Calais : comment 65 km de grillages ont poussé les migrants à prendre la mer

Olivier Pecqueux | 29/09/2020, La Voix du Nord

L’été 2020, à Calais et sur l’ensemble du littoral, est marqué sur le front de la crise migratoire par de spectaculaires traversées de clandestins à bord de petites embarcations. Pour comprendre ce phénomène des « small boats », point de tensions franco-britanniques, il faut analyser cinq années d’une logique d’enfermement.

Comme une prison à ciel ouvert. Dans le Calaisis, les clôtures haute sécurité accompagnent automobilistes, cyclistes et piétons dans leurs trajets sur l’ahurissante distance linéaire de 65 km. Soit 26 000 panneaux rigides soudés. Ces chiffres, édifiants, sont inédits. Jamais la problématique migratoire n’est abordée sous cet aspect le plus spectaculaire de l’hypersécurisation. 65 km, c’est presque un aller-retour Calais-Douvres. Par la route, c’est ce qui sépare Calais de La Panne, à la frontière belge.

Ce total de 65 km n’inclut pas les portions de barrières doublées, voire triplées, dans un indigeste mille-feuille de clôtures. Ni le mur anti-franchissement de la rocade portuaire (1 km de long), avant une station de carburant inédite en France, cible des passeurs, comme emmurée elle aussi tellement elle ressemble à une prison.

Quatre mètres de hauteur

À Calais, Coquelles, Fréthun et Peuplingues, villes qui hébergent le port et le tunnel sous la Manche, ces 65 km de panneaux rigides ultra-sécuritaires ont été installés à partir de 2015. Ils sont à double fil horizontal, avec des mailles très serrées. Doublés dans leur partie basse, pour décourager les pinces coupantes. Rétractables dans leur partie supérieure, afin de faire chuter un intrus. Surplombés de ronces concertina, barbelés acérés comme des lames de rasoir.

Sur catalogue, ces grillages mesurent entre deux et six mètres. Dans le Calaisis, ces panneaux anti-intrusion se dressent sur quatre mètres de haut pour deux mètres cinquante de large. Aujourd’hui, les images de ces inhospitalières murailles d’acier contrastent avec le renouveau de Calais, dont le tourisme semble ressusciter.

« Les barrières, c’est la matérialisation de l’hypocrisie britannique. »

« Les barrières, c’est la matérialisation de l’hypocrisie britannique dans leur politique contre l’immigration clandestine », commente, amère, Faustine Maliar. À 25 ans, la conseillère régionale et proche de la maire LR de Calais, Natacha Bouchart, a toujours connu les crises migratoires, apparues à la fin des années 90. Elle goûte peu les reproches des BritanniquesDépassés par le phénomène des « small boats », ils taxent la France de laxisme.

« Une fois en Angleterre, les migrants ne font pas l’objet de contrôles d’identité et travaillent pour moins cher que la main-d’œuvre locale. C’est ça qui favorise l’immigration clandestine », accuse Philippe Mignonet, adjoint au maire de Calais en charge de la sécurité, polyglotte qui fuit les médias britanniques, selon lui naïfs complices d’un mensonge d’État. « Oui, l’hypersécurisation du Calaisis a modifié la donne, les passeurs ont compris que c’est plus facile de traverser à bord de small boats. »

 

Les passeurs s’emparent de la mer

Le démantèlement de la « jungle » (2016) et la multiplication des barrières (2015-2020) n’y ont rien changé, Londres reste attractive. Les passeurs ont pris la mer dès la fin 2017 et le marché est florissant. En huit mois en 2020 (chiffres arrêtés au 31 août), la préfecture maritime recense 548 tentatives ou traversées impliquant 6 200 migrants. Contre 203 tentatives ou traversées impliquant 2 294 migrants pour toute l’année 2019 (avec des critères de comptage plus larges).

Le Tunnel devenant presque infranchissable, le port et son extension prenant des allures de forteresse (voir notre infographie), les tentatives désespérées défraient la chronique. En kayak au mois d’août, sur un bateau gonflable avec un mort quelques jours plus tard, sur des planches et des bouteilles en plastique en guise de flotteurs en juillet 2017… Mais la majorité des traversées se fait sur des embarcations semi-rigides équipées de moteur. Des go fast où la marchandise est humaine. Avec un tarif moyen de 3 000 € par personne. Les passeurs font preuve d’adaptation, leur entreprise ne connaît pas la crise. En mer, on ne plante pas de clôture.

Au tunnel, de 14 000… à 14 intrusions en quatre ans

La réputation du tunnel sous la Manche s’est construite autour de sa sûreté. Il fallait effacer ces images désastreuses, en 2015 et 2016, de migrants courant sur les quais. Outre la disparition d’une centaine d’hectares de végétation, le creusement de fossés et l’inondation volontaire de terrains, le survol de drones, les rondes d’un blindé de l’armée, l’apparition de brigades cynophiles et de caméras de vidéosurveillance, de nombreuses grilles ont poussé. Y compris face au complexe commercial Cité Europe.

Ces clôtures haute sécurité occupent 36 km sur les 650 hectares du site. Ce dispositif hors norme a des résultats : « L’effet est visible, les intrusions ne se font plus par les clôtures, quasiment infranchissables, pointe John Keefe, porte-parole de Getlink (Eurotunnel). Les tentatives se font quasiment exclusivement à bord de camions, et comme parallèlement nous avons mis en place sept points de contrôle, les personnes sont vite interpellées. » Les chiffres sont révélateurs. En 2016, 14 128 intrusions étaient recensées selon la préfecture du Pas-de-Calais et 17 622 personnes découvertes dans les poids lourds. En 2020, au 21 septembre, on comptait 14 intrusions recensées et 4 120 découvertes dans les camions.

 

François Gemenne : « Fermer les routes migratoires est absurde et dangereux »

https://www.mediapart.fr/journal/international/240820/francois-gemenne-fermer-les-routes-migratoires-est-absurde-et-dangereux

24 août 2020 Par Nejma Brahim

Face à l’augmentation du nombre de migrants traversant la Manche au départ de la France, les autorités britanniques viennent d’appeler à la rescousse la Royal Navy pour rendre cette route maritime « impraticable ». Le chercheur François Gemenne explique pourquoi chercher à empêcher les migrants de passer ne sert à rien. Pour éviter des morts en mer, il plaide pour la mise en place de voies d’accès « sûres et légales ».

Plus de 4 500 migrants ont traversé la Manche à bord d’embarcations de fortune depuis le début de l’année, selon l’agence anglaise PA Media. C’est le double du total de l’année 2019. Ces deux dernières semaines, ils seraient plus de 1 000 à avoir réussi à rejoindre le Royaume-Uni. Entre Londres et Paris, un « concours sordide de lâcheté politique » s’est installé d’après François Gemenne, chercheur à l’université de Liège et spécialiste des migrations, qui s’apprête à publier l’ouvrage On a tous un ami noir. Pour en finir avec les polémiques stériles sur les migrations (Éditions Fayard). Pour Mediapart, il analyse les conséquences du Brexit, de la crise sanitaire et de la passivité de l’Union européenne sur les départs qui s’organisent depuis Calais.

François Gemenne. © Philippe Baret
François Gemenne. © Philippe Baret

 

Comment expliquer la hausse du nombre des traversées de la Manche par les migrants ces dernières semaines ?L’été est toujours une période où l’on enregistre davantage de traversées, que ce soit dans la Manche ou la Méditerranée, parce que la météo y est plus clémente. C’est un facteur important, car les traversées s’effectuent sur de très petites et frêles embarcations. Ensuite, il y a la surenchère mortifère à laquelle se livre depuis plusieurs semaines Priti Patel, la ministre de l’intérieur britannique, en multipliant les déclarations tapageuses selon lesquelles elle va fermer cette route migratoire. Des députés conservateurs proposent même l’annexion de Calais…

Tout cela renforce l’argument des passeurs selon lequel il faut absolument passer maintenant, parce que la route va bientôt être fermée. Il ne faut jamais oublier que ce sont avant tout les passeurs, et non les migrants, qui décident du moment et des conditions de la traversée, et que c’est un business très rentable pour eux. Priti Patel est complice d’une stratégie marketing très éprouvée : dire aux gens que cela va bientôt s’arrêter pour qu’ils s’y précipitent. Enfin, il y a toujours le blocage complet du dossier « Asile et immigration » au niveau européen. La réforme de la politique d’asile et d’immigration était une des priorités de la Commission européenne, puis la crise du coronavirus a éclipsé ce dossier. Il y a en Europe des milliers de jeunes sans perspectives, qui savent qu’ils seront renvoyés en Grèce ou en Italie – selon les règles de la convention de Dublin – s’ils demandent l’asile ailleurs en Europe, et pour qui l’Angleterre représente la seule porte de sortie. L’inertie des gouvernements européens, qui confine souvent à la lâcheté, doit être pointée du doigt.

Des bateaux utilisés par des migrants stockés au port de Douvres, le 15 août 2020. © AFP
Des bateaux utilisés par des migrants stockés au port de Douvres, le 15 août 2020. © AFP

 

En janvier, vous déclariez que la hausse du nombre des traversées déjà observée était « largement le fait du Brexit ». Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?

C’est toujours le cas. Priti Patel a annoncé une vaste réforme de la politique migratoire britannique qui doit entrer en vigueur au 1er janvier 2021. Elle veut mettre en place un système d’immigration à points, qui ne permettrait l’entrée au Royaume-Uni qu’à ceux qui disposent d’un certain niveau de salaire (30 000 euros annuels), de compétences ou de diplôme. C’est une des mesures-clés du Brexit, pour « reprendre le contrôle des frontières du pays », comme ils disent. Certains migrants pensent qu’ils ne pourront jamais entrer quand le nouveau système sera mis en place et essaient donc d’entrer avant.

La crise sanitaire du Covid-19 a-t-elle un impact sur ces traversées ?

Sans aucun doute. Au printemps, on a vu que les traversées avaient largement ralenti à cause du confinement – en Méditerranée aussi, d’ailleurs. On peut faire l’hypothèse qu’il y a un phénomène de rattrapage qui se produit cet été. Et on peut supposer que le trafic dans le tunnel sous la Manche s’est considérablement réduit, avec des contrôles encore renforcés, ce qui expliquerait aussi cette recrudescence de traversées maritimes.

Un mot sur le traitement médiatique de ce sujet par la BBC et Sky News, qui a fait polémique début août, ces chaînes ayant organisé des directs en mer, à proximité des embarcations de migrants.

Ces équipes de télévision ont filmé les migrants comme s’ils étaient les participants d’un jeu de télé-réalité. Les journalistes – ou animateurs ? – étaient sur des bateaux au large de Douvres, et s’approchaient des canots de migrants pour les interroger. Il y avait une distanciation insupportable entre les équipes de télévision et les migrants dans leur rafiot. Cela crée une déshumanisation des migrants : nous les percevons comme fondamentalement différents de nous, comme s’il s’agissait d’animaux de cirque.

Que penser des tractations entre le Royaume-Uni et la France, qui attendent chacun des efforts de l’autre ?

Depuis le début, on est dans un concours sordide de lâcheté politique, où chacun rejette la responsabilité sur l’autre. Tant que les deux pays seront dans cette logique, il n’y aura pas de solution et les drames continueront. J’avoue que je ne comprends pas pourquoi il n’y a pas de renégociation des accords du Touquet [traité visant à maîtriser les flux migratoires et renforcer les contrôles à la frontière franco-britannique – ndlr], qui me semblent complètement déséquilibrés. Pendant la négociation du Brexit, toute remise en question de ces accords aurait sans doute jeté de l’huile sur le feu, mais maintenant ? Pourquoi n’exige-t-on pas davantage du Royaume-Uni qu’il accepte les mineurs qui ont de la famille sur son territoire ?

Le secrétaire d’État à l’immigration britannique s’est rendu en France il y a deux semaines pour discuter avec les autorités. Peut-on parler d’un coup de pression ?

J’y vois plutôt une opération médiatique, qui cherche à installer un imaginaire de crise migratoire auprès de l’opinion publique britannique. Plus cet imaginaire sera ancré, plus on pourra durcir encore les politiques migratoires. Et plus la crise s’installera. C’est un cercle sans fin.

Dimanche 16 août, l’armée britannique a annoncé déployer du personnel de la Royal Navy pour assister les garde-côtes britanniques. Est-ce vraiment la solution que de rendre cette voie « impraticable », comme cela a été dit ?

Malheureusement, cette surenchère enclenche un cercle vicieux. À chaque fois que l’on ferme une route migratoire, c’est une autre qui s’ouvre ou qui est réactivée, souvent beaucoup plus dangereuse. Tant que Calais restera à 35 kilomètres des côtes anglaises, tant que la politique européenne d’asile et d’immigration sera inexistante, et tant que l’Angleterre restera une destination attractive pour les migrants, il y aura des traversées de Calais vers l’Angleterre.

La ministre de l’intérieur britannique a déclaré, d’après The Guardian, que les migrants venaient en Grande-Bretagne parce qu’ils pensaient que la France était un « pays raciste » où ils avaient peur d’être « torturés ». Une façon de pointer du doigt la politique migratoire française ?

C’est l’hôpital qui se moque de la charité. Depuis des mois, Priti Patel installe au Royaume-Uni un climat anti-migrants, à coups de déclarations outrancières et d’opérations médiatiques. Reste que la situation des migrants en France est honteuse : les conditions d’accueil sont en dessous de tout, et plusieurs institutions ont un problème de racisme structurel. Mais les propos de Priti Patel ont pour seul but de flatter ses électeurs nationalistes.

La situation dans la Manche risque-t-elle de s’aggraver ?

C’était un sujet délicat à aborder tant que le Royaume-Uni était dans l’Union européenne. Mais maintenant que les Britanniques en sont sortis, je ne vois pas ce qui empêche une renégociation pour arriver à un meilleur équilibre. La situation dans la Manche est comparable à celle de la Méditerranée : à court terme, il faut des voies d’accès sûres et légales, et à moyen terme il faut une vraie politique européenne. L’idée d’empêcher ces migrations en fermant des routes migratoires est absurde et dangereuse, car elle entraînera davantage de tragédies encore.

 

Une marche sous la pluie pour la liberté et la dignité humaine

Plus de 400 personnes marchent sous la pluie pour la liberté et la dignité humaine

par loupblaster

Calais – Samedi 26 septembre 2020,
des calaisien.n.es, militants, bénévoles associatifs et personnes exilées se retrouvent sous une pluie battante pour partir en cortège de protestation depuis le campement qui jouxte l’hôpital de Calais. Malgré le vent et la pluie, les exilé.e.s se joignent au défilé en dansant au son des tambours, menant la marche et paradant avec joie et détermination sous la pluie.

A l’arrivée Place de Norvège, quelques prises de paroles de soutiens et d’exilés alternent avec de la musique et des improvisation hip-hop en toutes langues. En dépit du froid, c’est un moment d’euphorie et d’unité entre des personnes qui n’ont pas l’occasion de se côtoyer en ville autrement.
Au micro, des exilés témoignent de leur fatigue et de leur exaspération face au harcèlement quotidien de la police qui expulse, détruit les tentes et confisque leurs matériels, appellent à être traités comme des êtres humains et non comme des animaux.

Au coin de la rue, des associatifs posent une petite table et servent du thé et du café en respectant une limite imaginaire et risible de l’arrêté préfectoral restreignant les distributions de denrées alimentaires.

La question humanitaire liée à l’actualité récente de l’arrêté prefectoral interdisant les distributions de denrées alimentaires écrase la plupart des revendications dans la couverture médiatique. Ceci alors que cette mobilisation fut réfléchie dès le mois de juillet en réaction à la venue de Gérald Darmanin (voir ici) aux nombreuses expulsions inutiles de cet été, aux éloignements forcés (voir ici, ici), aux privations d’hygiène et à l’accès à l’eau potable (lire action Bain Public), aux destructions matérielles et au harcèlement policier quotidien que subissent les personnes à la rue à Calais.

S’il est vrai que les personnes ont froid la nuit et survivent dan s des conditions de vies indignes, dégradantes et inhumaines (lire le rapport de la défenseure des droits), et que la pression monte du fait de l’arrivée de l’hiver, l’arrêté du 11 septembre ne vient qu’enfoncer le clou d’une situation déjà inacceptable en visant une nouvelle fois la solidarité, ce faisant s’attaquant encore plus au lien social en cherchant à isoler d’avantage les personnes.

A l’heure du Brexit et des discussions autour d’une re-négociations du règlement Dublin les revendications vont pourtant bien au-delà de la situation du seul Calaisis.
En effet l’appel à la solidarité résonne de Moria à Briançon et partout en Europe.
Des collectifs se lèvent pour faire cesser la stigmatisation et les politiques violentes et déshumanisantes envers les personnes en exil.

Actuellement, des marches solidaires sont parties d’un peu partout en France pour converger vers une grande mobilisation nationale à Paris le 17 octobre. Cette date symbolique commémore le massacre du 17 octobre 1961, lors de la répression meurtrière par la police française d’une manifestation d’une manifestation d’Algériens organisée à Paris par la fédération française du FLN.

Samedi 26 septembre, nous sommes heureux·se·s d’avoir vu des exilé.e.s, calaisien.e.s , militants et bénévoles s’exprimer en dansant, en chantant, en se montrant dans les rues.
Nous sommes heureux d’avoir participés à l’organisation de ce moment qui a fait du bien à tout le monde, mais dans la situation actuelle, nous ne pouvons nous satisfaire que de ça.

Nous continuerons donc à vous avertir des prochaines mobilisations, les situations inhumaines que créent volontairement les autorités ne resteront plus invisibles.

Photos : Julia Druelle

interview de Didier Leschi, directeur de l’OFII

Réfugiés dans l’UE : «Il n’y a pas de liste commune des pays d’origine considérés comme sûrs»

Par Nelly Didelot

Pour le directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration, Didier Leschi, le manque de convergence dans l’UE complique le système d’accueil des réfugiés.

Didier Leschi est directeur de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii), un organisme rattaché au ministère de l’Intérieur chargé d’organiser l’accueil des demandeurs d’asile et des réfugiés en France.

Depuis la crise migratoire de 2015, comment a évolué le nombre de demandes d’asile déposées en France ?

Les demandes d’asile ont continué à augmenter dans notre pays, alors même qu’elles ont baissé au niveau européen. La France a vécu après coup la poussée migratoire de 2015. L’année dernière, 177 000 demandes d’asile ont été introduites chez nous, soit à peu près autant qu’en Allemagne. Et pour la première fois depuis le début des années 2000, la France a enregistré plus de premières demandes que l’Allemagne.

Comment l’expliquer ?

La France est un pays de rebond pour ceux qui ont été déboutés dans les pays voisins. C’est le cas par exemple des Afghans. On observe aussi un décalage entre les premières nationalités qui entrent en Europe et celles qui arrivent en France. Ici, la demande d’asile a été plus le fait d’Afghans, de personnes venues d’Afrique subsaharienne, d’Albanie ou de Géorgie, que de Syriens ou d’Irakiens. En 2019, les Albanais et les Géorgiens représentaient les deuxième et troisième nationalités qui demandaient le plus l’asile ici. Même si peu d’entre eux l’obtiennent, le pourcentage de refus est plus faible que chez nos voisins.

Ces divergences entre Etats n’empêchent-elles pas le système européen d’accueil de fonctionner correctement ?

Les difficultés tiennent à plusieurs éléments. Comme il n’y a pas de liste commune des pays d’origine considérés comme sûrs, le pourcentage de protection en fonction des nationalités varie d’un pays à l’autre. Le refus par un membre de l’UE d’accorder l’asile à une personne n’a pas d’effet définitif dans l’espace européen. C’est pour cela que les Afghans qui arrivent en France ont déjà vu leurs demandes d’asile refusées deux fois en Europe en moyenne. Cette absence de convergence entre les pays européens a des effets lourds sur notre système. Les demandeurs d’asile ne vont pas n’importe où, ils raisonnent en fonction de leurs capacités à s’installer dans tel ou tel pays, et de l’appréciation qu’ils ont de l’accueil et de la protection offerts par ce pays…

Mais aucune stratégie européenne n’a vraiment fonctionné. Ni le règlement de Dublin ni les quotas de répartition de 2015…

La question qu’il fallait poser à l’époque c’est : quelles sont les personnes prises en charge dans cette répartition ? Parle-t-on de celles qui sont considérées comme ayant un besoin manifeste de protection, ou de tout le monde ? C’est une question d’autant plus difficile que beaucoup de migrants ne relèvent pas de la protection au sens de la convention de Genève [qui encadre le statut des réfugiés, ndlr]. Cela pose la question des retours. Les Etats européens hésitent à prendre en charge des personnes qui ne relèvent pas clairement de la convention de Genève, parce qu’organiser les retours vers les pays d’origine est difficile. Mais si le mécanisme institutionnel n’a pas bien fonctionné, les demandeurs d’asile ont organisé eux-mêmes leur répartition, en se dirigeant plutôt vers les pays d’Europe de l’Ouest.

La France n’a accueilli qu’environ 4 600 demandeurs d’asile dans le cadre du mécanisme de répartition, alors qu’elle se fixait un objectif de 19 000…

La France est le pays qui a le plus accueilli dans le cadre du mécanisme, après l’Allemagne. Mais ne sont relocalisées que les personnes qui ont manifestement besoin de protection, ce qui supposait que leur demande d’asile soit préalablement traitée. C’est ce qui a été difficile à organiser, en particulier à partir de la Grèce.

Quel bilan peut-on tirer de l’intégration des personnes qui ont obtenu le statut de réfugié ?

La qualification ou le niveau linguistique des réfugiés ne sont généralement pas suffisants pour qu’ils soient intégrés sur le marché du travail. Ils se heurtent aussi aux problèmes de logement. L’essentiel de leur parcours vers une habitation se fait à partir des contingents préfectoraux de logements sociaux. Les collectivités locales doivent s’impliquer davantage. Depuis 2015, beaucoup d’entre elles sont présentes sur le sujet du premier accueil, pour tenter de souligner que l’Etat n’en fait pas suffisamment, mais elles se démobilisent une fois que les personnes obtiennent le statut de réfugié et qu’il s’agit de les accompagner vers l’autonomie. Il serait pourtant d’une importance majeure de faire la démonstration qu’on peut intégrer les réfugiés, en articulant logement et emploi.

Nelly Didelot

Distributions de repas aux migrants interdites à Calais

Distributions de repas aux migrants interdites à Calais : des associations déposent un recours devant le Conseil d’Etat

Leur demande, qui promeut le « principe de fraternité », a été rejetée par le tribunal administratif de Lille, mardi 22 septembre

Le Monde avec AFP

Treize ONG et associations d’aide aux migrants ont déposé, mercredi 23 septembre, un recours devant le Conseil d’Etat pour contester l’arrêté préfectoral leur interdisant de distribuer des repas dans le centre-ville de Calais.

« Nos organisations ont décidé de saisir immédiatement le Conseil d’Etat, (…) afin que soit consacrée l’évidente primauté du principe de fraternité, par rapport à l’incessante, cruelle et au demeurant inefficace traque, selon les termes employés par le Défenseur des droits (…), menée par l’Etat à l’encontre des personnes exilées », écrivent ces associations dans un communiqué.

Lire aussi Calais : la justice maintient l’arrêté interdisant la distribution de nourriture aux migrants

Mardi, le tribunal administratif avait rejeté leur demande, considérant qu’une association mandatée par l’Etat, La Vie active, mettait déjà de l’eau et des repas à disposition des migrants dans cette zone, et que les autres associations pouvaient poursuivre leur action « à proximité du centre-ville ».

« Le juge a énoncé que les distributions mises en place par l’Etat suffisaient prétendument à couvrir les besoins de l’ensemble des personnes (…) considérant que la circonstance que pour y accéder, les migrants installés en centre-ville depuis début août doivent parcourir trois kilomètres n’est pas de nature à caractériser des conditions de vie indignes », regrettent les associations dans un communiqué.

« Le harcèlement policier » fustigé par les associations

« Cette appréciation est particulièrement contestable », jugent-elles, rappelant que les indicateurs humanitaires reconnus, élaborés notamment par le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR), « précisent par exemple, au sujet de l’eau potable, que celle-ci doit être accessible à moins de 500 m des lieux de vie des personnes, les distances en cause étant en l’espèce situées entre 4 et 5 km ».

Lors de l’audience, les migrants ont justement « fait part de leur épuisement et de la difficulté trop importante de faire plusieurs heures de marche quotidiennes », des témoignages « corroborés par les observations du Défenseur des droits », poursuivent les auteurs du texte.

Lire aussi Calais : vague d’indignation après l’interdiction de distribuer des repas aux migrants

Par ailleurs, s’il est théoriquement possible de se placer « à proximité » du centre-ville, « le harcèlement policier » est particulièrement « dissuasif », et les sanctions encourues « très lourdes », ajoutent-ils.

Dans des observations présentées au tribunal, la Défenseure des droits, Claire Hédon, avait, elle, estimé qu’« en privant les exilés de l’accès à un bien la distribution de repas , la mesure de police contestée est constitutive d’une discrimination fondée sur la nationalité », prohibée par la loi française.

Le Monde avec AFP

Europe et migrants : la nécessité d’un compromis

 

Le Monde 24/09/2020

Editorial. Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, a présenté, mercredi, un nouveau « pacte pour la migration » qui doit remplacer le règlement de Dublin, devenu au fil du temps inapplicable.

Editorial du « Monde ». En 2015, l’Union européenne avait été profondément secouée et divisée par la crise migratoire. Le mécanisme de répartition obligatoire des demandeurs d’asile qu’elle avait adopté s’était heurté au refus d’accueil opposé par les pays de l’Est. Cinq ans après, le règlement de Dublin, qui oblige les pays de première entrée (Grèce, Italie, Malte) à examiner les demandes, a achevé de produire ses effets pervers : camps inhumains, longs délais d’examen, migrants en errance tentant leur chance dans plusieurs pays. Après bien d’autres tragédies, notamment d’innombrables naufrages en Méditerranée, l’incendie du camp de Moria, sur l’île grecque de Lesbos, le 9 septembre, a montré que l’UE n’a plus le droit à l’erreur dans un domaine qui met en cause les valeurs sur lesquelles elle est fondée.

Pour sortir d’une impasse qui alimente le procès en impuissance de l’Union aux yeux des populations européennes, un compromis admis par tous et opérationnel sur le terrain est nécessaire. A la fois complexe et subtil, le « pacte pour la migration » présenté, mercredi 23 septembre, par Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, entend répondre à ces attentes. Plutôt que d’exiger vainement des pays d’Europe centrale l’accueil d’étrangers dont ils ne veulent pas, le texte veut les obliger à organiser et à financer le refoulement des personnes déboutées. S’ils n’y parviennent pas, ils devront les admettre sur leur territoire. En cas de crise, les pays de « première ligne » seraient soulagés par un mécanisme de répartition entre les vingt-sept pays en fonction de leur richesse et de leur population. En outre, l’UE restreindrait l’octroi de visas aux ressortissants des pays refusant de réadmettre les migrants refoulés.

Situations de persécution

Ursula von der Leyen joue dangereusement avec les mots lorsqu’elle promet d’« abolir » le règlement de Dublin : les demandes d’asile continueraient d’être traitées par le pays de première entrée, et certains demandeurs pourraient être placés en rétention pendant le délai accéléré – trois mois – de l’instruction de leur dossier. On voit mal, d’autre part, comment pourrait s’effectuer à distance la « gestion » des migrants par les pays réfractaires à leur accueil.

L’Europe se trouve face à un immense défi : la fermeture des voies légales de l’immigration de travail a banalisé le recours à la demande d’asile, par ailleurs alimentée par les crises tant syrienne qu’afghane et africaine. Cette réalité suppose un traitement à la fois humain et rapide, apte à reconnaître les multiples situations de persécution. La combinaison entre un contrôle accru des frontières extérieures de l’UE, une forme de « solidarité » entre les Vingt-Sept, un mécanisme accéléré d’examen des demandes et de refoulement des déboutés, pourrait permettre d’avancer vers la politique commune d’asile indispensable, mais jusqu’ici introuvable.

Reste à faire avaliser ce compromis fragile par les Etats, en particulier ceux de l’Est. L’Allemagne et la France, principaux pays d’accueil, doivent appuyer la recherche d’un accord permettant à la fois d’assurer le rôle de terre d’asile de l’Union européenne et de soulager les pays que la géographie expose plus que les autres aux flux migratoires. Car rien n’est pire qu’une règle inapplicable comme celle d’aujourd’hui. Rien n’est plus pernicieux et dangereux pour la paix sociale et la démocratie que le poison lent de la xénophobie instillé depuis des années par le spectacle prolongé de la cacophonie européenne.

 

 

Communiqué de presse interassociatif – 17-09-2020 « Pour faire disparaître les migrant·es… Il suffit de les affamer »

Pour faire disparaître les migrant·es… Il suffit de les affamer

«  Il est interdit toute distribution gratuite de boissons et denrées alimentaires dans les rues listées ci-dessous [du centre-ville de Calais] pour mettre fin aux troubles à l’ordre public et limiter les risques sanitaires liés à des rassemblements non déclarés  », a décidé le préfet du Pas-de-Calais par un arrêté longuement motivé publié le 10 septembre [1].

Pour favoriser une meilleure compréhension de cet arrêté, nos associations en ont réalisé une réécriture, débarrassée des faux-semblants du langage bureaucratique.

CABINET DU PRÉFET

DIRECTION DES SÉCURITÉS – BUREAU DE LA RÉGLEMENTATION DE SÉCURITÉ

Considérant que l’Europe et ses États membres mènent une politique visant à maintenir à distance respectable de leurs frontières les personnes qui tentent de fuir les guerres, persécutions et autres calamités provoquées par les élites politiques, économiques et financières ;

Considérant que la présence persistante dans le centre ville de Calais de personnes que leur aspect désigne comme étrangères et totalement démunies met en évidence l’inhumanité de cette politique et constitue en conséquence une nuisance insupportable ;

Considérant que la présence de ces exilé·es à proximité de la frontière franco-britannique accroît d’autant cette nuisance que, selon des sources bien informées, confronté aux pressions du Royaume-Uni en faveur d’un accord visant à renvoyer tous les migrant-es en provenance de France, le ministère de l’intérieur fait valoir que « si on accepte ça, on deviendra la poubelle des Anglais » [2] ;

Considérant que les actions déterminées menées jusqu’à ce jour pour soustraire ces personnes aux regards de la population et les dissuader se rassembler sur le territoire de la commune et, si possible, du département, voire du territoire national, n’ont pas encore parfaitement atteint leur but ;

Considérant notamment que si les destructions quotidiennes de campements, tentes et cabanes de même que les opérations policières de harcèlement et de dispersion ont largement contribué à réduire significativement leur visibilité, nombre d’entre elles s’obstinent pourtant à apparaître à la vue de tou·tes et ce, à toutes heures du jour ;

Considérant que doit en conséquence être empêchée toute réunion de personnes paraissant étrangères et démunies ainsi que toute action favorisant ces réunions, notamment les points de fixation créés pour assurer la satisfaction de leurs besoins élémentaires ;

Considérant que des associations subversives persévèrent à distribuer quotidiennement la nourriture dont ces personnes manquent et que, révélant les carences de la commune et de l’État, elles discréditent ainsi leur action ;

Considérant que par une ordonnance du 22 mars 2017, le tribunal administratif de Lille avait certes sanctionné les décisions précédemment prises par la maire de Calais visant à interdire ces distributions en violation de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme ;

Mais considérant qu’après concertation entre la maire de Calais et le ministre de l’intérieur, il est apparu nécessaire, pour assurer l’éradication définitive des points de fixation, de passer outre cette décision de justice et, la police étant étatisée sur la commune de Calais, que soit pris un arrêté, préfectoral cette fois, réitérant les décisions interdisant la distribution de nourriture aux personnes étrangères qui en ont besoin ;

Considérant que la pandémie de Covid 19 constitue dès lors l’occasion inespérée de fonder un tel arrêté sur les risques de propagation du virus, peu important que ces risques ne puissent être majorés par la réunion de personnes déjà en situation de proximité permanente et au demeurant parfaitement informées des mesures de distanciation à prendre ;

Considérant en conséquence que cet arrêté doit être pris et ainsi motivé, quand bien même cette motivation apparaîtra pour ce qu’elle est : un prétexte ;

Arrête

Article 1er : Il est interdit aux personnes étrangères exilées et migrantes de se nourrir et, par voie de conséquence, à toute personne ou association de leur procurer de la nourriture ;

Dans le prolongement de cet exercice de réécriture, nos associations appellent chacun·e à œuvrer pour que, sans délais, soient mises en œuvre des politiques tournant définitivement le dos à ces dérives nauséabondes et fondées sur le principe de la liberté de circulation et d’installation.

Le 17 septembre 2020

Organisations signataires :

  • CCFD Terre solidaire
  • DÉLINQUANTS SOLIDAIRES
  • SALAM Nord / Pas de Calais
  • GISTI
  • SOLIDARITY BORDER
  • HUMAN RIGHTS OBSERVERS
  • SYNDICAT DE LA MAGISTRATURE
  • LDH Dunkerque
  • TERRE D’ERRANCE
  • MÉDECINS DU MONDE
  • UTOPIA 56
  • MIGRACTION 59
  • PROJECT PLAY

[1Ouest-France, avec AFP. Publié le 11/09/2020 à 00h43 ; voir l’arrêté en pièce jointe ;

[2Le Monde, « Le Brexit qui vient pèse sur la fragile collaboration franco-britannique sur les migrants » par Cécile Ducourtieux et Julia Pascual ; Publié le 11 septembre 2020 à 14h45

Communiqué de presse-11.09.2020 : CAFI – Il est urgent que la distribution alimentaire soit à nouveau permise

CALAIS : IL EST URGENT QUE LA DISTRIBUTION ALIMENTAIRE PAR LES ASSOCIATIONS SOIT À NOUVEAU PERMISE

Publié le 11.09.2020.

« Il est urgent que les autorités françaises reviennent sur leur décision d’interdire la distribution de nourriture par les associations humanitaires à Calais », déclarent six associations nationales humanitaires et de droits des personnes migrantes (Amnesty International France, la Cimade, Médecins sans Frontières, Médecins du Monde, Le Secours Catholique – Caritas France et la Fédération des acteurs de la solidarité) alors que le ministère de l’Intérieur a interdit à partir de ce jour toute distribution gratuite de boissons et denrées alimentaires.

« J’avais faim et vous m’avez donné à manger ». En interdisant l’action humanitaire des citoyens, c’est la fraternité et la solidarité, fondement et valeur essentiels de notre société qui sont foulés aux pieds. C’est intolérable. Le Président de la République doit intervenir », Véronique Fayet, présidente du Secours Catholique- Caritas France

« Dans le contexte actuel de crise sanitaire, les personnes et associations qui viennent en aide aux exilés ont un rôle essentiel. La décision du Ministre de l’Intérieur est une nouvelle démonstration du harcèlement dont font l’objet les défenseurs des droits des migrants dans la région. L’État doit reconnaître et soutenir leur rôle plutôt que d’entraver leur action » – Cécile Coudriou, présidente d’Amnesty International France.

« Les personnes sont quotidiennement expulsées de leurs lieux de vie, démunies de leurs effets personnels, dispersées et on veut les rendre invisibles. La politique menée les contraint à l’errance, aggrave leur précarité et les expose à tous les dangers. Avec cet arrêté, croit-on apporter une réponse humaine à la situation indigne de ces personnes ? » – Henry Masson, Président de La Cimade

« Nous refusons d’opposer les missions remplies par les associations mandatées par l’État et celles qui se mobilisent par d’autres moyens : toutes ces actions sont essentielles et remplissent des fonctions complémentaires afin de garantir le respect des droits fondamentaux des personnes présentes sur le littoral nord » – Florent Gueguen, directeur général de la Fédération des acteurs de la solidarité

« C’est un arrêté liberticide qui intervient dans un contexte de harcèlement quotidien, d’exclusion et de politique de non-accueil. Le respect de la dignité humaine, manger, boire, se laver est essentiel à la santé. S’en prendre aux droits d’hommes, femmes, enfants épuisés et en grand besoin de soin est indigne de notre république  » – Dr. Philippe de Botton, président de Médecins du Monde France

« Les conditions de vie déplorables dans lesquelles sont maintenus les exilés de Calais ont des conséquences graves sur leur santé physique et psychique. La priorité doit être de porter assistance à ces personnes vulnérables et de leur garantir l’accès aux soins dont elles ont besoin » – Mego Terzian, président de Médecins Sans Frontières France

Contact presse

Pour toute demande d’interview ou recevoir nos communiqués de presse :

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Communiqué de presse – 11.09.2020 : Réaction des associations face à l’arrêté préfectoral d’interdiction des distributions

Réaction des associations mobilisées auprès des personnes exilées à Calais suite à l’arrêté interdisant les distributions alimentaires en centre-ville.

Expulser les campements, entraver la fraternié, affamer les exilé.e.s : les autorités publient un nouvel arrêté de la honte interdisant les distributions alimentaires aux personnes exilées

Calais, le 11 septembre 2020

Le Préfet du Pas-de-Calais publie ce jour un « arrêté prefectoral portant interdiction de distribution de denrées en certains lieux du centre ville de Calais en prévention de risques sanitaires et de risques liés à la salubrité ».

Cet arrêté est honteux. En accusant les distributions alimentaires, et par là-même les personnes exilées et les associations, de présenter des risques sanitaires et des risques liés à la salubrité, le Préfet manipule la réalité. Faut-il encore une fois dire que ce ne sont pas les distributions alimentaires qui créent des risques sanitaires et des risques liés à la salubrité mais que c’est l’absence de prise en charge dignes des personnes exilées présentes sur le littoral par les autorités qui nous poussent à organiser ces distributions ? Faut-il encore une fois dire que ces risques sont provoqués par l’État, qui a organisé tout l’été des évacuations forcées de campements et la pose de grillages sur ceux-ci, suite auxquelles les personnes expulsées, hagardes, cherchaient désespérément un nouvel endroit pour s’installer et se sont retrouvées en centre-ville ?

Cet arrêté est honteux. Il contrevient au principe de fraternité, pourtant à valeur constitutionnelle, en entravant les actions de citoyens et de citoyennes guidés par la volonté d’apporter leur aide et de subvenir aux besoins des personnes exilées présentes à Calais. Ainsi, cet arrêté prévoit que les personnes et associations qui s’impliqueraient dans ces distributions alimentaires soient poursuivies. C’est sans attendre, et dès ce matin, que des bénévoles de l’association Salam ont écopé de procès verbaux et d’amendes pour avoir proposé un petit déjeuner aux personnes exilées qui survivent actuellement dans le centre-ville de Calais, pour avoir aidé des personnes qui avaient faim.

Cet arrêté est honteux. Il va avoir pour conséquence de compliquer l’accès à un repas pour des personnes en errance en centre-ville, et qui ne bénéficient que des distributions alimentaires des associations indépendantes pour assouvir leur faim. En parallèle, l’action des autorités n’est pas suffisante : encore hier, en marge de la distribution alimentaire organisée par L’État en périphérie de Calais, plusieurs dizaines de personnes n’ont pu obtenir de panier repas, parmi lesquelles des femmes et des enfants. Chaque jour, nos associations rencontrent des personnes exilées qui n’ont accès qu’à un repas par jour ou aucun et nous confient avoir faim.

Cet arrêté met en danger la vie de personnes exilées. Nous demandons le retrait immédiat de celui-ci. Les associations indépendantes, citoyens solidaires et personnes exilées appellent les autorités à prendre réellement en considération nos propositions afin d’organiser un accueil digne et respectueux sur le littoral. Dans l’attente de celui-ci, nous ne dérogerons pas aux principes d’humanité les plus fondamentaux et continueront de soutenir les personnes dans le besoin.

Associations signataires :

Amnesty International – Région Nord Pas de Calais / Somme L’Auberge des Migrants

La Cabane Juridique Collective Aid

Help Refugees Refugee Rights Europe

Secours Catholique – délégation du Pas-de-Calais Salam – Nord Pas de Calais

Terre d’Errance Utopia 56

Citoyennes et citoyens calaisien.n.e.s signataires :

Mehdi Dimpre Valérie Lefebvre

Contacts presse :

Juliette Delaplace (chargée de mission, personnes exilées de passage sur le littoral Nord, Secours Catholique Français) : + 33 6 30 06 75 99

François-Marie Guennoc (Vice-président, l’Auberge des migrants) : + 33 6 08 49 33 45

Hannah Dunkley (membre du Calais Food Collective / l’Auberge des Migrants) : +33 7 67 50 01 58

Pierre Roques (coordinateur terrain, Utopia 56) : +33 6 43 98 17 58

Le Monde-11.09.2020// Calais : vague d’indignation après l’interdiction de distribuer des repas aux migrants

Calais : vague d’indignation après l’interdiction de distribuer des repas aux migrants

https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/09/11/a-calais-des-associations-scandalisees-par-l-interdiction-de-distribuer-des-repas-aux-migrants_6051809_3224.html

La préfecture du Pas-de-Calais a interdit la distribution aux associations non mandatées par l’Etat en raison, notamment, de « troubles à l’ordre public » et non-respect des gestes barrière.

Le Monde avec AFP – 11.09.2020

Des migrants, le 3 avril à Calais.

Les défenseurs des migrants se sont indignés, vendredi 11 septembre, de l’interdiction faite aux associations non mandatées par l’Etat de distribuer des repas aux exilés à Calais, une décision « intolérable » prise par la préfecture locale sous « prétexte » de la situation sanitaire.

« Il y a un prétexte sanitaire mais aux distributions de La Vie active [l’association mandatée par l’Etat], c’est pareil, les gens sont les uns sur les autres », a réagi auprès de l’Agence France-Presse (AFP) François Guennoc, vice-président de l’Auberge des migrants, une des associations visées par la décision de la préfecture du Pas-de-Calais.

L’organisation assure distribuer chaque jour entre 200 et 300 repas à des migrants en centre-ville et plusieurs centaines d’autres cinq jours sur sept dans divers points de la ville. « Si l’Etat veut entasser les gens autour de l’hôpital », site de distribution de La Vie active, « où il y a déjà 700 personnes, il prend ses responsabilités, mais on va arriver à une situation pire que précédemment », a-t-il estimé.

La préfecture a interdit jusqu’à la fin de septembre « toute distribution gratuite de boissons et denrées alimentaires [dans une vingtaine de rues, quais, places du centre-ville] pour mettre fin aux troubles à l’ordre public et limiter les risques sanitaires liés à des rassemblements non déclarés ».

Cette décision, entrée en vigueur dès vendredi, a été prise au lendemain d’une entrevue à Beauvau entre le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, et la maire de Calais Natacha Bouchart (LR).

« Erreur humanitaire »

Jean-Claude Lenoir, président de l’association Salam, elle aussi visée, a dénoncé « une décision inhumaine, une erreur humanitaire et une maladresse politique », pointant « une surenchère électoraliste par rapport au Rassemblement national ».

Dans la mesure où l’Etat a mandaté l’association La Vie active, pour fournir « 4 distributions quotidiennes de repas », que l’Etat met à disposition des migrants 38 robinets d’eau cinq jours sur sept, dont « 22 accessibles sept jours sur sept » et que de l’eau est distribuée pendant les repas, la préfecture considère assurer « des prestations humanitaires suffisantes au regard des besoins de cette population, notamment alimentaires ».

« Il est urgent que les autorités françaises reviennent sur leur décision », ont réagi dans un communiqué commun six ONG et associations engagées dans la défense des exilés, dont Amnesty international, Médecins du monde ou Médecins sans frontière.

« En interdisant l’action humanitaire des citoyens, c’est la fraternité et la solidarité (…) qui sont foulées aux pieds. C’est intolérable », a par exemple fustigé Véronique Fayet, présidente du Secours catholique-Caritas France. Pour Amnesty International, qui estime à 1 500 le nombre d’exilés présents à Calais et ses environs, la décision « est une nouvelle démonstration du harcèlement dont font l’objet les défenseurs des droits des migrants dans la région ».

A La Vie active, on indique que l’association distribue au total de 1 000 à 1 200 petits-déjeuners et autant de déjeuners chaque jour à Calais, sur deux lieux différents. L’association parvient à toucher « la majorité » des migrants présents.

Le Monde avec AFP