côté de la Méditerranée où la Croix Rouge internationale (CICR) prend le relais des médecins légistes italiens pour rencontrer ceux qui auraient signalé la disparition d’un proche. Ils sont rares, d’abord parce que, dans certains pays, le départ est interdit. En Érythrée, les proches risquent la prison s’ils se signalent. Au Mali et au Sénégal, d’où viendraient de nombreux passagers du Barcone, les familles ne savent pas toujours que leur fils, frère ou mari (ce sont en grande majorité des hommes jeunes qui partent) aurait embarqué de Libye ce jour-là. Parfois, le récit d’un survivant du naufrage a permis d’identifier un nom ou une provenance; rarement, le « coxeur» (qui est en contact avec les passeurs) a informé les familles   qui ont réussi à les joindre après le naufrage.

 

« La réalité est toujours plus complexe qu’on ne l’imagine »

Dans #387, comme dans les reportages de Taina Tervonen, nous allons à Kothiary, un village pauvre à l’est du Sénégal, d’où plusieurs hommes auraient embarqué à bord du Barcone. L’impossibilité de faire son deuil, en l’absence de corps ou de la confirmation du décès, est prégnante. Si le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) effectue des prélèvements d’ADN pour identifier les corps enregistrés par le Labanof, les familles ne comprennent pas à quoi cela va leur servir. Une fois de plus, on ne peut leur confirmer la mort de celui qu’ils espèrent encore voir revenir.

Au-delà du  défi  de  l’identification  de naufragés de la Méditerranée, l’initiative italienne aura  permis  plusieurs  enquêtes   journalistiques dans les pays  de  départ.  Soutenue  par  le  journal en ligne Les Jours, Taina Tervonen se rend au Niger, sur la route de la Libye, et au Sénégal. C’est un financement rare de la part d’un titre de presse :

« Le journalisme coûte du temps, rappelle l’auteur d’Au pays des disparus, parce que la réalité est toujours plus complexe qu’on ne l’imagine, parce qu’elle exige qu’on la regarde de près et qu’on l’écoute, sans se presser. » Le documentaire de Madeleine Leroyer, écrit avec Cécile Debarge installée en Sicile depuis six ans, retourne aussi d’où sont partis certains migrants morts dans le Barcone. Le film a bénéficié d’une coproduction internationale et a mis en place une campagne d’impact qui permettra la diffusion de #387 dans plusieurs pays africains.

L’enquête sur les vivants est aussi importante que celle sur les morts. Certains sont revenus chez eux. Dans le livre de Taina Tervonen, un jeune homme de retour de Libye, rencontré par la journaliste à Agadez au Niger, décide de ne pas tenter une nouvelle traversée. Elle le retrouve au Sénégal. Conscient des risques encourus, lourd de son échec à rejoindre l’Europe, meurtri par les morts et la violence qui ont jalonné sa route, il pense pourtant à repartir… Comme si la fermeture et le déplacement toujours plus au Sud des frontières de l’Europe, au lieu de décourager les départs, ne servaient qu’à rendre de plus en plus dangereuses les routes vers l’Occident et à provoquer la mort.

À ce jour, deux personnes ont été identifiées sur les 528 corps retrouvés sur le petit chalutier  bleu qui embarqua près de 1 000 personnes sur une plage de Libye en avril 2015. Selon United Against Racism, le nombre de morts « dues aux politiques restrictives de la forteresse Europe » était de 36570 personnes au 1er avril  2019,  dont  près  de 15 000 en tentant de traverser la Méditerranée. ¡ Catherine Guilyardi

 

 

Cristina Cattaneo, Naufragés sans visages, Paris, albin Michel, 2019, 224 pages, 19 .

Prix Galileo 2019.

#387, documentaire de Madeleine Leroyer, écrit avec Cécile Debarge (France, belgique, 2017).

Produit par Valérie Montmartin, Little Big Story. Co-production Arte, RTBF, Stenola productions, Shelter Production, Taxshelter.be, ING, Graffiti Doc.

2e  Prix du long-métrage documentaire au Global Migration Film Festival 2019.

taina tervonen, Au pays des disparus, Paris, Fayard, 2019, 256 pages, 19

Prix Louise Weiss du journalisme européen 2018.

 

 

 

 

 

 

 

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Poème d’Omar

*Farewell poem*

*BY 👋🏾👋🏾 BY*
~Friend of mine ~
*Stay well*
I became so far
*FROM you*
MY days have ended
*Remember me* The good time       together we spent
together *In jungle*
Yes, This is the *life*
some times is *sad* and some times is *happy*

See you next *time*
I have No luck to cross *U k*
But you, dont give up sucese that *line*
If you cross *england*!
Say Hello🤝🏾 to have *moon_street*
I would never ever reached
Becuase my soul became one of refugees *story*
THIS IS NEW *tragedy*
But you dont *worry*

*Just*
🧎🏿Pray for me 🧎🏿

MAY GOD REST
MY___ SOUL IN   *PEACE*

It would be enough for *me*

*BY👋🏾👋🏾👋🏾 BY*
MY dreams
should
not been *achieved*

🌨️But they have been lost in sea with water🌧️

BY👋🏾👋🏾👋🏾BY
Friend of mine

Dont give up try to copolite 👆that line✌🏻
Stay well *and* Take care of your self

Dont lose your way
have courage and be brave💪🏾

*BY👋🏾..👋🏾 BY*
Friend of mine

✍🏿Written by omer✍🏿

Migrants : ces Tunisiens et Algériens qui fuient leur pays

Migrants : ces Tunisiens et Algériens qui fuient leur pays

Reportage Tunisiens et Algériens constituent les deux premières nationalités de migrants qui arrivent par la Méditerranée en Europe. Près de dix ans après leur révolution, les Tunisiens ne croient plus à une embellie sociale dans leur pays. Et les Algériens déchantent, après les espérances du Hirak.

  • Amine Kadi (à Alger) et Rim Mathlouthi (à Tunis), le 20/08/2020 à 19:27 Modifié le 21/08/2020 à 09:15

Wassim ne supporte plus les ruelles étroites de son quartier dans la médina de Tunis. À 36 ans, il vit chez ses parents et cherche en vain des petits boulots. « Même si je travaille, ce que je gagne permet à peine de couvrir mes frais, mes cigarettes, je n’ai aucun projet ici. Mon ami en France a réussi là-bas, il a promis de m’aider dès mon arrivée. » Et il était très

 

Wassim avait gagné le nord du Maroc. « Le corona a contrarié tous mes projets », soupire-t-il, déterminé à reprendre, dès que possible, la route vers l’Union européenne (UE). Le nirvana auquel s’accrochent tant de Tunisiens et d’Algériens qui désespèrent, pour des raisons différentes, de leur pays. Au cours du seul mois de juillet, plus de 4 000 Tunisiens ont rejoint les côtes italiennes – c’est plus que les 3 900 arrivés l’année dernière. Ils sont devenus la première nationalité parmi les migrants qui arrivent dans le sud de l’UE, talonnés par les Algériens qui optent pour la route espagnole, via le Maroc (1).

L’Italie annonce le renvoi des Tunisiens à bord de vols hebdomadaires

Ainsi les passeurs ne transportent plus uniquement des jeunes chômeurs, mais aussi des familles, des adolescents, des personnes âgées et des malades qui ont perdu espoir dans la capacité de leurs dirigeants à éviter le risque d’effondrement économique de la Tunisie et à développer les régions déshéritées de l’intérieur, celles-là mêmes qui furent à l’origine de la révolution il y a près de dix ans.

 

Même s’il reste modeste, pour mettre le holà à ce regain de flux migratoire, une délégation s’est rendue à Tunis le 17 août : les ministres italiens des affaires étrangères et de l’intérieur, Luigi Di Maio et Luciana Lamorgese, ainsi que les commissaires européens à l’élargissement et aux affaires intérieures, Oliver Varhelyi et Ylia Johansson. L’Italie a annoncé le renvoi, par des vols hebdomadaires, des Tunisiens dans leur pays et l’Union européenne a débloqué une aide de plus de 8 millions d’euros pour la surveillance aux frontières. Mais rien qui puisse tarir l’irrépressible envie de départ dans les milieux défavorisés comme dans les plus aisés.

 

« Ici, même si je travaille, je n’arriverai jamais à avoir un crédit pour une voiture, je ne pourrai jamais gagner suffisamment d’argent pour subvenir aux besoins d’une famille et acheter une maison », peste Anis en remplissant des sacs de sable, sous un soleil de plomb, pour 15 € par jour, à quelque 30 kilomètres de Tunis. Le jeune ouvrier de 22 ans a longtemps travaillé à Zarzis, un des points de départ des embarcations depuis le Sud tunisien.

 

Il connaît toutes les étapes. Il a vu des familles payer 1 000 € par personne, plus de sept fois le salaire minimum, pour partir dans des conditions qu’il estime « correctes avec la garantie d’arriver vivant ». Mais il sait aussi que ceux qui arrivent là-bas peuvent se retrouver « pendant des années sans papiers, sans logement et sans travail ». « Moi je ne partirai pas clandestinement », affirme-t-il, en annonçant planifier un mariage « pour avoir un toit et une vie décente ».

L’appel d’air des « visa start-up » portugais

Même si sa situation peut paraître enviable, Aly, patron d’une start-up de 40 salariés, réclame, lui aussi, une vie meilleure. « Nous ne pouvons pas grandir alors que nous avons les compétences et les clients potentiels pour le faire. Nous sommes chaque jour confrontés à un système qui fait tout pour que nous restions en bas ; on avance péniblement, les épaules lestées de sacs de ciment », maugrée-t-il.

 

Et la Tunisie ne peut pas offrir « un système de santé et une éducation corrects, justifie-t-il, même en payant deux fois le salaire minimum pour l’école de mon fils de 5 ans ». Alors Aly baisse les bras et prévoit de gonfler, grâce aux facilités de « visa start-up » du Portugal, la longue cohorte maghrébine des cadres, informaticiens, médecins, etc. plus favorablement accueillis en Europe.

Le besoin impérieux d’une autre vie a violemment rejailli en Algérie

Ce besoin impérieux d’une autre vie a également violemment rejailli dans l’Algérie voisine à mesure que l’armée et le président Abdelmadjid Tebboune resserrent l’étau sécuritaire et que les horizons économiques se noircissent.

Le Hirak, le mouvement populaire du 22 février 2019 qui avait eu raison du président Bouteflika, avait, par l’immense espoir soulevé, stoppé pendant plusieurs mois les départs des harragas, ces « brûleurs de frontière » qui prennent la mer, avant de s’enliser sous les vagues de répression dès l’été 2019.

 

L’impasse politique prolongée, avant même l’aggravation de la crise sociale en 2020, a relancé les projets de départ dans tous les milieux sociaux. Le soupçon existe d’ailleurs que la répression de la migration ne peut pas être une priorité sécuritaire du gouvernement tant celui-ci n’a rien à offrir aux candidats au départ.

Yassine, activiste du Hirak de 35 ans, reconnaît que, parmi son groupe d’amis algérois, l’idée de tenter la traversée revient très fort depuis la fin du confinement en Europe. « C’est la crise en Algérie, bientôt on ne pourra même pas gratter assez d’argent pour se payer une traversée. C’est maintenant qu’il faut se sauver ! », clame-t-il.

« Tebboune, on te laisse ton Algérie, mange-la avec ton fils ! »

Des vidéos sur Facebook montrant des harragas à leur arrivée « triomphale » sur les côtes espagnoles, ont « lancé » la saison en Algérie en mai dernier. « Tebboune, on te laisse ton Algérie, mange-la avec ton fils ! », criait avec amertume, l’un des jeunes sur la barque, en faisant allusion aux affaires de corruption qui entachent la famille du nouveau président.

 

« Cela fait cinq ans que je bricole », fulmine Sid Ahmed qui aide son oncle dans une quincaillerie du Figuier, une ville balnéaire enchâssée entre Alger et la Kabylie. À 29 ans, il se voyait faire autre chose avec sa licence en droit. « Je ne pense plus rester dans ce pays. Ça se dégrade de jour en jour. »

Son cousin Ali est connu pour être redescendu à la dernière minute d’une barque de 15 harragas, au départ de la plage voisine de Sghirat, à la fin de l’été 2019. « Ali regrette de ne pas être parti, l’année qu’il a passée ici est pire que celle qu’il aurait pu passer là-bas, malgré le coronavirus », pointe Sid Ahmed qui envisage, avec son cousin, de rejoindre le flot des départs.

 

Comme Farida, qui codirige à 32 ans une petite agence d’évènementiel à Alger. Elle avait décidé, avec son mari, de migrer au Canada en 2017, avant de suspendre le projet au printemps 2019. « Nous avons vraiment pensé que l’Algérie allait changer, en voyant cette magnifique énergie des gens dans les rues partout dans le pays », se rappelle-t-elle, avant de déchanter et de réactiver sa procédure auprès des services canadiens de l’immigration. Au sein du gouvernement d’Abdelaziz Djerad, une source dit s’inquiéter de « cette vague qui se prépare de départs des ressources humaines qualifiées, préoccupante pour l’avenir ». Sans que cela n’infléchisse la ligne dure des autorités.

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Les arrivées par la Méditerranée en 2020

Jusqu’au 19 août : 43 500 arrivées, dont 17 000 en Italie, 12 000 en Espagne, 11 500 en Grèce, 2 000 à Malte et 726 à Chypre.

Les Tunisiens représentent 15 % des arrivées, les Algériens 8,5 %. Pour l’Italie, plus de 40 % des départs se font depuis les côtes tunisiennes.

Les départs depuis la Libye sont largement interceptés par les gardes-côtes libyens. 7 100 migrants et réfugiés ont été ramenés en Libye depuis le début de l’année. D’où la baisse des arrivées de Subsahariens et Moyen-orientaux.

Les arrivées les années précédentes

En 2019 : 124 000.

En 2018 : 141 000.

En 2017 : 185 000.

En 2016 : 374 000.

En 2015 : 1 million.

Les morts et disparus

Environ 450 morts depuis le début de l’année, 20 000 depuis 2015.

La situation en Libye

426 000 personnes déplacées en raison de la guerre. 47 000 réfugiés et demandeurs d’asile enregistrés par le HCR, 66 % sont Syriens et Soudanais.

(données HCR)

 

(1) Les départs de Subsahariens depuis la Libye sont en grande partie interceptés par les gardes-côtes libyens.

Dans l’est de la Turquie, le trajet tragique des migrants afghans

Fuyant les talibans, de nombreuses familles partent trouver refuge en Europe. En chemin, elles sont souvent bloquées dans les montagnes kurdes, où elles sont à la merci des trafiquants d’êtres humains et de la police.

Le dos voûté sous leurs lourds sacs à dos, la peau brûlée par le soleil et les lèvres craquelées par la soif, Nizamuddin et Zabihulah sont à bout de forces. Se traînant pesamment en bord de route, près de la petite ville de Çaldiran dans l’extrême est de la Turquie, ils cherchent désespérément un moyen d’abréger leur trajet. «Nous marchons presque sans arrêt depuis deux jours et deux nuits. Nous avons franchi sept ou huit montagnes pour arriver ici depuis l’Iran», raconte le premier. Affamés, les pieds enflés, et dépités par le refus généralisé de les conduire vers la grande ville de Van à une centaine de kilomètres de là, ils finissent par se laisser tomber au sol, sous un arbre.

«J’ai quitté l’Afghanistan il y a huit mois parce que les talibans voulaient me recruter. C’était une question de temps avant qu’ils m’emmènent de force», explique Zabihulah. Originaire de la province de Jozjan, dans le nord de l’Afghanistan, où vivent sa femme et son très jeune fils, son quotidien était rythmé par les menaces de la rébellion afghane et la misère économique dans laquelle est plongé le pays en guerre depuis plus de quarante ans. «Je suis d’abord allé en Iran pour travailler. C’était épuisant et le patron ne m’a pas payé», relate-t-il. Ereinté par les conditions de vie, le jeune homme au visage fin mais marqué par le dur labeur a décidé de tenter sa chance en Turquie. «C’est ma deuxième tentative, précise-t-il. L’an dernier, la police iranienne m’a attrapé, m’a tabassé et tout volé. J’ai été renvoyé en Afghanistan. Cette fois, je vais rester en Turquie travailler un peu, puis j’irai en Grèce.»

Pierres tombales

Comme Nizamuddin et Zabihulah, des dizaines de milliers de réfugiés afghans (mais aussi iraniens, pakistanais et bangladais) pénètrent en Turquie illégalement chaque année, en quête d’un emploi, d’une vie plus stable et surtout de sécurité. En 2019, les autorités turques disent avoir appréhendé 201 437 Afghans en situation irrégulière. Deux fois plus que l’année précédente et quatre fois plus qu’en 2017. Pour la majorité d’entre eux, la province de Van est la porte d’entrée vers l’Anatolie et ensuite la Grèce. Cette région reculée est aussi la première muraille de la «forteresse Europe».

Si le désastre humanitaire en mer Méditerranée est largement documenté, la tragédie qui se déroule dans les montagnes kurdes des confins de la Turquie et de l’Iran est plus méconnue mais tout aussi inhumaine. Régulièrement, des corps sont retrouvés congelés, à moitié dévorés par les animaux sauvages, écrasés aux bas de falaises, criblés de balles voire noyés dans des cours d’eau. Dans un des cimetières municipaux de Van, un carré comptant plus d’une centaine de tombes est réservé aux dépouilles des migrants que les autorités n’ont pas pu identifier. Sur les pierres tombales, quelques chiffres, lettres et parfois une nationalité. Ce sont les seuls éléments, avec des prélèvements d’ADN, qui permettront peut-être un jour d’identifier les défunts. Un large espace est prévu pour les futures tombes, dont certaines sont déjà creusées en attente de cercueils.

Pour beaucoup de réfugiés, la gare routière de Van est le terminus du voyage. «Le passeur nous a abandonnés ici, nous ne savons pas où aller ni quoi faire», raconte Nejibulah, le téléphone vissé à la main dans l’espoir de pouvoir trouver une porte de sortie à ses mésaventures. A 34 ans, il a quitté Hérat, dans l’ouest de l’Afghanistan, avec douze membres de sa famille dont ses trois enfants. Après quinze jours passés dans des conditions déplorables dans les montagnes, la famille a finalement atteint le premier village turc pour tomber entre les mains de bandits locaux. «Ils nous ont battus et nous ont menacés de nous prendre nos organes si nous ne leur donnions pas d’argent», raconte Nejibulah. Son beau-frère exhibe deux profondes blessures ouvertes sur sa jambe. Leurs proches ont pu rassembler un peu d’argent pour payer leur libération : 13 000 lires turques (1 660 euros) en plus des milliers de dollars déjà payés aux passeurs. Ces derniers sont venus les récupérer pour les abandonner sans argent à la gare routière.

Impasse

La police vient régulièrement à la gare arrêter les nouveaux arrivants pour les emmener dans l’un des deux camps de rétention pour migrants de la province. Là-bas, les autorités évaluent leurs demandes de protection internationale. «Sur le papier, la Turquie est au niveau des standards internationaux dans la gestion des migrants. Le problème, c’est le manque de sensibilité aux droits de l’homme des officiers de protection», explique Mahmut Kaçan, avocat et membre de la commission sur les migrations du barreau de Van. Le résultat, selon lui, c’est une politique de déportation quasi systématique. Si les familles obtiennent en général facilement l’asile, les hommes seuls n’auraient presque aucune chance, voire ne pourraient même pas plaider leur cas.

Pour ceux qui obtiennent le droit de rester, les conditions de vie n’en restent pas moins très difficiles. Le gouvernement qui doit gérer plus de 4 millions de réfugiés, dont 3,6 millions de Syriens, leur interdit l’accès aux grandes villes de l’ouest du pays telles Istanbul, Ankara et Izmir. Il faut parfois des mois pour obtenir un permis de séjour. L’obtention du permis de travail est quasiment impossible. En attendant, ils sont condamnés à la débrouille, au travail au noir et sous-payé et aux logements insalubres.

La famille Amiri, originaire de la province de Takhar dans le nord de l’Afghanistan, est arrivée à Van en 2018. «J’étais cuisinier dans un commissariat. Les talibans ont menacé de me tuer. Nous avons dû tout abandonner du jour au lendemain», raconte Shah Vali, le père, quadragénaire. Sa femme était enceinte de sept mois à leur arrivée en Turquie. Ils ont dormi dans la rue, puis sur des cartons pendant des semaines dans un logement vétuste qu’ils occupent toujours. La petite dernière est née prématurément. Elle est muette et partiellement paralysée. «L’hôpital nous dit qu’il faudrait faire des analyses de sang pour trouver un traitement, sans quoi elle restera comme ça toute sa vie», explique son père. Coût : 800 lires. La moitié seulement est remboursée par la sécurité sociale turque. «Nous n’avons pas les moyens», souffle sa mère Sabira. Les adultes, souffrant aussi d’afflictions, n’ont pas accès à la moindre couverture de santé. Shah Vali est pourtant d’humeur heureuse. Après deux ans de présence en Turquie, il a enfin trouvé un emploi. Au noir, bien sûr. Il travaille dans une usine d’œufs. Salaire : 1 200 lires. Le seuil de faim était estimé en janvier à 2 219 lires pour un foyer de quatre personnes. «Nous avons dû demander de l’argent à des voisins, de jeunes Afghans, eux-mêmes réfugiés», informe Shah Vali. Pour lui et sa famille, le voyage est terminé. «Nous voulions aller en Grèce, mais nous n’avons pas assez d’argent.»

Lointaines, économiquement peu dynamiques, les provinces frontalières de l’Iran sont une impasse pour les réfugiés. Et ce d’autant que, depuis 2013, aucun réfugié afghan n’a pu bénéficier d’une réinstallation dans un pays tiers. «Sans espoir légal de pouvoir aller en Europe ou dans l’ouest du pays, les migrants prennent toujours plus de risques», souligne Mahmut Kaçan. Pour contourner les check-points routiers qui quadrillent cette région très militarisée, les traversées du lac de Van – un vaste lac de montagne aux humeurs très changeantes – se multiplient. Fin juin, un bateau a sombré corps et biens avec des dizaines de personnes à bord. A l’heure de l’écriture de cet article, 60 corps avaient été retrouvés. L’un des passeurs était apparemment un simple pêcheur.

Climat d’impunité

Face à cette tragédie, le ministre de l’Intérieur turc, Suleyman Soylu, a fait le déplacement, annonçant des moyens renforcés pour lutter contre le phénomène. Mahmut Kaçan dénonce cependant des effets d’annonce et l’incurie des autorités. «Combien de temps un passeur res te-t-il en prison généralement ? Quelques mois au plus, s’agace-t-il. Les autorités sont focalisées sur la lutte contre les trafics liés au PKK [la guérilla kurde active depuis les années 80] et ferment les yeux sur le reste.» Selon lui, les réseaux de trafiquants se structureraient rapidement. Publicités et contacts de passeurs sont aisément trouvables sur les réseaux sociaux, notamment sur Instagram. Dans un climat d’impunité, les passeurs corrompent des gardes-frontières, qui eux-mêmes ne sont pas poursuivis en cas de bavures. «Le trafic d’être humain est une industrie sans risque, par comparaison avec la drogue, et très profitable», explique l’avocat. Pendant ce temps, les exilés qui traversent les montagnes sont à la merci de toutes les violences. Avec la guerre qui s’intensifie à nouveau en Afghanistan, le flot de réfugiés ne va pas se tarir. Les Afghans représentent le tiers des 11 500 migrants interceptés par l’agence européenne Frontex aux frontières sud-est de l’UE, entre janvier et mai.

Jérémie Berlioux Envoyé spécial à Van Avec la contribution de Mohammed Mahdi Soltani

Initiatives solidaires

Le Mone, dimanche 2 août
Hébergement de migrants : « Ça a changé ma vie »

Julia Pascual

Touchés par le sort de jeunes réfugiés contraints de dormir dans la rue, des citoyens ordinaires leur ouvrent la porte de leur domicile. Ils racontent au « Monde » cette expérience

TÉMOIGNAGES
C’est l’été et celui-ci, comme les précédents depuis cinq ans, n’offre pas de répit aux personnes migrantes qui vivent à la rue. Avant une opération de mise à l’abri de la préfecture d’Ile-de-France, mercredi 29 juillet, ils étaient plus de 2000 à camper le long du canal, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis) ; des demandeurs d’asile, afghans et soudanais en majorité. Parmi eux, des familles avec des enfants en bas âge et des femmes enceintes.

En France, un demandeur d’asile sur deux n’est pas hébergé, faute de capacité dans le dispositif national d’accueil. Le 115 est, lui aussi, saturé.

En plein centre de Paris, dans un petit square, autour de 70 jeunes se réclamant mineurs, vivent aussi sous tente depuis un mois. Ils viennent en majorité d’Afrique de l’Ouest (Guinée, Mali, Côte d’Ivoire) et ont migré seuls en Europe. Lorsque les départements dont relève l’Aide sociale à l’enfance ne les reconnaissent pas mineurs – à l’issue d’un entretien souvent sommaire –, ils ne font l’objet d’aucune prise en charge, malgré leurs recours devant le juge des enfants.

Cette réalité a suscité ici et là des élans de solidarité de simples citoyens, épaulés parfois par des associations. Ils offrent une chambre, un canapé, le temps d’une nuit, d’un mois, d’une année. Personne n’est capable de dire précisément combien ils sont tant les initiatives sont éparses. Ces retraités ou actifs, qui vivent seuls ou en couple, à Paris ou en province, sont portés par un devoir d’humanité bien plus souvent qu’un élan politique. Le Monde est allé à leur rencontre. Portraits de cette France discrète et active.

Pascale et Bertrand Cohen, 58 ans, Paris
« Ça a changé ma vie. » Pascale Cohen se souvient du jour où elle a décidé de participer à des distributions de repas pour des mineurs isolés étrangers. Cela faisait quelque temps qu’elle entendait Manuela, avec qui elle chante dans une chorale du 11e arrondissement, parler de ces jeunes tout juste arrivés à Paris et qui, faute d’être reconnus mineurs, se retrouvent à la rue.

Manuela est très investie dans l’association Les Midis du Mie, qui aide ces jeunes. Pascale Cohen suit d’abord son engagement de loin, puis saute le pas à son tour. Fille de déporté, elle a toujours entendu son père lui raconter des histoires d’enfants juifs dont les parents avaient été envoyés dans les camps de concentration. Cette histoire familiale l’a marquée. « J’ai toujours eu envie de faire quelque chose en faveur des enfants », confie-t-elle. Son mari, Bertrand, a lui « un rapport à la migration particulier ». A 5 ans, avec sa famille, il a fait partie de ces juifs qui ont massivement dû quitter la Tunisie, dans le climat d’hostilité des années 1960.

Pascale et Bertrand ne se disent pas militants mais l’engagement a toujours accompagné leur histoire. Le couple s’est rencontré au sein d’un mouvement de jeunesse kibboutznik. Ils sont aujourd’hui actifs au sein d’une association pour la paix en Israël.

Le vendredi, Pascale Cohen voit défiler les jeunes lors des distributions de repas de l’association. Un soir d’hiver, début 2019, la situation d’un gamin sans solution d’hébergement la saisit. Elle pleure. « Quand ça vous tombe sur la tête, c’est difficile à encaisser », reconnaît-elle. Une réflexion chemine en elle. Dans l’appartement de 130 m2 qu’elle occupe avec son mari, deux chambres sont vides. Elle consulte ses enfants, tous trois indépendants, qui lui disent de « foncer ». Elle accueille rapidement Madjiou (qui préfère garder l’anonymat), un Guinéen de 16 ans. Le garçon vient d’arriver en France. Son oncle, avec qui il avait entrepris le voyage, s’est noyé en Méditerranée. Ce qui ne doit durer que quelques nuits va se prolonger pendant six mois, jusqu’à ce que Madjiou soit finalement reconnu mineur par un juge des enfants et pris en charge.

Cette expérience a été « vivifiante », rapporte Bertrand, qui évoque même un gain d’amour. « Ça a été un chamboulement positif dans notre vie », abonde Pascale. En août 2019, le couple réitère et accueille cette fois Lateef, un Afghan de 15 ans. « Je l’avais aperçu lors d’une distribution, il était un peu en retrait, se souvient Pascale. En deux minutes j’ai dit que je le prenais chez moi. Au bout de deux jours, je lui confiais les clefs de l’appartement. »

« Je dormais porte d’Aubervilliers depuis deux mois, rapporte l’adolescent. Depuis que j’avais quitté l’Afghanistan en 2018, je n’avais été que dans des camps. » Lateef a finalement été reconnu mineur par un juge. Il entamera à l’automne une formation en informatique. Pascale et Bertrand ont eux été reconnus comme famille d’accueil bénévole. Lateef restera chez eux « jusqu’à ses 18 ans », dit Pascale. Quand leurs amis les félicitent de cette démarche « formidable », Pascale est mal à l’aise. « C’est beaucoup plus simple qu’on ne le croit, dit-elle. Je n’en veux pas aux gens qui ne le font pas, il y a un moment pour ça. Mais j’en veux à ceux qui pensent que c’est extraordinaire. Parce que ce qui est extraordinaire, on n’est pas censé le faire, on l’évite. »

Marie et Stéphane Roussel, 43 et 45 ans, Paris
« Le fruit du hasard » ; « un concours de circonstances ». Marie Roussel ne s’était jamais imaginée accueillir quelqu’un chez elle. Cofondatrice d’un espace de travail partagé dans le 11e arrondissement de Paris, pour lequel travaille son mari Stéphane, elle était peu familiarisée avec la question migratoire. Mais la présence dans son quartier du dispositif d’évaluation des mineurs isolés étrangers du département a attiré l’attention du couple de quadragénaires. « On voyait tous les jours des jeunes qui attendaient [pour un entretien d’évaluation] », se souvient Marie. Un soir de novembre 2018, sous une pluie battante, un Sénégalais entre dans le lieu de coworking. Il est fatigué, il a froid et nulle part où aller.« Je n’ai pas compris tout de suite ce qui se passait », explique Marie Roussel. Elle finit par contacter une association qui lui conseille de l’amener porte d’Aubervilliers. Le jeune homme se verra remettre une couverture pour passer la nuit, lui dit-on.

« Avec Stéphane, on s’est dit que ce n’était pas possible », relate-t-elle. Ismaïla est aussitôt hébergé par le couple, qui habite un duplex dans le 10e arrondissement, avec leurs deux enfants de 11 et 15 ans. « La troisième ou la quatrième nuit, Ismaïla a ramené son ami Samba », rapporte Marie Roussel. Les deux jeunes sont installés dans un coin aménagé de l’appartement. « C’est un peu bizarre au début, on ne sait pas comment communiquer, se souvient Marie. Mais les enfants ont permis d’établir un lien facilement. » Au bout de deux semaines, Ismaïla est finalement pris en charge par le tissu associatif et orienté provisoirement vers un hôtel. Samba, lui, est logé encore quelque temps par le couple et d’autres hébergeurs citoyens.

Dans l’entourage du couple, les réactions sont mitigées. « Nos parents nous ont tout de suite dit qu’on pourrait avoir des problèmes. C’était lointain pour eux », se souviennent-ils. Puis, les lignes bougent. Y compris dans l’esprit de Stéphane Roussel : « Ça m’a interrogé sur les raisons de la migration. Ismaïla est venu du fait de l’absence de perspectives économiques dans son pays. Je trouve ça légitime. Il y a des inégalités folles dans le monde. On ne peut pas empêcher ce qui se passe et, à un moment, la solidarité devra jouer pleinement. »

Depuis cette première expérience, le couple est toujours en contact régulier avec Ismaïla – évalué majeur, il a finalement déposé une demande d’asile, qui a été rejetée – mais n’a pas accueilli d’autre personne. « On s’était dit qu’on le referait mais je n’avais pas envie que ça soit une obligation, explique Marie. Je ne sais pas si je serais capable d’en faire un sacerdoce. » Elle reconnaît l’engagement qu’une telle démarche nécessite. « Ça bouleverse ton quotidien », résume-t-elle. Stéphane, lui, veut croire que l’« histoire n’est pas forcément finie ».

Georges Lafon, 72 ans, Paris
Le vaste appartement qu’il occupe, au pied de Montmartre, dans le 18e arrondissement de la capitale, est« trop grand »pour que Georges Lafon, 72 ans, y vive seul. Sa femme habite en Belgique, et il a pris l’habitude, depuis des années, d’héberger des amis ou de louer une chambre à des étudiants. Quand il est allé chercher Abdul Saboor à la gare d’Austerlitz, en novembre 2017, c’était pour « faire plaisir à [sa] belle-sœur ». Un groupe de Bruxellois investi dans le milieu associatif cherchait un pied à terre en urgence pour un Afghan qui débarquait en France. Ce devait être l’affaire de quelques jours. « Ce n’était pas un acte raisonné », assure-t-il. Près de trois ans se sont écoulés et Abdul, âgé d’une trentaine d’années, vit toujours chez lui.

A son arrivée, le jeune homme est dans une situation confuse. Après avoir quitté l’Afghanistan en 2016, il a passé beaucoup de temps sur la route des Balkans, a notamment vécu un an en Serbie et a déjà erré en Espagne, en Belgique, en Italie et en Suisse.« Un ami m’a dit de venir en France pour les papiers », se souvient Abdul.

Georges n’est pas familiarisé avec l’asile. Il a fait carrière dans l’industrie pharmaceutique, notamment aux Etats-Unis, avant d’enseigner l’économie de la santé dans des écoles de commerce ou à l’université. Il mesure aujourd’hui ce que sa rencontre avec Abdul a généré. « Je viens d’un milieu classique de bourgeois parisiens. Aujourd’hui, je suis beaucoup moins sûr de moi à propos de ce que sont de bonnes conditions de vie. Est-ce que l’enrichissement est un but ? J’y croyais, je l’ai enseigné mais je n’y crois plus du tout. Ça engendre des inégalités, des conflits, des pollutions effroyables. » Abdul fait partie de la « famille »de Georges désormais, même si les deux hommes évoluent dans « des mondes différents ». Abdul a obtenu le statut de réfugié. Il s’investit dans la photo. Il a pour projet de refaire le chemin qu’il a parcouru à travers l’Europe des Balkans, pour documenter en images cette route migratoire.

Valérie et Laurent Jorigné, 53 et 55 ans, Montauban
« Je veux rendre l’ISF[impôt sur la fortune]. » C’est animée par cette envie de réinjecter son argent dans la solidarité que Valérie Jorigné, 53 ans, a adressé un mail, fin 2018, à Utopia 56, une association d’aide aux migrants qu’elle a découverte au hasard de recherches sur Internet. Avec son mari Laurent, 55 ans, ils étaient prêts à « accueillir des gamins vivant à la rue », dans leur maison de 400 m2 située sur une route de campagne près de Montauban.

Aucun n’a l’habitude du militantisme associatif ou politique. Valérie connaît, en revanche, les galères de la vie. Il y a près de trente ans, jeune mère célibataire, elle a dû s’en sortir seule, loin d’un premier conjoint tourmenté, violent et porté sur la boisson. Laurent, lui, a hérité d’un père qui a fait fortune en participant à l’aventure des magasins Leclerc. « On a bien conscience de ce qu’on a », résume simplement Valérie Jorigné.

Surtout, le couple a vécu une expérience déterminante en 2018. Ils ont recueilli chez eux Marko Nicic, un Serbe du Kosovo âgé de 22 ans qui dormait sous les gradins du stade de Montauban. Marko est un coureur de demi-fond talentueux. Alertés par le club d’athlétisme de la ville et touchés par l’histoire du jeune homme, Valérie et Laurent le prennent chez eux. Leurs deux aînés, Nikita et Bastien, issus de premières unions, sont déjà indépendants. Leur dernière, Juliette, a 16 ans. Marko devient un frère de plus dans cette famille recomposée.

Il a aujourd’hui intégré une école d’éducateur spécialisé à Albi et le club d’athlétisme de Toulouse. Valérie s’est démenée« au culot »pour arracher sa régularisation en janvier. « Cela nous a apporté beaucoup, dit-elle. Le bonheur de voir un gamin broyé sortir la tête de l’eau, s’ouvrir, reprendre goût à la vie. »

En 2019, le couple veut renouveler l’expérience. Utopia 56 leur propose d’héberger un jeune réputé « compliqué ». Abdoulaye Barry est guinéen et il a fait « deux ans de route jusqu’en Europe », ponctuée par une traversée du désert, des travaux des champs au Maroc et une traversée périlleuse de la Méditerranée. « On était 32 dans un canot pneumatique, se souvient l’adolescent, aujourd’hui âgé de 17 ans. Il y avait aussi des cartons de shit. Trois Marocains conduisaient. Avant d’arriver sur les côtes espagnoles, ils ont sorti des machettes et nous ont dit “vous sautez ou on vous coupe en morceaux” ». Plusieurs passagers sont morts noyés.

Abdoulaye arrive en France en 2018. Il passe de longs mois dans la rue à Paris, sans prise en charge de l’ASE malgré la minorité d’âge qu’il invoque. Utopia 56 et Médecins sans frontières (MSF) le repèrent et, après plusieurs mois dans un hôtel, l’envoient chez Valérie et Laurent Jorigné, à Montauban.« Je me suis dit qu’ils m’avaient jeté au fin fond de la brousse, je flippais un peu », avoue le garçon. Aujourd’hui, il a été reconnu mineur, suit un bac pro mécanique moto, une passion qu’il partage avec Laurent, et affiche des résultats brillants.

En avril 2019, Ihtisham Arif, un Pakistanais de 17 ans, a, lui aussi, rejoint la maisonnée. L’adolescent a quitté son pays en septembre 2016 et, dit-il,« [a] vu la mort devant [lui] »en rejoignant l’Europe. Il a notamment franchi « treize montagnes en une nuit entre l’Iran et la Turquie », voyagé dans la soute d’un bus ou sur l’essieu d’un camion, échappé de peu au naufrage d’un bateau en feu en Méditerranée… A Paris, il ne parvient pas à être reconnu mineur, écume plusieurs départements, se fait rejeter, accusé de présenter des faux documents d’identité… Lorsqu’il arrive dans la famille Jorigné, orienté par Utopia 56 et MSF, il pèse 53 kg pour 1 m 82, parle peu, prend des antidépresseurs. A peine un an plus tard, il s’exprime en français avec facilité. Il a été admis en première générale, avec des spécialités scientifiques. Il a plus de 14 de moyenne générale et ses professeurs louent son « implication ».

Béatrice Le Floch-Meunier, 58 ans, Toulouse
« Sans avoir l’idée de sauver qui que ce soit, j’offre une parenthèse à quelqu’un, ainsi qu’à moi-même. » Béatrice Le Floch-Meunier parle d’une voix douce et sans emphase. Elle repense aux cinq semaines pendant lesquelles, à l’hiver 2019, elle a hébergé Mifta Keita, une Guinéenne de 27 ans, dans son appartement de trois pièces d’un quartier calme du nord-est de Toulouse. « J’ai trouvé l’expérience intéressante dans le partage, j’ai appris plein de choses », souligne-t-elle.

Pour cette infirmière de métier, devenue cadre de santé, la migration renvoie à sa propre expérience de vie. Petite-fille d’immigrés italiens installés en Algérie, elle a rejoint la France au moment de l’indépendance, en 1962, âgée d’à peine 3 mois. L’actualité des personnes migrantes arrivant en Europe lui donne « très envie de [s’] inscrire dans ces histoires ». Valérie voulait trouver sa « juste place », sans tomber dans le « voyeurisme ». Une collègue de travail lui parle de son engagement auprès du programme Welcome de l’association jésuite JRS, qui accompagne des hébergements citoyens de demandeurs d’asile. Elle saute le pas. En décembre 2019, Mifta Keita arrive chez Béatrice.

La jeune femme, danseuse professionnelle en Guinée et mère d’un enfant de 11 ans resté au pays, est en France depuis février 2019. Malgré sa demande d’asile, aucun hébergement ne lui a été proposé par l’Etat. Après des mois de vie en squat, elle est prise en charge par plusieurs familles grâce à Welcome. Chez chacune d’entre elles, elle peut rester un mois. Le programme d’accueil est prévu pour durer au total six mois maximum.

Avec Béatrice, Mifta partage des moments de complicité, devant la télé le soir ou quand elles vont faire le marché. Elles préparent ensemble sa demande d’asile. « J’ai tout découvert, confie Béatrice. A la fois les réseaux de solidarité, mais aussi la complexité du parcours administratif. » La procédure est toujours en cours. Lors du confinement, les six mois du programme Welcome arrivés à leur terme, Mifta a manqué retourner à la rue. Une amie l’a hébergée un mois, puis le 115 lui a trouvé une chambre d’hôtel. « On m’a prévenue que je devrai partir en août, je suis inquiète », avoue-t-elle. De son côté, Béatrice Le Floch-Meunier est prête à réitérer l’expérience. Mais à voir la situation précaire de Mifta, elle pense : « Si elle est à la rue, je préfère l’accueillir, elle, plutôt que quelqu’un d’autre. »

Olivia Martinez et Emilie Kelly, 42 et 34 ans, Banyuls-sur-Mer
Olivia Martinez et Emilie Kelly sont deux amies de longue date installées à Banyuls-sur-Mer (Pyrénées-Orientales). Depuis deux ans, elles partagent leur appartement avec Mohamed Ali, un demandeur d’asile soudanais de 25 ans. Leur rencontre est liée au hasard. Celui de l’itinéraire d’un chauffeur routier dans le camion duquel Mohamed et une poignée d’autres Soudanais et Erythréens s’étaient cachés en Italie, pour passer la frontière et entrer en France. Mais lorsque le petit groupe de migrants est extrait du poids-lourd, plusieurs heures plus tard, ils découvrent avec surprise qu’ils sont en Espagne, à Figueras. Ils rebroussent chemin, en train, mais la police française les interpelle à la frontière et veut les refouler en Espagne. Mohamed et trois autres Soudanais parviennent à s’enfuir en courant vers les chemins de montagne. Deux heures après, ils arrivent sur les hauteurs de Banyuls-sur-Mer, par une petite route bordée de vignes, en pleine chaleur, à l’été 2018.

Un couple d’amies d’Olivia et Emilie les croise, leur donne à boire et, de fil en aiguille, le réseau amical se met en branle pour offrir quelques jours de répit à ces voyageurs exténués. Deux d’entre eux ne tardent pas à reprendre la route. Mohamed veut rester à Banyuls. Son ami Habib hésite. Lorsque Emilie et Olivia les accompagnent pour déposer une demande d’asile à Perpignan, elles découvrent qu’aucun hébergement ne leur est proposé. « Sans même avoir besoin de se parler, on les a ramenés à la maison », se souvient Olivia. Les deux amies se connaissent depuis longtemps, elles ont travaillé ensemble dans un club de plongée en Egypte, vécu au Mexique…

Aujourd’hui, elles développent un projet de cosmétique naturelle et de plantes aromatiques et médicinales. Peu de temps après leur rencontre avec les deux Soudanais, ils déménagent tous les quatre dans un nouvel appartement pour entamer une grande colocation. Comprenant que les démarches vont être longues, « on leur a dit qu’ils pouvaient rester le temps qu’ils voulaient », se souvient Emilie. Les deux femmes voient leur rôle comme celui de « grandes sœurs ».

Habib a finalement décidé de rejoindre le Royaume-Uni, tandis que Mohamed n’a toujours pas été convoqué par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides pour être entendu. En attendant, il entraîne les équipes jeunes du club de foot et a été « adopté » par la famille d’Olivia, installée dans la région. Les deux femmes refusent de voir dans leur démarche un geste politique. « C’est juste humain,fait valoir Emilie Kelly.On ne devrait pas avoir à porter une bannière pour ce genre de droits fondamentaux. »

Baie de Somme. Douze migrants secourus à Cayeux-sur-Mer

Ces migrants tentaient de traverser la Manche, mais ont été repoussés sur la plage. Ces traversées sont rares à partir de la Baie de Somme, car la distance est grande jusqu’à l’Angleterre.

Douze migrants qui tentaient de traverser la Manche ont été secourus jeudi matin sur la plage de Cayeux-sur-Mer (Somme), en baie de Somme, où les tentatives de ce type sont assez rares, a-t-on appris de sources concordantes.

Selon la gendarmerie, leur embarcation a dès la première vague été ramenée sur la plage d’où ils étaient partis et des patrouilles de recherche ont été lancées pour retrouver d’autres migrants participant à cette tentative de traversée qui auraient pris la fuite à terre.

La préfecture maritime a confirmé à l’AFP qu’aucune opération de recherche en mer n’a été engagée.

Des traversées rares depuis cet endroit

De source proche des secours, les douze migrants, dont la nationalité n’était pas connue, ont été transportés à l’hôpital d’Abbeville, l’un d’entre eux en hypothermie.

La gendarmerie a également indiqué que les tentatives de traversée de la Manche depuis la baie de Somme étaient as