La FASTI et les ASTI lancent une campagne pour demander l’abrogation du CESEDA

 » Ensemble, abrogeons le CESEDA ! « 

 » Vous trouvez cela utopique ? Nous aussi, mais nous pensons que l’utopie n’est pas un gros mot : c’est une vision de la société que l’on porte et qui permet de développer nos idées et de fixer un cap à nos actions. La crise du coronavirus révèle au grand jour les inégalités sociales, économiques, administratives qui touchent certaines populations, notamment les personnes étrangères, et qui constituent le terreau du « modèle » économique capitaliste dans lequel nous vivons. Cette crise révèle également une volonté collective de relever le niveau des luttes pour que l’égalité entre toutes et tous soit enfin la priorité et l’objectif commun. En témoigne les nombreuses initiatives pour la régularisation inconditionnelle de toutes les personnes sans-papier.

Depuis quelques temps, la FASTI et les ASTI travaillent en interne à la mise en œuvre d’une campagne pour l’abrogation du CESEDA. Celle-ci s’inscrit dans le cadre de ses revendications pour la liberté de circulation et d’installation en lien avec celle pour l’égalité des droits entre toutes et tous. Elle en est, en quelque sorte, une première concrétisation. Cette campagne est née du besoin exprimé par les militant-e-s du Mouvement de « prendre du recul » avec une vision qui se situe sur le plus long terme et de ne plus être constamment sur la défensive face aux restrictions juridiques et politiques toujours plus sévères. Elle vient en complément de nos luttes concrètes de court/moyen terme qui sont toujours essentielles.

La crise sanitaire actuelle rend encore plus urgente la nécessité de repenser notre modèle de société et nous souhaitons partager aujourd’hui avec vous les réflexions issues de cette campagne. Nous vous invitons à visiter cette page de notre site dans laquelle se trouve l’argumentaire de campagne et plusieurs éléments visuels de sensibilisation.  »

La campagne à trouver ici  : http://www.fasti.org/index.php/dossiers

France 3- 6.06.2020 – Harcèlement par les gendarmes à Ouistreham

https://france3-regions.francetvinfo.fr/normandie/calvados/ouistreham-migrants-se-disent-harceles-gendarmes-1838268.html

À Ouistreham, les migrants se disent harcelés par les gendarmes

Quelques dizaines de jeunes migrants, pour la plupart originaires du Soudan, sont revenus à Ouistreham après le confinement. Ils espèrent tous passer en Angleterre. / © France Télévisions

Une manifestation de soutien rassemble plus d’une centaine de personnes pour protester contre l’attitude des forces de l’ordre. Depuis quelques jours, les contrôles se multiplient près du terminal transmanche. La Préfecture du Calvados justifie une action de « lutte contre l’immigration clandestine ».

Par Pierre-Marie Puaud Publié le 06/06/2020 à 17:30 Mis à jour le 07/06/2020 à 16:16

Le mot d’ordre a circulé sur les réseaux sociaux  : « pour que cesse immédiatement la violence de l’Etat envers une population vulnérable ». Ce samedi 6 juin, environ 120 personnes sont rassemblées devant la mairie de Ouistreham. Une banderole ose le clin d’oeil à l’histoire : « 6 juin 1944, Liberté. 6 juin 2020, Tyrannie ». 

Une banderole déployée le 6 juin devant la mairie de Ouistreham / © Mathieu Bellinghen / France Télévisions

Les manifestants dénoncent la multiplication des interventions de la gendarmerie constatée ces derniers jours, des « délits de facies » et de « graves atteintes à la liberté de circuler orchestrée au plus haut niveau de l’Etat, contraignant ces jeunes sans-papiers à se cacher sur un territoire hostile ».

Une centaine de personnes rassemblées le 6 juin 2020 devant la mairie de Ouistreham pour soutenir les migrants / © Mathieu Bellinghen / France Télévisions

Une vidéo, éloquente, est à l’origine de ce mouvement de protestation. Elle a été captée par un témoin sur un téléphone portable. On y voit plusieurs gendarmes mobiles fondre sur des jeunes migrants qui se trouvent sur un trottoir de Ouistreham. Ils sont embarqués sans ménagement pour y subir un « contrôle ». Cette semaine, les forces de l’ordre ont effectué plusieurs opérations de ce type. Certains migrants ont même été conduits à la gendarmerie pour des « vérifications ».


A Ouistreham, les gendarmes font-ils la chasse aux migrants ?

Pendant le confinement, ces jeunes migrants, des garçons pour la plupart originaires du Soudan, ont été pris en charge par la Croix-Rouge et mis à l’abri dans un centre de vacances à Tailleville. « Pendant ces deux mois, on aurait pu en profiter pour faire le nécessaire afin qu’ils aient des papiers. Au lieu de cela, ils se retrouvent à la rue, comme d’habitude », déplore Miguel Martinez du Collectif d’Aide au Migrants de Ouistreham (CAMO). Depuis la mi-mai, tous sont revenus à Ouistreham, dans l’espoir de pouvoir prendre un bateau.

Pourquoi ne peut-on pas rester ici à Ouistreham ? On ne fait de mal à personne. On ne touche personne. Nous sommes juste des êtres humains qui veulent aller en Angleterre.

Un jeune Soudanais revenu à Ouistreham dans l’espoir de passer en Angleterre / © France Télévisions

L’arrêté du 28 décembre 2018 signé par le ministre de l’Intérieur donne la possibilité aux forces de l’ordre d’effectuer des contrôles d’identité inopinés dans un périmètre de cinq kilomètres autour « des ports constituant de points de passage frontaliers ». En Normandie, le texte concerne les installations portuaires de Cherbourg, Caen-Ouistreham, Le Havre et Dieppe.

Une intervention des gendarmes dans les rues de Ouistreham. Juin 2020 / © Document amateur / DR

Le directeur de cabinet du préfet du Calvados justifie une action de lutte contre l’immigration clandestine. Et il réfute les accusations de contrôle « au facies ». Mais le CAMO dénonce un harcèlement qui aurait pour objectif de faire déguerpir ces jeunes migrants. « On se pose des questions. C’est toujours les mêmes. Ils sont noirs, migrants, Soudanais, et ils sont contrôlés de manière assez violente, s’indigne Miguel Martinez. L’idée, c’est qu’ils disparaissent du paysage, qu’ils aillent en centre de rétention et qu’ils soient expulsés du territoire. 

Violences contre des migrants: quand des gendarmes brisent l’omerta

https://www.mediapart.fr/journal/france/290520/violences-contre-des-migrants-quand-des-gendarmes-brisent-l-omerta?onglet=full

29 mai 2020 Par Tomas Statius

Dans une affaire de violences à l’encontre d’un mineur étranger à Calais, des gendarmes ont dénoncé des collègues, permettant une condamnation.

C’est une histoire calaisienne comme il y en a des tas d’autres. Une histoire de migrants qui croisent des policiers à la nuit tombée, après avoir tenté leur chance à la frontière. Dans ces histoires, trop souvent les exilés se plaignent de mauvais traitements. Coups, brimades, téléphones brisés, nourriture jetée et vol d’argent… C’est ce que décrit Suleman*, mineur afghan, dans une plainte au procureur de Boulogne-sur-Mer remontant à mars 2016, accompagnée d’un certificat médical et d’une carte indiquant où les violences se seraient déroulées.

Pour une fois, la plainte a fait du chemin. Car pour une fois, des membres des forces de l’ordre ont brisé l’omerta, d’après des informations obtenues par Mediapart.

En octobre dernier, à l’issue d’une enquête préliminaire confiée à l’inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN), trois militaires impliqués dans l’affaire de Suleman ont ainsi comparu devant le tribunal correctionnel de Boulogne-sur-Mer. À l’adjudant Raphaël S., il était reproché des coups : il a été condamné à trois mois de prison avec sursis (comme mentionné brièvement par La Voix du Nord), sans inscription au casier judiciaire.

À lui, ainsi qu’à deux camarades, les gendarmes Mikaël C. et Romain T., le parquet reprochait aussi des vols d’argent et la destruction de plusieurs téléphones portables appartenant à Suleman et ses amis. Tous les trois ont été relaxés, malgré les confessions de Mikaël C. pour ce qui est de la destruction de portable.

Depuis la condamnation, Mediapart a pu consulter l’intégralité de l’enquête préliminaire et se plonger dans cette affaire de violences pas comme les autres : lors de leurs auditions par l’IGGN, plusieurs gendarmes ont dénoncé des mauvais traitements et la destruction d’effets personnels de migrants de Calais.

Ce jour de janvier 2016, il est 23 heures passées quand des gendarmes de Saint-Nazaire, détachés à Calais, rejoignent leur hôtel en périphérie de la ville. La journée a été harassante. C’est l’époque de la « jungle », campement de plusieurs milliers d’habitants qui concentre tous les maux de la crise des réfugiés.

Sur le chemin, non loin du centre-ville, les gendarmes remarquent plusieurs ombres qui semblent se cacher derrière une voiture. L’endroit est connu pour être un point de rencontres d’exilés qui essayent de s’introduire dans le tunnel sous la Manche en direction de l’Angleterre. Il s’agit de Suleman et ses amis, les gendarmes les soupçonnent d’être en train de fracturer une voiture.

L’enquête établira qu’il n’en est rien : ils se dirigent simplement vers la « jungle » quand les gendarmes leur tombent dessus. Dans son témoignage, rédigé avec l’aide d’un traducteur et d’une bénévole de l’association la Cabane Juridique, Suleman s’explique : avant même de croiser la route des militaires, la soirée a été galère, le jeune homme se plaint d’avoir été aspergé de gaz lacrymogènes par des hommes qu’il pense être des policiers en civil. « Cela ne correspond à personne », grince un militaire, sur procès-verbal. À moins que ce ne soit ces groupes de calaisiens proches de l’extrême droite locale qui patrouillent la nuit aux abords de la jungle pour passer à tabac des migrants, tente ce gendarme. L’enquête ne répondra pas à la question. Les exilés sont rapidement appréhendés par le groupe de gendarmes et l’histoire aurait pu s’arrêter là sans le coup de sang de l’adjudant S.

Deux d’entre eux appartiennent à une autre compagnie appelée en renfort le soir des faits : le lieutenant Loïc H. et le maréchal des logis Denis W. Le dernier, le gendarme Mikaël C., faisait partie de la même troupe que l’adjudant S. Tous les trois se souviennent que ce soir-là, l’adjudant, sportif, a envoyé « un bon kick » au niveau de l’épaule de Suleman, 16 ans. Puis un coup de poing, complète le gendarme C.

Leur témoignage est proche de celui du jeune homme, et du récit qu’il fait au médecin chargé de l’ausculter lors de sa visite aux urgences de l’hôpital de Calais plus tard dans la soirée. Il se plaint alors d’une douleur au niveau de l’omoplate, « sans luxation », indique le certificat que Mediapart a pu consulter. Un autre médecin estimera à 1 jour d’ITT ses blessures.

Pourquoi ce geste de l’adjudant S. ? Personne n’en sait rien. L’intéressé nie encore aujourd’hui, fait savoir son avocat, Me Cottigny. Ses états de service étaient irréprochables… si ce n’est un signalement pour des faits de violence lors d’une audience au tribunal correctionnel de Paris un mois avant les faits. D’autres collègues invoquent les conditions de travail dans le Calaisis et les missions harassantes.

L’affaire Suleman jette également pour la première fois la lumière sur un autre délit longtemps dénoncé par les associations de défense de migrants (dont Amnesty International et l’Auberge des Migrants), jamais étayé dans le cadre d’une enquête judiciaire : la destruction des téléphones des migrants par les forces de l’ordre. Le gendarme C. reconnaît avoir brisé l’un d’entre eux : « On savait que les migrants s’appelaient entre eux pour avertir de la présence des forces de l’ordre. Sans arrêt, lorsque nous arrêtions des migrants, leur téléphone sonnait. Par exemple, si l’on arrêtait un groupe de migrants, un autre était averti de notre présence pour échapper à notre vigilance. Du coup, c’est un peu pour cette raison que j’ai jeté le téléphone derrière moi au lieu de le rendre à son propriétaire. »

L’homme plaide le geste d’humeur et affirme ne pas avoir répondu à une consigne de ses supérieurs. À l’audience, il demande pardon. Il a été relaxé par le tribunal.

Il n’est pas le seul, à en croire le lieutenant H. et le maréchal des logis W., qui se souvienne avoir vu plusieurs téléphones brisés aux pieds de Suleman et de ses amis. L’enquête ne permettra pas d’étayer leurs déclarations.

D’après les documents consultés par Mediapart, c’est silence radio dans le reste de la compagnie. L’ensemble des gendarmes se rangent derrière leurs camarades et ne s’expliquent pas le témoignage dissonant de trois des leurs.

Me Cottigny, l’avocat de l’adjudant S., regrette aujourd’hui une enquête « peu poussée » et l’absence de confrontation entre son client et ses détracteurs : « On s’est posé la question de faire appel mais il voulait tourner la page. » La condamnation est donc définitive. Mais l’homme est toujours gendarme, nous confirme la direction générale de la gendarmerie nationale.

Suleman, lui, a rejoint l’Angleterre. Il n’était pas présent au tribunal et n’a pas pu être interrogé au cours de l’enquête. Contacté par Mediapart, le cabinet du préfet du Pas-de-Calais, Fabien Sudry, se refuse quant à lui à tout commentaire « à propos d’une décision judiciaire ».

*Le prénom a été modifié.

Contactés par Mediapart, l’adjudant S., les gendarmes C. et T, n’ont pas donné suite à nos demandes d’interview.

A Calais, des associations pointent une recrudescence des violences policières

Mediapart

29 mai 2020 Par Nejma Brahim

Une vidéo montre des policiers exfiltrer violemment des exilés d’un bus, vendredi 22 mai. Globalement, des militants jugent que les conditions de vie dans les camps se sont aggravées pendant le confinement. « Le seul centre d’hébergement spécial Covid créé n’a pas suffi. »

«Pour les personnes qui le désirent, il y a un autre bus derrière. » Ce sont les propos tenus par un agent de police vendredi 22 mai, dans un bus à Calais, à l’égard de deux personnes noires exilées. Les paroles s’accompagnent de gestes violents : le même policier empoigne l’un des migrants pour le contraindre à se lever, avant que son collègue le tire par le bras et le mette à terre pour le traîner au sol jusqu’à l’extérieur du bus.

« Doucement ! », peut-on entendre dans une vidéo de la scène tournée par un témoin, alors que des passagers tentent de réagir timidement. Le second exilé est ensuite extirpé de force du véhicule par trois agents de police, l’un d’entre eux n’hésitant pas à le tirer par la jambe pendant qu’il tente de s’agripper à la barre de maintien.

« Ce genre de procédé consistant à refuser les exilés dans les transports n’est pas nouveau, on avait déjà eu plusieurs témoignages à ce sujet », note Jérémie Rochas, travailleur social et bénévole chez Appel d’air, un collectif de soutien aux personnes exilées de Calais. Mais depuis le début de la crise sanitaire, le phénomène se serait « automatisé », selon lui. Au point que le collectif dénonce un « apartheid ».

En assistant à la scène, Laura*, 18 ans, sort son smartphone et filme. « J’étais choquée, c’était très violent. » Selon elle, les deux exilés « n’avaient rien fait de mal ». « J’étais au même arrêt de bus qu’eux quand ils sont montés. Le chauffeur ne voulait pas les prendre et leur a demandé de descendre. Il n’y avait pas de raison de les refuser, ils avaient un masque. »

Le chauffeur a alors alerté des contrôleurs. À l’arrivée de ces derniers, quelques arrêts plus loin, ils ont voulu vérifier l’identité des migrants. « Ils leur ont aussi demandé leur ticket alors que le bus est gratuit », s’étonne Laura. Puis signifié de descendre du bus pour prendre le suivant, moins plein. Face au refus des usagers, et à la demande des contrôleurs, la police est alors intervenue.

Dans un article publié dans le journal Nord Littoral, le directeur de la compagnie de transports Calais Opale Bus, Daniel Roussel, justifie l’intervention des contrôleurs et des forces de l’ordre par le non-respect de la distanciation sociale chez ces usagers.

Contactée par Mediapart, la préfecture du Pas-de-Calais abonde. « Ils étaient en effet assis côte à côte et refusaient de maintenir entre eux un siège vide. Le contrôleur avait initialement demandé à ces deux personnes de se séparer afin de respecter les mesures de distanciation sociale. Celles-ci ont refusé et ont manifesté de l’agressivité dans leurs réponses. »

Pourtant, plusieurs témoins assurent qu’ils résistaient calmement – ce que démontre la vidéo. « Personne ne leur a dit de laisser un siège entre eux, tranche Laura, pour qui la scène s’apparente à du racisme. On leur a tout de suite ordonné de descendre du bus. Ils n’ont pas été agressifs, ils se sont défendus en refusant d’être traités différemment. Ce sont des êtres humains comme tout le monde. » Et d’ajouter : « Hier encore, j’ai pris ce même bus et deux personnes blanches étaient assises l’une à côté de l’autre. Elles n’ont eu aucun problème. »

Daniel Roussel reconnaît que, dans le contexte de l’état d’urgence sanitaire, les chauffeurs « évitent » de prendre des migrants. « On doit la sécurité à notre personnel et aux usagers. Les migrants n’ont pas pu être confinés, il est donc difficile de confronter ces deux populations [les migrants et les Calaisiens] », a-t-il déclaré au quotidien local.

« Ce n’est donc pas un choix arbitraire fait par les chauffeurs, s’indigne Antoine Nehr, coordinateur de l’antenne locale de l’association Utopia 56, qui se mobilise pour venir en aide aux exilés depuis 2016. C’est impressionnant qu’en 2020, en France, on en soit là et que ce type de consignes vienne d’en haut. »

L’adjoint au maire de Calais chargé de la sécurité, Philippe Mignonet, avait d’ailleurs prévenu à la fin mars : les bus ne marqueraient plus l’arrêt aux stops où des groupes d’exilés patienteraient. Une exception serait faite pour les personnes seules ayant un rendez-vous impératif, pour des soins par exemple, impliquant pour les conducteurs de déduire au faciès qui serait exilé ou non et de procéder à des contrôles de justificatifs.

Pour Jérémie Rochas, il y a eu une recrudescence des violences policières à l’égard des migrants durant la crise sanitaire. « Les exilés ne cherchent pas la confrontation parce qu’ils savent à quoi s’attendre si la police débarque. La peur de donner son identité, et des répercussions, fait que c’est assez rare de voir des personnes qui résistent. »

Fin mars, un exilé noir s’est vu refuser l’entrée d’un centre commercial où il souhaitait acheter des produits de première nécessité. La sécurité a appelé les CRS, accusés de l’avoir ensuite frappé. « Il a porté plainte auprès du procureur pour coups et violences volontaires. J’ai six témoignages de personnes discriminées à l’entrée de ce centre », affirme Candice, coordinatrice du projet Human Rights Observers à Calais et Grande-Synthe.

Le 14 avril, une communauté d’Érythréens a alerté l’opinion publique dans une lettre ouverte adressée à la préfecture et a décidé de porter plainte pour des violences. « Notre plainte concerne une compagnie de CRS et leurs actions impulsives et agressives à notre égard. Ils ne nous considèrent pas comme des êtres humains », dénonçaient-ils. Le Défenseur des droits a été saisi à plusieurs reprises par différentes associations.

Côté campements, Antoine Nehr a constaté que les conditions de vie se sont fortement aggravées. Retrait partiel ou complet de plusieurs associations, droits fondamentaux bafoués au quotidien, accès « plus que compromis » à l’eau, à la nourriture et aux soins… « La situation est dramatique, note Candice. Il y a une mise en danger des exilés puisque rien n’est fait pour leur venir en aide en pleine pandémie. »

« Les autorités maintiennent la politique de l’épuisement, une politique hostile, à l’heure où l’on aurait eu besoin de voir se développer des solutions d’hébergement pérennes ou des cliniques mobiles », regrette le coordinateur d’Utopia. Un « harcèlement moral intenable » que dénonce aussi Human Rights Observers…

Les démantèlements de camps, qui ont lieu tous les deux jours, ont pris des formes de rituel. Certains exilés évitent de s’absenter du camp ces jours-là afin de pouvoir garder leur tente ou sac de couchage. « L’équipe de nettoyage procède à une saisie des affaires et du matériel. Une partie est jetée, une autre est amenée dans un grand conteneur à la ressourcerie par le biais d’un système mis en place par la préfecture », explique Candice, qui accompagne les migrants sur place pour leur permettre de rechercher leurs effets personnels, souvent sans résultat.« Ces expulsions sont un semblant de mises à l’abri, forcées, vers des Centres d’accueil et d’examen de la situation (CAES) », soffusque Jérémie Rochas. C’est là qu’on évalue si la personne peut demander l’asile : si ce n’est pas le cas, elle n’a plus sa place dans le centre. « Ce n’est pas adapté au public de Calais dont la majorité est représentée par des déboutés ou des “dublinés” [auxquels s’impose la règle européenne voulant que le pays en charge de leur demande d’asile soit le premier dans lequel ils ont posé le pied – ndlr]. »

Une évacuation sécurisée aurait dû se tenir le 31 mars et a été reportée à la dernière minute. « Il y a eu à la fois un manque de places d’hébergement et la découverte de deux cas de Covid-19 dans les camps », explique Jérémie Rochas. Trois cents migrants, sur plus d’un millier, auraient dû être mis à l’abri ce jour-là. « Le seul centre d’hébergement spécial Covid créé n’a pas suffi », complète Antoine Nehr.

Les bénévoles d’Utopia 56 et de l’Auberge des migrants ont dû aussi faire face à l’acharnement des forces de l’ordre durant le confinement. Vingt-huit verbalisations ont été dressées à des membres d’Utopia alors qu’ils distribuaient des vivres ou des couvertures aux exilés dans les camps.

A Calais, les actes d’hospitalité s’affichent en plusieurs langues !

Tout autour, une œuvre commune

Répondant à l’invitation du PEROU (Pole d’exploration des ressources urbaines), des calaisiennes et calaisiens publient chaque semaine des actes d’hospitalité dans l’espace public. Vous aussi, donnez une visibilité à ces actes d’hospitalité !

Retrouvez les actes d’hospitalité déjà recensés ici, et ajoutez-y les vôtres en écrivant à : hospitalite@perou.org !

« Tous nos actes d’hospitalité méritent d’être connus… Et l’acte d’hospitalité devrait être inscrit sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité nécessitant une protection urgente conformément à la convention de l’UNESCO de 2003.

Nous sommes à Calais, Vintimille, Rome, Lesbos, Clichy-Monfermeil, Hambourg, Bruxelles, à Lampedusa, à Bayonne, à Bordeaux…Et encore ailleurs ! Nous sommes nombreux à « faire hospitalité » et depuis longtemps ! Tous ces actes d’attention, à la rencontre des personnes migrantes, qui arrivent dans le dénuement et à bout de souffle, toutes ces attentions à la présence de l’autre : ces actes sont de ceux qui feront tenir le monde de demain.

Des archives de ces actes se constituent, pour un héritage précieux, nous sommes tous invités à y contribuer. Et le PEROU travaille à leur inscription au patrimoine mondial de l’humanité.

Chaque lundi, nous publions, tous en même temps, des fragments de ces archives en train de se constituer.En PJ vous trouverez des fragments.

A Calais, nous avons renouvelé notre affichage, en couleur, et avec des traductions !

Chacun.e peut participer : à l’inscription d’acte d’hospitalité dans l’archive : hospitalite@perou.org, et en créant des « publications » selon les modalités, même minuscules, et les lieux de son choix, et en documentant cette action. »

Déclaration publique : Amnesty demande que les autorités françaises cessent immédiatement le harcèlement et l’intimidation des défenseurs des droits à la frontière

https://www.amnesty.fr/refugies-et-migrants/actualites/nord-de-la-france-calais-droit-des-migrants-covid-19

NORD DE LA FRANCE : EN PLEINE CRISE SANITAIRE, LES DÉFENSEURS DES DROITS DES MIGRANTS SONT TOUJOURS HARCELÉS

Dans le contexte de la crise sanitaire liée au Covid-19, les défenseurs des droits humains jouent un rôle crucial pour que la lutte contre la pandémie soit respectueuse des droits de tous. Pourtant, à la frontière franco-britannique, les personnes venant en aide aux migrants continuent de faire l’objet d’actes de harcèlement et d’intimidation de la part des autorités françaises. Nous demandons que cessent immédiatement les pratiques abusives à leur égard.

CONDITIONS DE VIE INDIGNES ET ABSENCE DE PROTECTION POUR LES PERSONNES EXILÉES

Depuis le début de la crise sanitaire en France, les expulsions de lieux de vie informels se sont poursuivies dans le nord de la France, laissant les personnes exilées dans le dénuement le plus total. Entre mars et avril 2020, l’équipe de Human Rights Observers a recensé 180 expulsions de campements à Calais et 12 à Grande-Synthe. Selon les associations locales, ces expulsions se sont accompagnées de la saisie de tentes et d’effets personnels (sacs de couchage, couvertures, sacs à dos, téléphones), mais aussi de violences et d’un recours excessif à la force par la police.

Suite aux demandes d’Amnesty International France et des nombreuses associations qui travaillent sur le terrain, des opérations de mise à l’abri et quelques mesures d’assistance humanitaire ont tardivement été mises en place. Cependant, de nombreuses personnes exilées continuent de vivre dans des conditions indignes, sans aucune mesure de protection face au virus. Plus de 1000 personnes exilées sont encore présentes dans les campements informels à Calais et environ 600 à Grande-Synthe.

AMENDES, CONTRÔLES D’IDENTITÉ, MISES EN GARDE À VUE : L’INTIMIDATION DES AIDANTS SE POURSUIT

Dans ce contexte, les personnes qui viennent en aide aux exilés présents à Calais et Grande-Synthe ont un rôle essentiel : elles fournissent une assistance humanitaire indispensable, signalent les violences et les abus observés notamment lors des expulsions, et interpellent les pouvoirs publics sur les mesures à prendre pour protéger des personnes déjà marginalisées. Pourtant, au lieu d’être soutenus, les bénévoles sur le terrain continuent de faire l’objet d’actes de harcèlement et d’intimidation de la part des forces de l’ordre.

A Calais et Grande-Synthe, Human Rights Observers a par exemple recensé 37 contraventions dressées essentiellement au motif du non-respect des mesures de confinement entre le 17 mars et le 11 mai 2020. Les bénévoles verbalisés étaient alors en maraude ou présents aux côtés des exilés, des personnes qui ne seraient donc pas « assez vulnérables » aux yeux des autorités pour faire l’objet d’une dérogation pourtant prévue par l’attestation de circulation.

A Grande-Synthe, quatre membres de l’association Utopia 56 ont été arrêtés et placés en garde à vue, le 24 avril dernier, alors qu’ils documentaient l’évacuation violente d’un campement de personnes exilées par les forces de l’ordre, lors d’une mise à l’abri. Les quatre bénévoles ont passé toute la journée en garde à vue pour « atteinte à l’autorité de la justice par discrédit d’une décision de justice » et « complicité de mise en danger de la vie d’autrui, en ayant incité les exilés à se rendre sur l’autoroute ». Les quatre bénévoles sont finalement sortis dans la soirée sans qu’aucune poursuite n’ait été retenue contre eux à ce jour.

Par ailleurs, alors qu’ils ne font qu’observer des situations souvent tendues ou violentes afin de signaler de potentiels actes délictueux des forces de l’ordre, les bénévoles associatifs auraient été à plusieurs reprises filmés par la police et sommés de s’éloigner du périmètre d’opération. Selon les associations locales, ils sont aussi régulièrement soumis à des contrôles d’identité et de véhicules.

AUCUNE MESURE PRISE POUR METTRE FIN À CES PRATIQUES ABUSIVES

Les autorités françaises ne doivent pas prendre le prétexte des restrictions imposées dans le cadre de la pandémie pour restreindre le droit de défendre les droits et entraver l’action des aidants dans le nord de la France. Elles doivent au contraire reconnaître que la défense des droits fondamentaux constitue une activité d’autant plus essentielle dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire, qui permet l’adoption de mesures restrictives de libertés, et veiller à ce que tous les aidants puissent agir sans avoir à craindre d’actes d’intimidation.

Alors que nous alertons sur cette situation depuis près d’un an, aucune mesure en ce sens n’a encore été prise. Les autorités françaises doivent également condamner toute tentative de délégitimer le travail des aidants et enquêter de façon approfondie et impartiale sur tous les abus signalés à Calais et Grande-Synthe.

Journal des Jungles n°13 : le supplément !

« Nous avons perdu beaucoup de gens dans la Jungle, dont plusieurs étaient mes ami.e.s. La police n’a aucune sympathie envers nous. Cruelle, elle nous maltraite constamment à Calais. Cela nous fait souffrir psychologiquement et ce n’est moralement pas juste. Ils nous ont tout pris, y compris de l’argent, des tentes qui nous fournissent un abri et des vêtements qui nous gardent au chaud (…) »

Découvrez ci-dessous le puissant texte d’Helina, « Ouvrez les frontières ! », rédigé au cours de la résidence d’écriture du Journal des Jungles n°13, qui s’est déroulée entre femmes, fin septembre 2019, au sein de l’accueil de jour du Secours Catholique à Calais.

Les vies encampées, et ce que nous en savons

Les vies encampées, et ce que nous en savons

La moitié de la population de la planète est confinée à domicile. Cette assignation pourrait nous donner une toute petite idée de ce qu’est la vie en camps de réfugiés. Mais nous serions encore très loin du compte…

Tribune. Depuis presque un mois et demi, comme la moitié de la population de la planète, nous sommes confinés. Tout le monde s’interroge sur le bouleversement de son quotidien, sur cette restriction de liberté, et sur la durée de cette période… Nous faisons ainsi un tout petit peu l’expérience de celles et ceux qui passent leur vie en camp – de réfugiés, de déplacés internes, de migrants, de rétention. Une toute petite idée pratique de la vie encampée, sur un territoire confiné, avec la perception durcie d’un dedans et d’un dehors, avec des autorisations de sortie, une présence policière et des contrôles dans les lieux de passage, des tentatives de resquille, l’attente d’une fin ou d’une sortie, et l’incertitude permanente. Dans les camps, les cas de pathologie psychique sont légion, des équipes médicales sont dédiées à cela en particulier, j’ai suivi des infirmiers de MSF en Sierra Leone qui avaient leurs circuits quotidiens de distribution d’antidépresseurs dans les camps. De mon côté, en parlant avec les réfugiés, j’ai maintes fois entendu les mots qui évoquent la prison, l’inutilité, la lassitude, l’attente, j’ai vu des colères plus ou moins refoulées dues au désir de sortir pour retourner dans son pays, ou vivre librement dans le pays d’accueil, ou partir ailleurs. Mais ne pas rester enfermés.

Ce qui préoccupait le plus les encampés, c’était l’incertitude, ne pas savoir par exemple quand ils pourraient revenir chez eux, dans leur pays, c’est-à-dire à l’état antérieur (et normal, pensaient-ils) de leur existence. Le lieu confiné était un territoire de l’attente et de la contrainte mais, leur disait-on, ils n’avaient pas le choix, puisque c’était l’espace humanitaire, là où ils recevraient de quoi survivre. Espace d’exception, mais humanitaire, donc acceptable «en attendant». Encampés sous contrainte, ils et elles montraient des capacités étonnantes de soumission, d’adaptation et d’invention. Mais avant cela, les premiers jours ou premières semaines, c’est le temps de l’urgence, c’est-à-dire de la sidération à cause de ce qui a été vécu avant (violence, catastrophe, fuite, faim) et qui reste imprégné, ou parce que c’est le temps suspendu du soin et de la réparation, ou du simple fait de ne pas comprendre où l’on est. Puis la vie qui s’organise est une succession de bricolages, d’accommodements avec les autorités du camp, avec les nouveaux voisins, avec ce qu’on trouve juste autour de soi pour transformer le quotidien dans son abri, le rendre plus habitable, agréable même.

Nous pourrions presque partager un «nous» commun avec les millions de personnes qui, dans le monde, vivent une sorte d’enfermement mi-humanitaire mi-sécuritaire, acceptant cela faute de mieux ou se révoltant parfois contre telle ou telle inégalité de traitement au sein de cette même condition. Comme si nous expérimentions une petite part de l’existence des autres encampés, les «vrais» et durables, ou qui nous semblent tels alors qu’eux-mêmes, comme nous aujourd’hui, se voient là par accident, par exception et provisoirement. Des millions de personnes sont confinées dans des camps alors qu’elles croyaient y être pour quelques jours, quelques semaines, sidérées d’abord, puis perturbées, puis remarquablement «résilientes», dit-on d’elles.

Mais non, je ne pense pas que nous finirons par être abandonnés, invisibles ou indésirables, comme le sont les réfugiés et migrants tenus à l’écart dans des camps faute de politique globale d’accompagnement des mobilités. La généralisation de l’enfermement, qui nous révèle l’unité de la planète aux prises avec une pandémie, révèle en même temps une forte différenciation sur le plan social et en termes de droits humains. Nous pouvons juste saisir cet instant pour ressentir une solidarité plus empathique, compréhensive et objective avec les personnes dont le confinement est la vie ordinaire.

Nombreux sont ceux qui sont pris au piège non seulement de l’encampement mais de l’encampement confiné : toute la bande de Gaza est un camp qui doit être décloisonné, le blocus doit cesser et l’enclave être ouverte pour permettre l’entrée de matériel de soin pour ses 2 millions d’habitants. Le camp de Moria sur l’île de Lesbos, en Grèce, doit être fermé et ses 20 000 occupants, enfermés sans autre motif que d’avoir voulu demander refuge à l’Europe, libérés et relogés dans des habitats sains et sécurisés. Les centres de rétention en Europe, notamment en France, doivent être fermés et leurs occupants, en attente d’expulsions qui ne peuvent avoir lieu, relogés dans des conditions saines et sûres, tout comme les 1 500 occupants des campements de Calais et de Grande-Synthe, enfermés dehors sans protection. Ces situations montrent la dangerosité des dispositifs d’encampement du point de vue de l’accès aux soins et aux droits humains en général.

Tous les camps dans le monde sont différents. Certains, les plus visibles comme Zaatari en Jordanie, ou certains camps de conteneurs en Grèce continentale sont supportables et les maux de l’encampement ne sont que ceux, décuplés, que nous pouvons imaginer à partir de l’expérience du confinement : incertitude, manque de liberté, absence de perspectives, peurs. Mais pour la plupart des encampés, en Afrique, en Asie centrale, au Proche-Orient, et pour les près de 40 000 occupants des hotspots des îles grecques, c’est la double peine du confinement dans l’enfermement, la précarité et l’abandon politique rendant les populations chaque jour plus fragiles face à la propagation du virus. Après que les premiers cas de Covid-19 ont été révélés dans les campements du Calaisis fin mars, l’Etat vient de commencer leur mise à l’abri. Faute d’anticipation, et surtout par manque d’alternative aux camps, leur dangerosité est ainsi reconnue, et l’urgence est encore une fois la seule réponse. Encore faut-il qu’elle soit menée à son terme.

Michel Agier est l’auteur de: l’Etranger qui vient. Repenser l’hospitalité (Seuil, 2018).

Michel Agier anthropologue (IRD et EHESS). Directeur du département Policy de l’Institut des migrations (ICM)

Certains migrants retrouvent dans le confinement quelque chose de familier

«Certains migrants retrouvent dans le confinement quelque chose de familier»

— 23 avril 2020 à 18:11

Avec la pandémie, les réfugiés sont devenus plus invisibles encore. Pourtant, atteints par le virus ou non, ils ont plus que jamais besoin qu’on écoute leur corps malmené, explique Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, psychologue à l’hôpital Avicenne de Bobigny, qui continue ses consultations avec eux par téléphone.

Très nombreux en Seine-Saint-Denis et en bordure de ce département, les réfugiés et les demandeurs d’asile sont de ceux qui souffrent particulièrement du confinement et de la rupture des liens qu’il entraîne. Depuis le 16 mars, leur situation administrative est gelée : aucun recours, aucune demande ne sont possibles, aucun dossier ne passe devant la Cour nationale du droit d’asile (CNDA). Les circonstances actuelles ont par ailleurs des conséquences psychiques parfois graves pour ceux d’entre eux qui sont atteints de stress post-traumatique. Professeure d’anthropologie à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), psychanalyste et psychologue clinicienne à l’hôpital Avicenne de Bobigny (Seine-Saint-Denis), auteure de la Voix de ceux qui crient. Rencontre avec des demandeurs d’asile (Albin Michel, 2018), Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky continue d’écouter ses patients et analyse leurs comportements pendant cette période exceptionnelle.

Quelles sont les conséquences pratiques du confinement pour les réfugiés ?

La conséquence la plus objective est que, depuis le 16 mars, la validité des documents de séjour des étrangers est prolongée de trois mois. En revanche, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) est fermé, les rendez-vous avec les étrangers qui viennent d’arriver en France sont annulés, si bien que ceux qui n’avaient pas déposé leur demande n’ont pas accès à l’allocation d’attente, ni à la possibilité d’hébergement qui se met en place à son issue. Ce sont donc des personnes qui n’ont rien, qui n’existent pas. Heureusement, la distribution de repas a repris quinze jours après le début du confinement. Ce qui fait froid dans le dos, c’est que ces distributions, Porte de la Chapelle, attirent beaucoup de monde, c’est dangereux. La France devrait régulariser de façon temporaire les demandeurs, comme l’a fait le Portugal. Ce serait une mesure de bon sens puisque nous sommes face à une population qui ne partira pas de France.

Le confinement a-t-il modifié la nature et la forme de vos consultations ?

Il se trouve que dès le début de l’épidémie, j’ai été en contact, pour des raisons familiales, avec des personnes hospitalisées dans un service où il y avait des cas de Covid-19, si bien que j’ai été placée en quatorzaine. J’ai dû aménager rapidement mes conditions de travail car ce n’était vraiment pas le moment de m’arrêter : le sentiment d’abandon et de solitude chez les réfugiés est incroyablement fort. Je continue donc les consultations sous forme de conférence téléphonique à trois, car j’ai besoin d’un interprète. Après quelques jours de cafouillage, cela s’est vite et bien organisé.

Donnez-vous votre numéro de téléphone ?

Oui, mais certains de mes collègues ne partagent pas cette position, et je peux le comprendre. C’est un choix personnel. Pour ma part, je pense que les demandeurs d’asile qui ont subi des violences extrêmes ont besoin qu’une personne leur fasse confiance, d’autant qu’ils accordent de l’importance à leurs séances de psychothérapie. Jamais un de mes patients n’a abusé de mon numéro. Le problème, c’est justement le téléphone : un mythe circule selon lequel les migrants seraient superconnectés. C’est vrai dans la mesure où ils cherchent avant tout à rester en contact avec leurs familles. Mais ils changent tout le temps d’opérateur, et donc de numéro. Ou alors ils perdent leur téléphone, ou ils le cassent. Néanmoins, il existe toujours un moyen de retrouver un patient. Il vous donne le numéro de quelqu’un par l’intermédiaire duquel vous pourrez le joindre. Ils sont connectés, mais d’une autre manière que nous.

Comment les demandeurs d’asile ont-ils réagi à l’annonce du confinement ?

Les réactions sont multiples, mais la situation accroît l’incertitude et le manque d’informations qui affectent déjà les réfugiés. Ils entendent dire qu’il faut se laver les mains cinq fois par jour, ce qui est impossible quand on vit dans la rue. Remplir une attestation de sortie, c’est compliqué. Ils n’ont pas non plus les moyens de prendre leur température, ils confondent les médicaments, ne comprennent pas que le paracétamol équivaut au Doliprane. Après trois semaines de confinement, beaucoup de ceux qui étaient dans la rue se retrouvent confinés dans les dortoirs des associations, à trois, à quatre. C’est bien, et compliqué à la fois. L’intimité imposée devient un problème. Quant aux réactions psychiques, elles varient. Certains, des Afghans par exemple, vous disent : «Moi, je sais très bien ce qu’est un couvre-feu ou un confinement.» Et il est vrai qu’ils y retrouvent quelque chose de familier, lié à la guerre et à la situation politique de leur pays. D’autres, comme les Peuls, craignent de sortir dans la rue en Seine-Saint-Denis «parce qu’il y a trop de Noirs». Les «Noirs», pour les Peuls, sont ceux qui les tuent. Ceux-là, le confinement les soulage. Mais ce qui les rassure dans les circonstances difficiles actuelles, c’est que la pandémie frappe tout le monde, et pas seulement eux. Ils ne sont plus des exceptions. Ils ont par ailleurs une capacité de résistance qui les préserve de la peur.

Voulez-vous dire que vous n’observez pas de panique ?

Si. Certains prennent la contamination pour une punition. Ils se disent que la maladie leur pendait au nez depuis le départ de leur pays d’origine. La pandémie, selon eux, n’est pas née d’elle-même mais elle leur est envoyée pour sanctionner leur exil. D’autres réfugiés sont pris dans un conflit de loyauté vis-à-vis de leurs proches restés dans leur pays, et l’épidémie accentue ce sentiment puisqu’ils ne peuvent plus protéger leur famille, ni compenser l’impression de l’avoir trahie en leur envoyant de l’argent. J’ai quelques patients qui ne respectent pas le confinement. Ils continuent à se déplacer, et cette transgression s’assimile à un passage à l’acte. Ils savent qu’ils jouent un jeu dangereux en sortant. Pour certains qui ont connu des situations carcérales, être contraint dans un espace confiné fait remonter des souvenirs terribles. J’ai un patient très dépressif qui ne supporte pas l’idée de ne pas pouvoir sortir.

Pouvez-vous dresser un rapide tableau clinique de vos patients ?

Beaucoup souffrent de syndromes post-traumatiques. Quelque chose dans l’événement initial qu’ils ont vécu les empêche d’en sortir : le viol subi, la mort d’un enfant reviennent tout le temps. Ils sont enfermés dans une dynamique mortifère. D’autres patients connaissent une dissociation traumatique : ils ne sont pas avec vous, ils ne s’inscrivent pas dans le quotidien. Ils éprouvent de l’angoisse qui, contrairement à la peur, est un sentiment disséminé ; l’angoisse est partout. Ce sont des personnes très seules, pour lesquelles rien n’est partageable. Elles n’arrivent plus à trouver une place dans le monde commun, elles ne connaissent pas la temporalité : le futur n’a plus de sens pour elles.

Qu’est-ce qui est difficile à faire comprendre aux patients ?

Il leur faut accepter cette réalité pour eux surprenante et paradoxale : ne plus aller systématiquement à l’hôpital en cas de problème. Jusqu’à présent, une des rares institutions sécurisantes pour les demandeurs d’asile et les réfugiés est l’hôpital, l’endroit gratuit où on les soigne. Même ceux qui ne sont pas malades ont besoin de soin, au sens de «care», qu’on écoute leur corps malmené. Autant l’administration n’est pas sécurisante pour eux, car elle demande des papiers ou leur interdit la présence sur le territoire, autant l’hôpital est un lieu d’ancrage où ils ne craignent rien. Nous leur disons toujours qu’en cas de panique, ils doivent aller aux urgences. Certains préfèrent attendre huit heures en pleine nuit aux urgences que rester seuls face à eux-mêmes. Et voilà que, pour la première fois, on leur dit : «Si vous vous pensez atteint du covid, n’allez pas tout de suite à l’hôpital car en ce moment, c’est risqué. Passez d’abord par le 15.» C’est ce qu’il faut leur expliquer. Ils nous font confiance.

Recueilli par Virginie Bloch-Lainé

13.04.2020 – Lettre ouverte – Violences policières à Calais

À Monsieur le préfet du Pas-de-Calais
Aux médias qui veulent s’en saisir
À toutes personnes concernées
A Calais, le 13 avril 2020

Lettre ouverte de la communauté Érythréenne de la « Jungle » de Calais

Avant de commencer à écrire notre plainte concernant les événements suivants impliquant des CRS, nous souhaitons dire quelques mots à propos de nous mêmes,
Nous sommes des exilés venant d’Érythrée. Nous sommes ici pour la simple raison de vouloir vivre notre vie en sécurité, et avoir un futur. Nous ne sommes pas des criminels, nous sommes des migrants. Nous sommes des innocents qui essayons d’aller en Angleterre.

Notre plainte concerne une compagnie de CRS et leurs actions impulsives et agressives à notre égard.
Ils ne nous considèrent pas comme des êtres humains. Ils nous insultent de noms tels que monkey (singe), bitch (salope), etc…

Et, depuis quelques semaines, ils ont commencé à menacer nos vies en nous battant dès que l’occasion se présentait à eux. Lorsque par exemple ils trouvaient un groupe de deux ou trois personnes marchant vers la distribution de nourriture, ou dans nos tentes, lorsque nous dormions.
Ils accélèrent dans leurs véhicules en roulant dans notre direction, comme s’ils voulaient nous écraser. Ils ont également emmené des gens avec eux dans des endroits éloignés de Calais, et les ont frappé jusqu’à ce qu’ils perdent connaissance.

Ils cachent leurs codes personnels (note : numéro RIO) lorsqu’ils commettent ces actions illégales envers nous. Lorsqu’ils se rendent compte que nous filmons, ils s’attaquent à nous et cassent nos téléphones.
Voici une liste de tous les actes violents auxquels nous avons été soumis récemment. Tous ces événements ont eu lieu à Calais et ont été commis par des agents CRS :

⁃ 26 mars 2020, 15h30 : une personne a été gazée et frappée par les CRS avoir s’être vue refuser l’entrée du supermarché Carrefour

⁃ 27 mars 2020, 14h00 : deux personnes qui marchaient près du Stade de l’Épopée pour se rendre à la distribution de nourriture ont été passées à tabac par les CRS. L’une des victimes a eu le bras cassé suite à cette agression. (compagnie 8)

⁃ 27 mars 2020 : deux personnes qui marchaient près du stade de BMX pour aller à la distribution de nourriture ont été frappées et gazées par les CRS (compagnie 8)

⁃ 28 mars 2020, 9h00 : une personne qui marchait dans la rue Mollien a été jetée au sol et passée à tabac par les CRS (compagnie 8)

⁃ 28 mars 15h00 : deux personnes marchant près du stade de BMX pour aller à la distribution de nourriture ont été frappées et gazées par les CRS (compagnie 8)

⁃ 28 mars 2020, 15h30 : une personne qui marchait seule Quai Lucien L’heureux et se rendant à son campement a été passée à tabac et frappée à l’arrière de la tête avec une matraque télescopique par les CRS (compagnie 8)

⁃ 28 mars 2020 : quatre personnes qui marchaient près du stade de BMX ont été passées à tabac par les CRS, à l’aide de matraques télescopiques (compagnie 8)

– 31 mars 2020, 12h50 : deux personnes sorties d’un camion ont été passées à tabac Rue des Sablières. Une personne se plaignait d’une douleur importante au bras, la deuxième a été laissée quasiment inconsciente et a dû être évacuée vers l’hôpital en ambulance. (compagnie 8).

La communauté des réfugiés érythréens de Calais