« C’est l’Etat qui est hors la loi »

« C’est l’État qui est hors-la-loi » : le cri des Européens solidaires à Briançon

21 mars 2020

Chef・fe de mission sur un bateau de sauvetage en mer Méditerranée, maraudeur・euse dans les Alpes, bénévole à Calais… Les personnes solidaires des exilé·es en Europe se sont réunies le 7 mars à Briançon, dans les Hautes-Alpes, pour témoigner d’un même constat : la criminalisation de leurs actions ne connaît pas de frontières.

« Nous devons choisir notre camp. Soit nous suivons les ordres des autorités, mais ça suppose cautionner les menaces quotidiennes qui sont faites aux droits humains. Soit nous nous y opposons, et nous risquons une procédure pénale », explique Sasha Gierke, ancien chef de mission sur le Luventa, le bateau de sauvetage de l’ONG allemande Jugend Rettet devant la salle comble du cinéma Vauban de Briançon (Hautes-Alpes). Entre 2016 et 2017, son équipage, dirigé par l’Allemande Pia Klemp, a secouru 14 000 personnes au large des côtes libyennes. Aujourd’hui, poursuivi par le gouvernement italien pour complicité d’immigration illégale, il risque jusqu’à 20 ans de prison.

Des rapports des policiers « dénués de véracité »

Réuni·es à Briançon le 7 mars, à l’occasion de la rencontre internationale des Européens solidaires, des membres d’associations d’aide aux personnes migrantes et réfugiées en Europe témoignent de la façon dont ils ont été attaqués, harcelés ou poursuivis par les autorités européennes. Après Sasha Gierke vient le tour de Pierre Mumber, accompagnateur en montagne. Interpellé en janvier 2018 à Montgenèvre (Hautes-Alpes) alors qu’il venait en aide à des Nigérians sur le front de neige, il a été condamné en première instance à Gap à trois mois de prison avec sursis pour « aide à l’entrée de personnes en situation irrégulière ».

Lors de son procès en appel à Grenoble (Isère) en octobre 2019, la juge a estimé qu’au vu des images de l’interpellation, prises par une télévision italienne, « les rapports des policiers sont particulièrement dénués de véracité ». À cet instant, les rires fusent parmi le parterre de militants associatifs qui composent le public. « C‘est joliment dit, ironise Pierre Mumber. Ils ont menti. » Il a été relaxé.

La solidarité et sa criminalisation en question à Briancon, le 7 mars 2020.Manifestation devant les locaux de la police aux frontières organisée par l’association Tous Migrants à Montgenèvre, samedi 7 mars 2020. Photo: Marguerite de Lasa pour Radio ParleurClara, de l’association L’auberge des migrants, aborde la situation à Calais (Pas-de-Calais). Là-bas, entre 500 et 600 exilé·es font face au harcèlement quotidien des gendarmes et policiers qui « empêchent les points de fixation ». « Nous, les associations, nous subissons des contrôles d’identité à répétition, des amendes, des  filatures », raconte-t-elle.  En plus d’entraver l’action des bénévoles, les pratiques de la police dissuadent de nouveaux soutiens de venir. « Cela décourage beaucoup d’étudiant·es en médecine ou en droit qui ne veulent pas avoir de casier judiciaire», poursuit-elle.

« L’ensemble des États membres de l’Union européenne utilisent des lois et des pratiques illégales »

Des récits de ce type, Amnesty international en a recueilli auprès de cinquante défenseur·ses des droits humains et de dix organisations internationales, pour rédiger un rapport sur la criminalisation des solidaires en Europe, publié le 3 mars 2020. « L’ensemble des États membres de l’Union européenne utilisent des lois et des pratiques illégales au regard du droit international, pour poursuivre les personnes qui viennent en aide aux personnes migrantes et réfugiées », martèle Lola Schulmann, chargée de plaidoyer de l’organisation.

Elle dénonce notamment le détournement de lois européennes : « La directive de 2002 permet de poursuivre le trafic d’êtres humains. Or, elle est utilisée pour attaquer les personnes qui viennent en aide aux exilés. » Les solidaires sont donc assimilé·es à des passeurs, « alors qu’il n’y a pas de gain financier ou matériel en échange de l’aide qu’ils ont apporté aux personnes », détaille-t-elle. Huit pays sont épinglés par le document : la France, l’Italie, l’Espagne, la Grèce, la Croatie, Malte, la Suisse et le Royaume-Uni.

La solidarité et sa criminalisation en question à Briancon, le 7 mars 2020.Conférence à Briançon pour évoquer les violences policières et la criminalisation des aides et soutiens aux éxilé-es, le 7 mars 2020. Crédit Photo : Marguerite de Lasa.La conférence finie, le public converge vers Montgenèvre pour manifester devant le poste de la police aux frontières (PAF). Devant des rangées d’agents encagoulés, une membre de l’association Tous Migrants prend la parole: « Mesdames et messieurs les forces de l’ordre, dit-elle au mégaphone. Notre mouvement citoyen a rédigé un livret à votre intention, pour vous alerter sur les pratiques illégales et dangereuses que vous exercez à l’égard des personnes étrangères. »

La nuit tombe, et l’écho de sa voix résonne dans les montagnes enneigées : « Le non-respect de ces lois obligent les personnes exilées à prendre des risques inouïs pour tenter de trouver refuge en France. » Alors que la lecture des articles de lois rappelant leurs devoirs aux policiers commence, Michel Rousseau, porte-parole de l’association, s’avance vers les uniformes. D’un air déterminé, il tend le petit livret aux agents, qui demeurent impassibles. Plus tard, il revient sur l’initiative : « Il s’agit d’encourager les forces de l’ordre à désobéir. » Il insiste : « Ce n’est pas nous qui sommes dans l’illégalité. C’est l’État qui est hors-la-loi avec ces pratiques. »

Un reportage de Marguerite de Lasa. Photo de Une : Marguerite de Lasa pour Radio Parleur.

Newsletter n°38

LE JOURNAL HORS LES JUNGLES
n°38 // 11 mars 2020

La lettre d’info de la Plateforme de services aux migrants
Réseau d’associations intervenant dans les camps d’exilé.e.s de passage
du Nord de la France et du littoral de la Manche

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Infos des lieux de vie

  • Lille : Depuis l’évacuation du squat 5 étoiles, les personnes n’ont plus de lieu identifié pour se poser. Le 21 février, a été évacué le petit campement installé dans le parc Matisse. Depuis, les petits regroupements sont vite expulsés. Les personnes sont donc dispersées, isolées. A écouter une émission de radio de La Voix Sans Maitre enregistrée les 11 et 12 janvier lors du week-end de solidarité aux luttes des exilé.e.s, organisé par différents collectifs. Des étudiant.es racontent leur occupation du CROUS lillois le 8 janvier 2020, pour dénoncer le parcage des étudiants étrangers dans les bâtiments insalubres de la résidence Galois à Cité scientifique.

collectif des étudiant.es de Galois et leurs ami.es

  • Calais : (Sur-)vies calaisiennes. Dans cet article, Mathilde Robert, avocate au barreau de Paris, revient sur ces 30 ans de présence d’exilé.es à Calais, de frontière fermée, de violence. »Aider les exilés à Calais et s’y engager à plein temps, c’est se retrouver face à une réalité contrastée. C’est être témoin de l’horreur policière, mais aussi de l’intense vitalité qu’expriment les diverses communautés qui se reconstituent après chaque agression subie ». A lire ici

l’accès d’un des sites de distributions de repas bloqué avec des rochers ! 29/02/2020

Infos des assos

  • Terre d’Errance Steenvoorde en est à sa douzième année d’accueil inconditionnel des personnes migrantes. Finis les camps d’été et d’hiver. Seul demeure l’accueil de jour. Une dizaine de personnes peuvent s’y poser, préparer un repas, laver leur linge. A 20h, elles se retrouvent dehors. Le week-end, elles sont accueillies dans des familles. De l’aide humanitaire d’urgence, l’association passe à un accompagnement des personnes demandant l’asile.
  • Le Collectif cambraisis d’aide aux migrants existe depuis 4 ou 5 ans et faisait au début essentiellement des collectes de dons pour l’Auberge des Migrants. Il y a un an et demi, une cinquantaine de personnes vietnamiennes chassées de Angres, sont venues s’installer à Marquion et y ont construit un véritable hameau. En juin 2019, ce camp est démantelé. Que faire maintenant pour aider ces personnes en recherche d’asile ? Collecter des dons pour des associations de Calais ne suffit pas.
  • Itinérance Cherbourg dénonce plusieurs arrêtés préfectoraux. Depuis à peu près un mois, c’est une vraie giboulée d’arrêtés préfectoraux qui dégringolent pour refuser les demandes d’admission au séjour quelles qu’elles soient : titre de séjour, OQTF, IRTF. Itinérance Cherbourg, associée au Collectif Saint-Lois d’aide aux Migrants et Itinérance Sud Manche, a organisé une conférence de presse pour dénoncer cette situation. Article de presse à lire ici
  • A Calais, le Secours Catholique a tenu à marquer 20 années de présence auprès des personnes exilées. La semaine d’actions « Mon mur n’est pas tombé », ponctuée de multiples moments d’échange et de partage, a notamment commencé, le dimanche 1er mars, par le dévoilement d’une plaque rendant hommage aux personnes exilées mortes à la frontière franco-britannique. Elle est visible sur la façade de l’église St Joseph à Calais.

Infos de la PSM

C’est par là que ça se passe

Le but de cette rubrique est de faire connaître des initiatives politiques, militantes, festives de personnes exilées, de passage, réfugiées ou pas.

  • Un projet d’écriture sur une correspondance entre des personnes en exil et des lycéens a été mis en place par l’atelier théâtre de l’association Itinérance Cherbourg, avec Christophe Tostain de la compagnie du Phoenix. Une restitution de ce travail aura lieu sur la scène du théâtre des Miroirs de la Glacerie à Cherbourg le 31 mars
  • A Abidjan, Gnadou Gnapo lutte contre la désinformation des passeurs et les mensonges des « frères » qui sont « là-bas », et s’évertue à avertir les plus jeunes des périls de la migration. Dans le cadre du festival Cocobulles, des dessinateurs africains ont tenté de sensibiliser la jeunesse ivoirienne aux dures réalités de « l’aventure ». A lire cet article du Monde

 

A vos agendas

  • Colloque du Centre Primo Levi « Entre rêves et cauchemars, La longue nuit des exilés » les 19 et 20 mars prochain. C’est à Paris et il faut s’inscrire très rapidement. En ligne ici.

  • Le réseau Caravan Opening Borders choisit les Balkans comme destination pour l’été prochain. Ce réseau militant traverse chaque année, depuis 2016, un tronçon de la frontière européenne pour rendre visibles et dénoncer les violations des droits des personnes qui migrent. Ici, un court compte-rendu (en anglais) de la caravane 2019. Les dates de voyage se situent entre le 17 et le 26 juillet 2020. Vous traverserez les frontières franco-italienne, italo-autrichienne, italo-slovène et croate. C’est l’occasion de connaître de près la situation aux frontières et de dénoncer ce qui s´y passe. L’occasion aussi de tisser un réseau plus étroit pour pouvoir, petit à petit, faire plus de choses en commun.

Infos juridiques

  • Dénonciation de la violation des droits fondamentaux des personnes vivant à la rue à la frontière franco-britannique. Des associations se sont mobilisées le 4 mars à Dunkerque. Voir ici

  • Un feu vert aux expulsions express de migrants. La cour européenne des droits de l’homme a légitimé les reconductions expéditives de personnes migrantes par l’Espagne. Les ONG redoutent que la décision n’encourage d’autres Etats, dont la France. Pour Claire Rodier, du Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigré·e·s), cofondatrice du réseau Migreurop, la décision prise à Strasbourg est «catastrophique» en ce qu’elle «valide des pratiques contraires au droit international», et «s’inscrit dans un climat politique qui justifie le recours à l’illégalité des États». A lire l’article paru dans Libération.
  • Une salve de décrets est venue, en début d’année, durcir l’accès aux soins pour les personnes demandant l’asile et « sans-papiers » . Même l’académie de médecine proteste. Lire ici l’article paru dans Mediapart.

Pour comprendre / pour cogiter

  • « A Calais Natacha Bouchard fait des migrants une rente politique ». « La maire LR postule à un troisième mandat à la tête de la première ville du Pas-de-Calais. Favorite face à un RN divisé et à une gauche en reconstruction, elle a réussi à transformer la présence de migrants en atout politique… et en plantureuses subventions ». A lire le dossier de Mediapart
  • « Les politiques migratoires européennes créent du populisme en Afrique sans limiter les départs clandestins ». A lire cet article du Monde centré sur la condamnation (par le rapport) des politiques migratoires européennes. Le PNUD les estime inefficaces et contre-productives et dénonce une instrumentalisation politique de l’Aide au développement.
  • Criminalisation de la solidarité en Europe, un rapport publié par Amnesty International.. Il porte sur plusieurs pays : Croatie, Italie, Grèce, Suisse, Espagne, Malte, Royaume-Uni et la France. En France, ce rapport revient sur la situation à la frontière entre la France et l’Italie, dans le briançonnais. Une vidéo sur l’engagement des citoyens et des associations à voir ici
  • Sophie Djigo, fondatrice de l’association « Migraction » a publié récemment un livre : « Aux frontières de la démocratie, de Calais à Londres, sur les traces des migrants ». Lire ici une note de lecture.

Plateforme des Soutiens aux Migrant.e.s
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Newsletter n°37

LE JOURNAL HORS LES JUNGLES
n°37 // 13 février 2020

La lettre d’info de la Plateforme des Soutiens aux Migrant.e.s
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Infos des lieux de vie

  • Dans l’arrondissement de Béthune, une quinzaine de personnes survivent dans des conditions inhumaines, dans des champs entre Norrent-Fontes, Saint-Hilaire Cottes (le village voisin) et l’aire d’autoroute à partir de laquelle ces personnes tentent chaque soir de se cacher dans les camions pour aller en Grande-Bretagne. Une petite dizaine d’hommes survivent également à Quernes, à quelques kilomètres de là. A Fouquières les Béthune, le campement où survivaient plusieurs personnes vietnamiennes, a été abandonné en novembre. Quant à l’HUDA (Hébergement d’Urgence pour Demandeurs d’Asile), il abrite environ 80 personnes qui vivent dans l’angoisse d’être expulsées parce qu’elles sont dites dublinées, ou craignent que l’asile leur soit refusé.
  • A Ouistreham le nombre de personnes exilées a considérablement baissé. Elles seraient aujourd’hui 5 fois moins nombreuses qu’il y a un an. Pourquoi ? Découvrez ici un article de presse proposant un point de situation et quelques hypothèses.

  • Bailleul : De Formule 1 à lieu d’accueil de demandeurs d’asile, en passant par CAES (centre d’accueil et d’examen des situations). Pour en savoir plus sur les transformations de ce lieu et leurs conséquences, découvrez ici le témoignage de Claire.

la police demande à des migrant.es de déplacer leur tente jusqu’au niveau de la route, à quelques dizaines de mètres. Robin Tutenge

Infos des assos

  • Les bénévoles et salarié.e.s de la délégation du Pas-de-Calais du Secours Catholique – Caritas France organisent du 1er au 8 mars 2020 une semaine d’événements afin de prendre un temps de recul sur leurs 20 ans de présence auprès des personnes exilées à Calais, relire ensemble ces dernières années et poser les fondements des temps à venir. Découvrez le programme de ces journées ici.

Infos de la PSM

  • A vos agendas ! L’assemblée générale de la PSM, c’est le samedi 28 mars. Bloquez la date, on a plein de choses à se dire et à décider ensemble !
  • Le prochain « atelier sensibilisation » de la PSM aura lieu mardi 18 février, de 9h30 à 16h30, à Dunkerque, au sein de la Maison de la Vie Associative (Terre Plein du Jeu de Mail, rue du 11 novembre 1918). Cet atelier permettra de s’outiller pour intervenir en milieu scolaire, ou encore dans l’espace public, dans le contexte bien particulier des élections municipales. Pour aider à l’organisation de l’atelier et du covoiturage, merci de remplir le court formulaire d’inscription en cliquant ici.

Autres temps de formation et d’échanges

  • Célébrant ses 30 ans, l’Anafé organise le vendredi 28 février 2020 un colloque retraçant les combats qu’elle mène depuis ses débuts pour la défense des droits des personnes enfermées aux frontières. Ce colloque permettra de montrer en quoi les enjeux à l’origine de la création de l’Anafé sont toujours d’actualité dans une Europe qui développe l’obsession d’être une forteresse assiégée. Voir le programme de cette journée
  • La Pastorale des Migrants propose une série de formations qui pourraient vous intéresser : une sur la procédure Dublin le 14 mars, à l’Espace Jean Rodhain, Route de l’Abbaye, 59270 Godewaersvelde (Mont des Cats), et une sur l’accès au droit et à la santé le 4 avril à Dunkerque (lieu à préciser). Pour plus d’informations, écrivez à pastorale.migrants[at]lille.catholique.fr

Outils juridiques

  • A l’occasion d’une ènième expulsion à Calais, HRO (Human Rights Observers) a édité et distribué aux personnes exilées des flyers en langues oromo, arabe, pachtu, farsi, kurde sorani, amarhic, pour les informer de leurs droits ainsi que des bordereaux à remplir avec leurs demandes d’avocat, de médecin pour les aider à les exercer. A retrouver ici.

Envies d’agir

  • Une pétition encore, mais cette fois-ci pour dénoncer la situation humaine et sanitaire désastreuse à Ouistreham et demander au Maire d’enfin ouvrir un local digne pour accueillir les personnes exilées à la rue. C’est à signer ici !
  • Actes et Cités a créé un guide à l’adresse des candidats aux élections municipales à destination des collectivités territoriales qui souhaitent agir en faveur de l’hospitalité, avec ou sans l’aide de l’état. A consulter ici

Belles échappées

  • « Un siècle de réfugiés. Photographier l’exil » de Bruno Cabanes. Ce livre retrace l’histoire de réfugié.e.s aux XXe et XXIe siècles à travers des photographies emblématiques. Il remet également en question l’utilisation de ce médium à des fins humanitaires

  • Et si la cuisine était un outil d’intégration pour des populations venues d’ailleurs ? Des réfugié.e.s et des exilé.e.s accueilli.e.s sur notre territoire s’en sortent grâce à la cuisine. Pour en savoir plus sur les projets, les personnes qui les accompagnent et les adresses des restaurants, écoutez l’émission On va déguster du 19 janvier sur France Inter

La table du RECHO

Pour comprendre, pour cogiter

  • « Le délit de solidarité est toujours sanctionné ». Malgré la décision du Conseil Constitutionnel sur le principe de fraternité, de nombreux soutiens aux personnes migrantes restent poursuivi.e.s et sont parfois plus lourdement condamné.e.s. Lire à ce sujet l’enquête du journal La Croix. Dans ce contexte, la relaxe de Camille Halut, observatrice pour la Ligue des droits de l’homme, est une victoire d’autant plus importante pour la défense des droits. Elle avait été poursuivie pour avoir observé les pratiques policières sur des manifestations. Le tribunal correctionnel de Montpellier a abandonné toutes les charges retenues contre elle. Pour en savoir plus, lire ici ce qu’en dit Amnesty International.

Camp de migrants a Lepe en Espagne

Newsletter n°36

LE JOURNAL HORS LES JUNGLES
n° 36 // 9 janvier 2019

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Infos des lieux de vie

  • Des élagages d’arbres et de haies pour enlever ce dernier abri aux personnes sur tous les lieux de vie des exilé.e.s. Que ce soit à Calais, des arbres coupés et installations de grilles à la place, mais encore à Grande Synthe, sur la zone naturelle protégée du Puythouck, une coupe d’hiver pratique pour les expulsions de terrain des personnes, et jusqu’à Angres où le préfet du Nord demande par lettre aux agriculteurs de couper leurs haies de manière à déloger 10 personnes exilées sans passer par une décision administrative.

 

Non-camp de Norrent Fontes/Saint Hilaire Cottes

 

  • Calais : une nouvelle « opération de mise à l’abri » selon le préfet le 20 décembre dans la Zone industrielle des Dunes moins de 3 semaines après une opération similaire au même endroit. Après la coupe des arbres, le nettoyage de la zone et la pose de poteaux, place à l’installation de grilles Route de Gravelines, semblables à celles présentes au rond-point de la Zone d’activités Marcel Doret.

Le 17 décembre une banderole était déployée sur le dragon à Calais. Un acte militant pour visibiliser les sans-abris et les exilés, dénoncer les millions mis dans le Dragon et réclamer un plan de mise à l’abri.

 

 

  • A Grande Synthe, « près du site de l’ancien camp humanitaire de la Linière, sous des hangars éventrés et abandonnés qui servaient autrefois de lieux de stockage de lin, des centaines de migrants – kurdes en majorité – campent actuellement dans des tentes et au milieu des gravats de béton et des ordures« . Lire l’article de Julia Pascual paru dans Le Monde du 4 janvier.
  • « La porte d’Ulysse », un centre d’hébergement d’urgence pour des migrants « en transit » à Bruxelles. Il a ouvert en 2015 contre l’avis des nationalistes flamands alors au gouvernement. Malgré ses 350 lits, le lieu n’est pas toujours en mesure d’accueillir les exilés très souvent en provenance du Calaisis et dont l’objectif est le Royaume Uni. A lire l’article paru dans Le Monde.

 

Infos des assos

  • L’association Maison Sésame propose depuis moins d’un an un accueil inconditionnel pour les exilés en situation d’errance à la frontière franco-britannique sur la commune d’Herzeele. Dans un premier livret, « Les Sésamettes », l’association retrace ses avancées des derniers mois de septembre, d’octobre et de novembre et présente ses actions, ses nouveaux questionnements, ses futurs projets et aussi les événements à venir. C’est à trouver ici.

 

 

  • Amnesty International dénonce : les pratiques abusives et l’impunité de la police continuent.  » Plus de six mois après la publication de notre enquête, la situation des personnes migrantes et réfugiées reste désastreuse et inhumaine à la frontière franco-britannique. Ceux qui leur viennent en aide continuent d’être harcelés, en toute impunité. » Lire la suite ici.

C’est par là que ça se passe

  • Aziz Hazara qui se décrit comme un “kid” de Kaboul, est un plasticien utilisant calligraphie, photo et vidéo. Il travaille à ses créations en vue de la Biennale de Sydney en 2020 et de sa première exposition solo en Europe, à la Fondation Tàpies de Barcelone. “J’essaie de documenter ce qui se passe autour de moi à travers mon langage visuel, même si parfois j’ai l’impression que nous sommes devenus insensibles” face à la mort frappant au quotidien. Certaines de ses œuvres sont déjà visibles à Marseille jusqu’au 1er mars, au Musée des civilisations de la Méditerranée (Mucem) dans une exposition bouleversante consacrée à cette génération d’artistes née de l’éphémère printemps afghan, à la chute des talibans en 2001. Lire ici pour en savoir plus sur cet artiste.

 

 

Infos de la PSM

  • A vos agendas ! Deux commissions de la PSM font leur rentrée ce mois de janvier pour leurs premières réunions :
    • La Commission Plaidoyer, le 20 janvier, à 14h à Dunkerque
    • La Commission Expulsions de terrain, le 24 janvier, à 9h30 à Lille

Et du côté de la Commission communication, si vous souhaitez participer à l’élaboration et au contenu du futur site internet de la PSM, une réunion se tiendra le 20 janvier à Montreuil.

Envie d’agir

  • Participons au Projet LOVIS : en été 2020, le voilier LOVIS va larguer les amarres pour soutenir et mettre en lien différentes luttes antiracistes en faveur de la solidarité. Migrant.e.s, réfugié.e.s, activistes, musicien.ne.s, actrices et acteurs, écrivain.e.s, tou.te.s celles et ceux qui dépassent les frontières et qui œuvrent contre le racisme et pour la liberté de circulation, la décolonisation et pour des communautés solidaires, vous êtes invités à une rencontre de préparation le 11 janvier 2020 à Ostende en Belgique ou à envoyer vos idées à cette adresse, campaign(at)lovis.de. Des informations sur ce projet ici.
  • Invitation au Week-end de soutien aux expulsé.e.s et inculpé.e.s du 5* les 11 et 12 janvier à Lille. Ce week-end est organisé en réponse à ce qui s’est passé le 4 juin dernier à Lille : sur ordre du préfet du Nord, quelques 200 CRS ont violemment expulsé des personnes qui occupaient un ensemble de bureaux et hangars, surnommé ironiquement le 5 étoiles. Plus d’informations et programme à trouver ici !

 

 

  • Soutien à Pierre-Alain : il y a plus de 3 ans, Pierre-Alain a été arrêté pour « aide aux migrants ». Il avait secouru dans la montagne de la Roya 3 Érythréennes blessées. Il vient de recevoir la notification pour une nouvelle audience au tribunal. Ce sera la 5e…Pour soutenir Pierre-Alain via la pétition, c’est ici, voire même aider à la cagnotte pour ses frais de justice.
  • Pétition pour les sans-abris à Calais. 7 500 signatures pour l’instant. Froid, pluie, tempête, destruction des « abris » sont toujours d’actualité. Dehors n’est pas un logement ! Pour ajouter votre signature, ou partager la pétition, c’est ici.

Belles échappées

  • « Harbor » : un film pour éveiller les consciences sur la situation des mineurs désireux de rejoindre l’Angleterre.
    Le court-métrage « Harbor » – ou « Jeter l’ancre un seul jour » en français – aborde la difficile question des mineurs isolés qui souhaitent rejoindre l’Angleterre. Avec ce film, le jeune réalisateur de 23 ans, Paul Marques Duarte raconte l’histoire d’une enseignante française qui, lors d’un voyage scolaire vers l’Angleterre avec sa classe, décide de cacher un jeune migrant à bord d’un ferry. A trouver sur Infomigrants l’article de Leslie Carretero qui en parle !

 

 

  • « Pour Sama » – Waad al-Kateab est une jeune femme syrienne qui vit à Alep lorsque la guerre éclate en 2011. Sous les bombardements, la vie continue.
    Elle filme au quotidien les pertes, les espoirs et la solidarité du peuple d’Alep.
    Waad et son mari médecin sont déchirés entre partir et protéger leur fille Sama ou résister pour la liberté de leur pays. Projection du documentaire suivie d’un échange avec Amnesty International et Tarek, syrien originaire de Damas, au Flandria, à Bailleul, le 21 janvier 2020 à 20h.

 

 

  • « Le parfum d’Irak » écrit par le journaliste franco-irakien Feurat Alani lauréat du prix Albert Londres. Il y évoque le pays natal de ses parents, alternance de souvenirs joyeux, de drames et d’injustices durant la dictature et la guerre, en reprenant les codes de twitter et de messages initialement limités à cent quarante signes.

 

 

Autres temps de formation et d’échanges

  • Formation sur l’alphabétisation et la scolarisation des personnes exilées organisée par la Pastorale des Migrants, avec un focus sur la scolarisation en Collège et Lycée. Ce sera à la Maison Paul VI à Lille, le samedi 18 janvier de 10h à midi. Attention, places limitées, inscriptions avant le 15 janvier à cette adresse mail : pastorale.migrants@lille.catholique.fr

Outils juridiques

  • Mise en place d’une permanence téléphonique d’urgence « étrangers 48H » les week-ends par les avocats au barreau de Lille. Cette permanence est uniquement dédiée aux décisions assorties d’un délai de recours contentieux de 48 heures dont le délai expire durant les fins de semaine, le samedi ou le dimanche.
    Un.e avocat.e sera désormais joignable par téléphone toutes les fins de semaine, du vendredi au dimanche, pour aider les étrangers-ères faisant l’objet d’une mesure d’éloignement sans délai ou d’une assignation à résidence à saisir le tribunal administratif de Lille d’un recours. Le numéro de téléphone : 06 09 04 37 02. Il est à diffuser largement. Par ailleurs le site internet de l’Ordre des avocats au Barreau de Lille comportera désormais, à compter de la fin du mois de décembre, une page internet dédiée aux droits des étrangers, et comportant des aides à l’introduction du recours.

  • La maire de Calais jugée incompétente … pour interdire les distributions de nourriture aux personnes exilées. Par un jugement rendu le lundi 16 décembre 2019, le tribunal administratif de Lille a annulé trois décisions prises par la maire de Calais les 2, 6 et 9 mars 2017 dans le but d’empêcher les distributions de nourriture aux exilé·es, alors joliment qualifiées « d’occupations abusives, prolongées et répétées » de la zone industrielle des Dunes, du site du Bois Dubrulle et de la place d’Armes. Une décision qui devrait mettre un coup d’arrêt à l’une des mesures les plus honteuses dans la panoplie des pratiques de harcèlement des personnes migrantes toujours en vigueur sur la commune. Lire la suite du communiqué des associations ici.

Pour comprendre / pour cogiter

  • La France va rendre 1,12 million d’euros de crédits non utilisés du Fonds européen pour les réfugiés. Cet argent européen n’a pas été utilisé par la France pour s’occuper de l’accueil des réfugiés sur le territoire. Ces fonds n’auraient pas été utilisés en grande partie en raison de la complexité des dossiers administratifs à remplir. A lire l’article du journal Ouest France
  • Un droit au travail pour les migrants ignoré par la France. La « Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille » a été ratifiée par 55 pays mais pas par la France. A lire ici un article à ce sujet.

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A Calais, Natacha Bouchart fait des migrants une rente politique

ÉLECTIONS MUNICIPALES 2020: NOTRE DOSSIER – REPORTAGE MEDIAPART

23 FÉVRIER 2020 | PAR MORGAN RAILANE (MÉDIACITÉS)

La maire LR postule à un troisième mandat à la tête de la première ville du Pas-de-Calais. Favorite face à un RN divisé et à une gauche en reconstruction, elle a réussi à transformer la présence de migrants en atout politique… et en plantureuses subventions.

Quand, en 2008, elle monte au beffroi de Calais pour lancer la rénovation du vieil escalier en bois, Natacha Bouchart tourne un peu de l’œil. Sujette au vertige, elle reste accrochée au bras d’un journaliste mais va jusqu’au bout de la visite.

Une ténacité qui n’est pas pour rien dans une ascension politique qui n’était pas écrite. Sans diplôme – elle quitte le lycée prématurément – ni expérience professionnelle, la maire (LR) de Calais s’est imposée, en 20 ans, comme une figure majeure de la vie politique régionale.

Selon un étonnant sondage Ipsos-La Voix du Nord, elle serait en position de l’emporter dès le premier tour avec 56 % des voix, contre 25 % à la gauche et… 12 % au RN, quand ce dernier avait réuni 42 % des suffrages aux dernières européennes.

Un score trop beau pour être vrai ? Ce qui est sûr, c’est qu’elle a su transformer la crise migratoire en véritable rente politique. Et que son positionnement à la fois anti-FN et ouvert au-delà de LR la rend très Macron-compatible (le mouvement du président lui a d’ailleurs apporté officiellement son soutien). Mais rien de théorique là-dedans. Plutôt des choix à l’instinct d’une politicienne de terrain, tombée « dans la marmite » quand elle était petite…

Natacha Bouchart vise un troisième mandat de maire de Calais aux municipales de 2020. © MR

Née en 1963 dans le bassin minier à Loison-sous-Lens, celle qui est encore Nathalie Keuroglanian à l’état civil, grandit dans une famille métissée : sa mère est fille d’immigrés polonais ; son père est arménien, fils d’un marchand de tissus. Gaulliste patenté, Maurice Keuroglanian est un homme influent dans les coulisses du mouvement.

Membre du Service d’action civique (SAC), l’ancienne officine des coups tordus du parti, il est également trésorier du RPR dans le Nord-Pas-de-Calais. Il siège ainsi avec tous les barons gaullistes régionaux et sa fille, encore enfant, l’accompagne parfois. « Son père était un vrai gaulliste, social, pas de droite », vante un vieux militant qui l’a côtoyé à l’époque. « Naturellement, comme tous les membres du SAC, il était armé », sourit-il. Des histoires circulent mais la discrétion est de mise…

Dans les années 1970, l’adolescente suit son papa dans les comités fédéraux du parti chiraquien. Que comprend-elle alors des secrets des hommes forts de la droite régionale ? Elle en retire peut-être le sentiment que son destin est là.

À la fin des années 1980, Maurice Keuroglanian place sa fille chez Jean-Paul Delevoye, alors maire de Bapaume et parlementaire. C’est son premier mentor en politique, celui auprès de qui elle apprend le métier. Natacha Bouchart tient le secrétariat, accueille, cale les rendez-vous, réseaute… mais reste toujours discrète.

  • Les années d’apprentissage à Calais

Quand elle arrive à Calais au début des années 1990, c’est Claude Demassieux, éternel opposant RPR au conseil municipal, qui est chargé de la cornaquer à la demande de Jean-Paul Delevoye. Il lui trouve aussi un travail, d’abord simple pionne à l’école privée Saint-Pierre qu’il dirige, avant de la bombarder responsable des ressources humaines. Natacha Bouchart est mariée depuis peu à un assureur qui vient d’Île-de-France. Le mariage dure peu.

« J’ai croisé son mari peu après son arrivée à Calais, au début des années 1990. J’ai le souvenir d’un grand et bel homme dans un costume bleu pétrole. Il n’est resté que quelques jours », nous dit une militante de l’époque. Natacha Bouchart a pourtant gardé son nom d’épouse.

Élue conseillère municipale en 2001, Natacha Bouchart avance très vite : conseillère régionale en 2004 derrière Jean-Paul Delevoye, elle réussit l’exploit, en 2008, de prendre Calais aux communistes, aux commandes de la ville depuis 37 ans. Une victoire surprise qu’elle doit au désistement en sa faveur du candidat FN François Dubout (12,5 %).

En 2011, elle devient sénatrice et abandonne la région. Écrêtée au registre de ses indemnités, conformément à la réglementation sur le cumul, elle en fait partager le surplus entre les élus de son choix. Parmi les bénéficiaires, Jacqueline Dewet, doyenne du conseil municipal… et belle-mère de Claude Demassieux. En 2014, Natacha Bouchart conserve la ville à la tête d’une liste d’ouverture. Là encore, elle profite d’une situation favorable avec une gauche divisée en deux listes qui se neutralisent (autour de 20 % chacune).

  • La « chasse gardée » des migrants

Les années qui suivent mettent Calais sous les feux de l’actualité avec le phénomène migratoire. Les exilés à Calais squattent la ville, ses usines désaffectées, ses hangars abandonnés. Natacha Bouchart lance la chasse via Facebook en appelant à la délation. Elle interdit les douches et les distributions de repas en ville, avant d’être sèchement rappelée à l’ordre par la préfecture et le tribunal.

Prospérant sur l’actualité, elle adopte des positions tranchées pour être visible. Elle y gagne son siège au Sénat… « Les migrants, c’est une chasse gardée pour Natacha Bouchart. Elle n’a jamais voulu d’un débat au conseil municipal », souligne Christophe Duffy, élu écologiste et colistier de la liste de gauche en 2020.

La solution de la maire de Calais ? « Pousser » les migrants hors du centre-ville vers les terrains vagues qui bordent la rocade portuaire et qui forment une décharge sauvage bien connue des calaisiens. Autrement dit, parquer les exilés à quelques centaines de mètres d’un port où converge la moitié des camions qui passent en Angleterre.

Jean-Marc Puissesseau, président de la société des ports du Détroit, qui gérait à l’époque l’exploitation du port de Calais en tant que président de la CCI, n’en revient toujours pas. Cela n’empêche pas Natacha Bouchart de dénoncer à longueur d’intervention la présence migratoire qui « tue l’économie locale ».

On connaît la suite : un bidonville dont la population monte jusqu’à 11 000 personnes, encadrées par plus de 2 200 CRS et gendarmes. Les barbelés poussent partout, les incidents routiers se multiplient… Natacha Bouchart est à la pointe (médiatique) du combat et devient une figure nationale. Elle harcèle les pouvoirs publics : elle veut des dédommagements.

Le 13 novembre 2015, le président de la région Daniel Percheron, les présidents des départements du Nord et du Pas-de-Calais et Natacha Bouchart signent, sous l’égide de l’État, un contrat de territoire exceptionnel. En tout, 155 millions sont mis sur la table pour aider le Calaisis.

Après avoir été rentière avec la dentelle, rentière encore avec le port et le Duty Free, Calais s’arrime à une nouvelle rente de situation grâce à la présence de migrants. Une rente qui est aussi politique.

Cette même année 2015, Natacha Bouchart est appelée par Xavier Bertrand à diriger la liste LR dans le Pas-de-Calais. L’édile coche toutes les cases : issue du même parti, adversaire déterminée du FN comme lui, et dotée d’une notoriété nationale toute fraîche. En 2015, Le Trombinoscope, l’annuaire du monde politique français, lui décerne le prix de l’élue locale de l’année. Après la victoire, elle devient vice-présidente de la région déléguée à la mer, aux ports et à la politique du littoral, et assoit encore davantage sa stature régionale.

« Elle nous saoule à la fin. Déjà qu’elle veut tout contrôler sur le littoral, elle demande tout le temps de l’argent. Y a pas que Calais dans la région », soupire l’un de ses collègues du conseil régional. En 2016, elle quitte le Sénat et déclenche une polémique en tentant de se faire embaucher comme attachée parlementaire de son remplaçant… Elle doit renoncer.

L’affaire est emblématique de son coté « culotté ». Capable de tout oser mais aussi de rentrer très vite dans sa coquille. C’est aussi vrai sur le plan personnel, où elle se montre réticente à toute confidence – sauf au journal Nord Littoral, auquel elle se livre un jour.

Son péché mignon ? Manger des coquillettes au beurre devant la télévision en pyjama. Sans complexe, on la voit aussi s’asseoir par terre dans un gymnase du Beau-Marais lors d’une battle de hip hop. Un côté nature qui la rend proche des Calaisiens. Un atout pour décrocher un troisième mandat ?

  • Rupture avec les patrons

Le phénomène migratoire, bien que plus faible qu’au temps de la Jungle, pèse toujours sur la vie locale. Mais la situation économique a repris de l’importance. Problème : Natacha Bouchart n’a plus le soutien des patrons, alors qu’ils se trouvaient au premier rang en 2008. Depuis, ils ont fortement déchanté. Ils ne s’attendaient pas à voir la fiscalité foncière augmenter. Et ils digèrent encore moins la hausse du versement transport, payé par les entreprises.

« Le taux a été porté à 2 % de la masse salariale, afin de financer un petit bateau – La Majestin – qui coûte environ un million d’euros, afin d’assurer la traversée du canal de Calais. Or il ne prend quasiment personne… », soupire un patron.

Les relations avec le port de Calais, principale activité économique de la ville, sont loin d’être au beau fixe. Alors que celui-ci a engagé le plus grand chantier d’infrastructure portuaire d’Europe pour accueillir de plus grands navires, ni la ville ni l’agglomération n’ont participé à son financement.

En revanche, Natacha Bouchart a tenté d’en retirer des recettes fiscales supplémentaires (3 millions d’euros, selon une estimation). Mais elle a perdu cette bataille face au président de la société d’exploitation, Jean-Marc Puissesseau. Il a fait valoir à Bercy que les ports ont une mission de service public et doivent donc être exonérés.

« Heureusement qu’on a eu ce rescrit [exonération – ndlr]. C’était le pic de la Jungle et le port perdait 1,5 million de voyageurs cette année-là. Mais personne ne s’est inquiété à l’époque de notre sort », tempête-t-il. Un autre patron se résigne : « Elle aurait pu apprendre, en deux mandats. Mais l’économie ne l’intéresse pas. » 

  • À la recherche d’une nouvelle rente

Quand la dentelle se meurt, Natacha Bouchart finit par en prendre acte après avoir englouti plusieurs millions d’euros en soutien au dentellier Noyon. En pure perte. « J’ai accompagné la fin d’une industrie », assume t‑elle. En matière de commerce, la maire de Calais croit toujours à l’extension de surfaces alors que la crête est déjà passée.

Le long de l’autoroute A16, les enseignes – souvent de discount – se sont multipliées. Dans le centre-ville, déjà concurrencé par le centre commercial Cité Europe qui jouxte le tunnel, les effets sont patents : des vitrines vides et des prix de l’immobilier qui se sont effondrés.

Face à cela, Natacha Bouchart ne jure que par le retour d’une autre rente : alors que le Brexit est acté, elle réclame une zone de dédouanement pour faire revivre le Duty Free. Christophe Castaner en a accepté le principe. Reste à en déterminer le périmètre. La maire, elle, rêve de l’étendre à toute la ville.

Natacha Bouchart a souvent beaucoup promis en matière économique. « 5 000 emplois directs et indirects », titrait ainsi Nord Littoral en 2008 à propos de son projet de parc d’attraction Spyland. Plus d’une décennie plus tard, ce projet maintes fois relancé, modifié, puis rabougri aura coûté, en vain, le prix de quelques études.

Aucune idée ne s’est vraiment concrétisée au cours des deux mandats de l’édile. À part, bien sûr, le fameux Dragon à 27,5 millions d’euros, déjà ausculté par Mediacités. Porteur de tous les espoirs d’attractivité de Calais, il s’accompagne de prévisions de retombées très optimistes. Mais l’utilisation de la machine s’avère plus complexe que prévu. Quelques semaines après le lancement, les points de rouille se multiplient sur la « bête », entraînant son immobilisation. La maintenance sera plus lourde que les 17 000 euros prévus au budget.

  • Un chômage toujours endémique

Sur le front du chômage, Natacha Bouchart porte en étendard depuis le début de la campagne une baisse de 30 % depuis son élection et un taux de 12,7 % de demandeurs d’emploi à la fin 2019. Sauf qu’elle se garde bien de dire que ces chiffres concernent tout le bassin d’emploi. Soit les trois intercommunalités (Calaisis, région d’Audruicq et Pays d’Opale) et pas la seule ville de Calais, pour laquelle le recueil de données s’apparente à un parcours du combattant. Il faut se plonger dans les documents de l’Insee, recouper les tendances des différents Pôles emploi et fureter du côté de l’Urssaf, où un administrateur finit par nous lâcher : « À Calais, le vrai chiffre, c’est 24,5 %. »

Le nombre de demandeurs d’emploi est quasiment stable jusqu’en 2018. La baisse se manifeste surtout en 2019 (avec 1 148 personnes en moins inscrites). Elle semble surtout être le fait de TPE-PME locales ou du port de Calais et devoir davantage à une tendance de fond nationale qu’à l’équipe municipale. Toujours est-il que cette « tendance globalement baissière », comme nous le confirme une cadre de Pôle emploi, ne change rien au constat : le chômage demeure endémique à Calais.

  • Une situation politique inédite

Politiquement, Natacha Bouchart a longtemps profité de configurations très favorables. Est-ce encore le cas aujourd’hui ? Son rival supposé le plus dangereux, le Rassemblement national, a parachuté un jeune capitaine de la Légion, Marc-Alexandre de Fleurian, attaché parlementaire d’un député européen, qui vient « par devoir » libérer les Calaisiens.

La maire en fait – comme Macron – son « meilleur ennemi », n’hésitant pas à préempter un bien immobilier que le candidat RN s’apprêtait à acheter. « Je ne veux pas du RN en plein centre-ville », se justifiait Natacha Bouchart dans Le Point.

En attendant, « l’extrême simplicité » du programme du RN se résume au slogan affiché sur un camion qui tourne dans la ville : « Bouchart = Macron ». Et à une campagne qui promet de « libérer les Calaisiens des migrants »pour résoudre tous les problèmes économiques.

Le Rassemblement national a parachuté Marc de Fleurian à Calais. © MR

Le RN transpire la confiance : « On n’a pas besoin de dire aux électeurs pour qui voter ; il suffit simplement de leur dire d’aller voter. On sait qu’ils votent pour nous dans les quartiers populaires », s’enthousiasme Philippe Olivier, ancien candidat à la députation à Calais et mari de Marie-Caroline Le Pen. Le couple s’est installé à Calais et figurera sur la liste. Mais il y a une ombre au tableau avec la tentative de constitution d’une liste dissidente d’ex-RN locaux menée par le conseiller régional Rudy Vercucque.

La gauche, à l’inverse, aborde ce scrutin sous la bannière unique du collectif Respirer 2020, derrière l’avocate et conseillère municipale communiste Virginie Quenez. « Une union des gauches et des écologistes à Calais, c’est déjà un événement considérable », insiste Francis Gest, figure historique des Verts calaisiens.

D’autant qu’elle affiche la volonté de ne pas se retirer au second tour, quel que soit le « risque » RN. Reste à savoir combien elle pèse vraiment : 35 % si l’on compte les deux listes (PCF et PS) de 2014 ? Ou moitié moins, si l’on considère le sondage le plus récent mais sujet à caution ?

Natacha Bouchart, pour s’imposer à nouveau, mise sur une liste renouvelée à 50 % et prône toujours l’ouverture. En 2008, le cocktail proposait une répartition par quarts entre candidats de droite, de gauche, du centre ou non encartés. En 2020, c’est une composition en tiers. Le premier comprend des barons et des gens « sûrs » de 2008 comme la belle-mère de Claude Demassieux.

Le deuxième regroupe des personnalités non engagées comme Ladislas Lozano, ex-entraîneur du Cruf, finaliste de la coupe de France de football il y a plus de 20 ans ; ou encore Delphine Ledoux, ex-championne de France et internationale de gymnastique rythmique.

Enfin un tiers est réservé à des politiques, y compris venus de la gauche, comme Daniel Boulogne, ex-président de la Maison pour tous et ex-attaché parlementaire du député PS de Calais Yann Capet ; ou Laurent Lenoir, ex-membre actif de la section locale du PS. La nouveauté, c’est que l’ouverture se traduit cette année par trois colistiers macronistes. Mais en l’occurrence, la maire de Calais a fait du Macron avant Macron.

Drôle d’animal politique, que Natacha Bouchart. Sa ville fait partie des cibles officielles du RN. Mais elle affiche sa sérénité. « La campagne, je la sens bien, confie-t-elle. C’est ça, une campagne, on sent les gens. C’est pas un camion dans la ville, une campagne. » Rendez-vous le 22 mars pour vérifier son intuition.

AG de la PSM samedi 28 Mars 2020

L’assemblée Générale de la Plateforme des Soutiens aux Migrant.e.s aura lieu le samedi 28 mars 2020. Réservez dès à présent votre après-midi ! Ce sera à Grande-Synthe (on vous confirme le lieu très bientôt).

Selon nos nouveaux statuts, l’AG de la PSM ne peut se tenir que si au moins un tiers de ses membres est représenté (voir liste des associations membres en pièce-jointe). Nous comptons donc sur votre présence ! Si vous ne pouvez être présent.e, merci de bien vouloir donner pouvoir pour vous faire représenter (document à remplir en pièce-jointe).

Merci également de bien vouloir vous inscrire sur ce lien pour confirmer votre présence le 28 mars : https://framaforms.org/inscription-ag-psm-2020-1582295901

Enfin, si vous souhaitez devenir membre de CA ou de nos commissions et participer ainsi à d’incroyables aventures !!!, n’hésitez pas à nous le faire savoir en amont en écrivant à cette adresse : sensibilisation@psmigrants.org. Pour rappel, les commissions interne de la PSM sont les suivantes : « employeuse », « finances », « communication », « bienveillance et gestion des conflits ». On a notamment besoin de renforcer notre « commission finances », mais toutes les énergies sont bienvenues. Quant à nos commissions thématiques, il y a « plaidoyer », « expulsions forcées » et « pouvoir d’agir des personnes exilées » ! 

Ci-dessous, un rappel du déroulé proposé pour cette assemblée générale, ainsi que le lien vers notre rapport d’activité 2019. Toutes vos propositions de modifications, vos commentaires sont bienvenus. Merci d’envoyer tout cela à cette même adresse : sensibilisation@psmigrants.org. Vos propositions pourront ainsi également être débattues lors de l’AG.

Proposition de déroulé :

  • Accueil et temps d’échanges pour se donner des nouvelles
  • Présentation et approbation du rapport moral
  • Présentation et approbation du rapport d’activité 2019, disponible ici : https://apps.psmigrants.org/nextcloud/s/7E2JBQCzZieq4KA
  • Présentation et approbation du rapport financier
  • Élection des membres du Conseil d’Administration

Nous vous inviterons à ré-adhérer à la PSM lors de l’AG.

A très vite !

Les membres du CA et les salariées de la PSM : Alain, Armelle, Christine, Claudie, Clémentine, Dominique, Jean-Marc, Lou, Marc, Marie, Nan, Nicolas et Philippe.

 

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Pratiques n° 88 partie magazine

Version 1 du 23 novembre 2019 – 1 650 c

Auteure : Martine Devries

La projection d’un film documentaire Les soignants de l’exil sur la PASS (permanence d’accès aux soins de santé, lieu de consultation prévu pour les personnes qui n’ont pas de couverture sociale) de Calais a eu lieu le 20 novembre au cinéma Alhambra à Calais devant une salle comble. Des bénévoles dans la salle, oui, mais surtout du personnel de l’hôpital, car la PASS est dans l’enceinte de l’hôpital et fonctionne en lien avec le plateau technique de l’hôpital, avec du personnel de l’hôpital, sur des fonds de l’État, gérés par l’hôpital. Le documentaire réalisé par Chloé Tisserand, diffusé par la chaîne Weo, est adossé à sa thèse de sociologie, qui est en cours. Il a été réalisé sur une année, et il est centré sur le vécu du personnel, infirmier·e·s, interprète, médecins, secrétaire et vigile. Il manifeste une immense bonne volonté et humanité, de la part de… « tout le monde », soignants et artisans du film. Le film n’est pas mal du tout : réaliste, mais pas trop plombant, laissant la place à l’expression du malaise des soignants au contact du dénuement extrême des exilés. C’est une belle reconnaissance du travail, difficile, des soignants. Mais tout est montré comme s’il s’agissait d’un dénuement et d’une misère « naturelles », comme si personne n’y pouvait rien, comme si personne n’y était pour rien. Rien n’est dit, ni montré, des conditions catastrophiques, cyniques, et honteuses dans lesquelles ils et elles ne sont pas accueilli·e·s et qui les rend ou contribue à les rendre malades. Rien n’est dit non plus de ce qui les contraint à quitter leur pays. Rien n’est dit de la politique. Ce n’est pas le sujet. Tout est là.

(à paraître dans le N° 88 de la revue « Pratiques ou les cahiers de la médecine utopique »

Martine Devries

Un feu vert européen aux expulsions express de migrants

https://www.liberation.fr/planete/2020/02/14/un-feu-vert-europeen-aux-expulsions-express-de-migrants_1778301

 

Un feu vert européen aux expulsions express de migrants

Par François-Xavier Gomez — 14 février 2020 à 10:01 (mis à jour à 12:53)
 

La Cour européenne des droits de l’homme a légitimé les reconductions expéditives de migrants par l’Espagne. Les ONG redoutent que la décision n’encourage d’autres Etats, dont la France.

L’Espagne n’a pas bafoué les droits humains en expulsant «à chaud», sans la moindre décision administrative ou judiciaire, deux migrants africains de son enclave de Melilla, dans le nord du Maroc, a statué la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) dans un arrêt rendu jeudi à Strasbourg. La décision, définitive et qui ne peut faire l’objet d’aucun appel, est une surprise puisqu’elle inverse un arrêt rendu en octobre 2017, qui donnait raison aux deux requérants et condamnait Madrid à verser à chacun un dédommagement de 5 000 euros.

Mépris du droit européen

Au-delà des cas de ces deux ressortissants, malien et ivoirien, l’Espagne a expulsé de façon expéditive, depuis une vingtaine d’années, des milliers de «sauteurs», ces migrants d’Afrique subsaharienne qui franchissent à mains nues les grilles, hautes de plus de 6 mètres et hérissées de lames tranchantes, qui séparent du Maroc les villes enclaves de Ceuta et Melilla. Ce sont les deux seules frontières terrestres entre l’Afrique et l’Europe. Sitôt parvenus en territoire espagnol, ces migrants sont reconduits côté marocain sans avoir pu faire valoir leur droit à une assistance juridique ou médicale, et à déposer une demande d’asile. Au mépris du droit européen qui interdit les expulsions collectives, et de la Convention de Genève de 1951 sur le statut des réfugiés.

Pour la CEDH, instance dont la juridiction s’étend sur les 47 Etats du Conseil de l’Europe, «les requérants se sont mis dans une situation d’illégalité lorsqu’ils ont délibérément tenté, le 13 août 2014, d’entrer en Espagne en franchissant le dispositif de protection de la frontière de Melilla, à des endroits non autorisés et au sein d’un groupe nombreux, en profitant de l’effet de masse et en recourant à la force». Leur renvoi est donc justifié par leur décision «de ne pas utiliser les voies légales existantes permettant d’accéder de manière régulière au territoire espagnol», poursuit la Cour, qui conclut à la non-violation des articles 4 du Protocole n°4 (interdiction des expulsions collectives) et 13 (droit à un recours effectif) de la Convention européenne des droits de l’homme.

Retrait des «concertinas»

Pour Claire Rodier, du Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigré·e·s), cofondatrice du réseau Migreurop, la décision prise à Strasbourg est «catastrophique» en ce qu’elle «valide des pratiques contraires au droit international», et «s’inscrit dans un climat politique qui justifie le recours à l’illégalité des Etats». Quelques exemples : «Les interdictions de débarquement des bateaux humanitaires en Méditerranée, de porter secours à leurs passagers, l’accord Turquie-UE de 2016…»

Jean-François Dubost, responsable du programme Protection des populations d’Amnesty International France, déplore lui aussi un arrêt qui «ne tombe pas au meilleur moment, en plein contexte de durcissement des contrôles des frontières, et dans un climat délétère pour tous ceux qui fuient ou migrent à la recherche d’une protection en Europe». Refuser d’examiner les demandes d’asile individuellement revient à «refouler les demandeurs vers des situations de danger sans tenir compte de leur vulnérabilité» ajoute l’expert, qui souligne qu’Amnesty se donne quelques jours pour examiner en détail l’arrêt et analyser ses implications juridiques, afin de déterminer s’il s’agit ou pas d’un revirement dans la vision des Etats européens du droit des réfugiés.

Pour la responsable du Gisti, l’arrêt de Strasbourg est un nouveau cas où «les juges suivent les politiques». La Hongrie, souligne-t-elle, procède de longue date à des expulsions collectives illégales. La France le fait aussi, à la frontière italienne, même si elle s’en défend.

L’argument de la CEDH, qui reproche aux migrants de «choisir» la violence au lieu de se présenter aux postes-frontières en faisant la queue avec les touristes, scandalise Claire Rodier car il «ignore une situation pourtant connue de tous et dénoncée depuis des années : les migrants noirs ne peuvent approcher des guichets frontaliers, tant du côté espagnol que marocain, tout est fait pour les empêcher d’y accéder». Il n’y a pas de «choix», la voie illégale est la seule possible.

Si dans les enclaves espagnoles d’Afrique du Nord, la politique d’expulsions immédiates a commencé à la fin des années 90, sous le gouvernement conservateur de José María Aznar, elle s’est poursuivie avec les présidents de gauche (Zapatero) comme de droite (Rajoy), jusqu’à aujourd’hui avec le socialiste Pedro Sánchez. La seule mesure consentie par son gouvernement de coalition a été le retrait des «concertinas», ces spirales de barbelés dont les lames pénètrent profondément dans les chairs. Le démantèlement de ces dispositifs mutilants condamnés par tous les défenseurs des droits humains a commencé en décembre à Ceuta. Mais ils refont leur apparition sur les grillages installés côté marocain, dans le cadre de mesures de renforcement des frontières co-financées par l’Union européenne.

François-Xavier Gome

« Les soignants de l’exil » – Regard sur le documentaire

Auteure : Martine Devries

La projection d’un film documentaire Les soignants de l’exil sur la PASS (permanence d’accès aux soins de santé, lieu de consultation prévu pour les personnes qui n’ont pas de couverture sociale) de Calais a eu lieu le 20 novembre au cinéma Alhambra à Calais devant une salle comble. Des bénévoles dans la salle, oui, mais surtout du personnel de l’hôpital, car la PASS est dans l’enceinte de l’hôpital et fonctionne en lien avec le plateau technique de l’hôpital, avec du personnel de l’hôpital, sur des fonds de l’État, gérés par l’hôpital. Le documentaire réalisé par Chloé Tisserand, diffusé par la chaîne Weo, est adossé à sa thèse de sociologie, qui est en cours. Il a été réalisé sur une année, et il est centré sur le vécu du personnel, infirmier·e·s, interprète, médecins, secrétaire et vigile. Il manifeste une immense bonne volonté et humanité, de la part de… « tout le monde », soignants et artisans du film. Le film n’est pas mal du tout : réaliste, mais pas trop plombant, laissant la place à l’expression du malaise des soignants au contact du dénuement extrême des exilés. C’est une belle reconnaissance du travail, difficile, des soignants. Mais tout est montré comme s’il s’agissait d’un dénuement et d’une misère « naturelles », comme si personne n’y pouvait rien, comme si personne n’y était pour rien. Rien n’est dit, ni montré, des conditions catastrophiques, cyniques, et honteuses dans lesquelles ils et elles ne sont pas accueilli·e·s, et qui les rend ou contribue à les rendre malades. Rien n’est dit non plus de ce qui les contraint à quitter leur pays. Rien n’est dit de la politique. Ce n’est pas le sujet. Tout est là.

(A paraître dans le N° 88 de la revue « Pratiques ou les cahiers de la médecine utopique » – Version 1 du 23 novembre 2019)

Martine Devries