Communiqué du GISTI – Sortie du rapport « Deadly Crossings »

Action collective

À Calais, la frontière tue.
Contre l’oubli et l’impunité, nommer et compter les victimes

Jeudi 19 novembre, près de Calais, un homme est mort.

« Coquelles : un migrant décède à l’hôpital après avoir été percuté sur l’autoroute A16 » a titré La Voix du Nord dans un article classé dans les « Faits divers » [1]. «  L’accident s’est produit peu après 16h30 au niveau de l’échangeur 42 sur l’autoroute A16 » a précisé France 3 Hauts-de-France [2].

Fatalité. Un «  migrant » qui « décède après avoir été percuté sur l’autoroute A16 », c’est forcément un « accident » à ranger dans les « faits divers ».

Pourtant, à Calais et dans la région, des « migrants qui décèdent », il y en a eu des dizaines, des centaines même. Des hommes, des femmes, des enfants et même parfois des nourrissons. Avec un nom, une identité, une histoire. Depuis 1999, ce sont au moins 297 personnes en exil qui sont mortes dans cette zone transfrontalière.

Mortes en tentant de franchir la frontière qui sépare le Royaume-Uni de la France : écrasées par la cargaison d’un camion ou broyées par l’essieu, électrocutées par les caténaires de l’Eurotunnel, percutées par un véhicule sur l’autoroute A16 ou noyées en essayant de franchir le Channel en bateau, en kayak ou tout simplement à la nage avec des bouteilles en plastique comme seules bouées de fortune. Mortes également du fait des conditions de vie inhumaines que leur réservent les gouvernements français successifs depuis plus de 25 ans.

« Les CRS font de nos vies un enfer » écrivaient des exilé·es érythréen·nes dans une lettre adressée au préfet du Pas-de-Calais le 16 novembre dernier [3]. «  Les CRS sont venus et ont gazé nos affaires et nous ont frappés comme si on était des animaux. Le lendemain matin ils nous attendaient et nous ont encore frappés. Même quand nous marchons ils ouvrent leur voiture et ils nous gazent, juste pour s’amuser » détaillent ils et elles un peu plus loin dans le courrier.

Violences policières, harcèlement continu, humiliations, contrôles d’identité répétés, destructions de tentes, privation de duvets ou confiscation d’effets personnels, gazage de bidons de stockage d’eau sont le quotidien des personnes exilées présentes dans le Calaisis. Et cette réalité n’est pas nouvelle. Depuis des années, les exilé·es et leurs soutiens locaux dénoncent ce régime de violences généralisées. Des organisations internationales, telles que Human Rights Watch [4], font de même. Le Défenseur des Droits, à plusieurs reprises (notamment en 2012 [5], 2015 [6] et 2018 [7]), a dénoncé les politiques qui font de cet espace transfrontalier un « enfer » pour les exilé·es fuyant la guerre en Afghanistan ou en Syrie, la dictature en Érythrée ou les violences d’états autoritaires au Soudan ou en Éthiopie.

Mais rien ne change. La réponse des gouvernements, quelle que soit leur étiquette politique, qui se succèdent reste inchangé et le message officiel adressé aux exilé·es errant dans le Calaisis est toujours le même : « Disparaissez ! ». Et si les coups de matraques et les gazages ne suffisent pas, les personnes migrantes comprendront d’elles mêmes qu’à Calais et dans la région, on risque sa peau.

Aucune de ces vies volées n’est un accident. C’est pourquoi il importe de compter et nommer les exilé·es mort·es à la frontière franco-britannique, et de refuser de réduire ces décès à des événements isolés et anonymes, pour les ranger ensuite dans la case des « faits divers ». Au contraire, recenser les étranger·es décédé·es dans cette zone frontalière montre que ces morts sont le résultat des politiques menées par des sous-préfets, des préfets et des ministres successifs, qui ont délibérément décidé de faire de cette frontière un « enfer ».

En 2016, le Gisti publiait un numéro de sa revue Plein Droit intitulé « Homicides aux frontières » dans lequel paraissait l’article « Voir Calais et mourir ». L’auteur, un ancien salarié de la Plateforme des Soutiens aux Migrant·e·s (PSM) basée à Calais, y décrivait ce travail d’enquête sur les mort·es à la frontière franco-britannique (qui permettait de dresser une liste des victimes et une cartographie) et montrait comment « l’addition d’accords européens et de traités bilatéraux, destinés à empêcher les indésirables d’accéder au territoire britannique a fait de cette région un mur meurtrier ».

Des liens récents entre militant·es français·es et activistes britanniques ont permis de travailler à la publication de cette enquête sur les personnes exilées mortes à la frontière franco-britannique pour un public anglophone. Fruit d’une collaboration entre l’Institute of Race Relations (IRR), le Tribunal Permanent des Peuples (TPP) de Londres et le Gisti, le rapport « Deadly Crossings and the Militarisation of Britain’s Borders » a pour but de donner à voir, une fois encore, les conséquences des politiques migratoires menées par les gouvernements français et britanniques dans cet espace frontalier et d’outiller activistes et associations anglophones dans leur contestation sans relâche du régime meurtrier des frontières.

le 23 novembre 2020
Rapport Deadly crossings

L’Institute of Race Relations (IRR) est une association antiraciste britannique. Elle produit des rapports de recherche et des analyses approfondies qui se fondent sur l’expérience des personnes victimes de racisme et de discriminations raciales afin de renfoncer les luttes antiracistes en Grande-Bretagne, en Europe et au-delà.
Le rapport Deadly crossings est publié sur le site de l’IRR, ici

Le groupe de Londres du Tribunal Permanent des Peuples (TPP) réunit des organisations engagées contre les violations des droits humains des migrants et des réfugiés. Il sensibilise l’opinion publique et défend une approche des politiques migratoires fondée sur les droits, afin de permettre aux migrants et aux réfugiés de faire valoir leurs intérêts face à l’État en leur offrant un espace d’action politique et sociale.

De Calais à Menton, une pression de tous les instants contre les migrants

 De Calais à Menton, une pression de tous les instants contre les migrants

https://www.liberation.fr/france/2020/11/24/de-calais-a-menton-une-pression-de-tous-les-instants-contre-les-migrants_1806620

Libération – Par Stéphanie Maurice, à Lille , François Carrel, à Grenoble , Mathilde Frénois, à Nice et Gurvan Kristanadjaja — 24 novembre 2020 à 20:06

A French antiriot police (CRS) officer tries to prevent illegal migrants from hiding in trucks heading for England in the French northern harbour of Calais, on June 17, 2015. AFP PHOTO / PHILIPPE HUGUEN (Photo by Philippe HUGUEN / AFP)

Des migrants voulant rejoindre l’Angleterre bloqués par un policier en 2015. Photo Philippe Huguen. AFP

Depuis 2015 en France, la scène de violences observée à Paris lundi soir reflète le quotidien des exilés et des bénévoles d’association.

A quelques heures de l’installation des tentes sur le parvis de la place de la République lundi, du côté d’Utopia 56, l’association à l’origine du campement symbolique, on anticipait déjà : «On va sûrement se faire taper dessus, on le sait…» Car depuis 2015, lors de chaque manifestation ou évacuation en lien avec les migrants, la même répression s’exprime. «On n’est pas étonnés de ce qui s’est passé à Paris. Cette violence policière, on la vit depuis cinq ans partout sur le territoire», s’indigne Pierre Jothy d’Utopia 56 Paris. De Menton à Calais, des Alpes à la capitale, les bénévoles et exilés font le même récit de tentes détruites, de coups de matraque, d’insultes ou de dispersions systématiques au gaz lacrymogène.

A Calais : «Ils nous ont frappés comme si nous étions des animaux»

A Calais, les bénévoles en témoignent sans détours : «Le triptyque disperser, détruire et violenter, c’est ce que nous connaissons ici», pose Juliette Delaplace, du Secours catholique. Selon les associations, un Erythréen est hospitalisé au CHU de Lille depuis deux semaines, touché gravement au front et à la mâchoire lors d’une confrontation entre forces de l’ordre et migrants le 11 novembre, à proximité de la rocade portuaire de Calais. D’après les témoignages recueillis sur place par Human Rights Observers, qui documente les opérations policières, l’homme aurait reçu un tir de LBD 40 en pleine tête, tiré à moins de 10 mètres de distance. La préfecture du Pas-de-Calais affirme ne disposer «d’aucun élément à ce stade attestant d’un tir de LBD sur un migrant». En outre, l’association collectionne les PV pour non-respect du confinement, le sous-préfet de Calais estimant qu’elle ne remplit pas une mission humanitaire, à filmer les policiers : 16 contraventions à ce jour de 135 euros chacune. La communauté érythréenne, indignée par cet épisode, s’est mobilisée et a écrit une lettre ouverte, dans laquelle elle détaille la répression quotidienne : «Le 5 novembre […], ils [les policiers, ndlr] sont venus vers nos tentes et ils ont gazé toutes nos affaires personnelles et nous ont frappés comme si nous étions des animaux, pas des êtres humains.»

A Calais, les expulsions sont fréquentes, et de deux types. Premier cas, l’évacuation lambda, qui intervient tous les deux jours sur tous les sites. Elle est devenue un rituel, que les exilés anticipent en déplaçant leur tente même pas repliée sur le trottoir voisin. Il s’agit de nettoyer le campement des abris abandonnés et des détritus. Tant pis pour celui qui a échoué dans sa traversée de la nuit et est retenu au poste de police. François Guennoc, de l’Auberge des migrants, témoigne : «Cette pression policière s’appuie sur une loi qui dit que l’Etat peut intervenir dans une situation de flagrance. Si un camp est évacué dans les 48 heures, c’est comme s’il n’avait pas existé. Au bout de 48 heures, ses occupants gagnent des droits, il faut les informer de l’évacuation, et prévoir des mesures alternatives pour les personnes fragiles.» Deuxième cas, plus rare, l’expulsion massive : là, tout le campement est encerclé par les forces de l’ordre, les migrants présents montent à bord de bus qui les emmènent vers des CAES (centres d’accueil et d’examen des situations) et tout est détruit.

Cette logique n’est pas nouvelle, elle a comme objectif majeur, pour les gouvernements successifs, d’éviter des points de fixation, comme ont pu l’être, de leur point de vue, le hangar de la Croix-Rouge à Sangatte, fermé en 2002, ou l’extension de «jungles» difficiles à contrôler, comme celle qui a existé entre l’été 2015 et l’automne 2016 et rassemblé jusqu’à 10 000 personnes. Aujourd’hui, les associations estiment à 600 le nombre d’exilés à Calais, découragés par la pression policière organisée, mais surtout par le mauvais temps, qui rend périlleuses les traversées clandestines par la mer. Cet été, ils étaient entre 1 300 et 1 600.

En banlieue parisienne : «On nous insulte plusieurs fois par nuit, on nous chasse de là où on dort»

Ces derniers mois, après les évacuations successives du Nord parisien, les associations ont fait ce même constat : «Ce qui se passait à Calais est en train d’arriver ici.» «Là-bas, il y a des chasses à l’homme depuis 2015, et on nous a récemment interdit de distribuer des repas. Désormais, on vit la même chose à Paris, un harcèlement permanent», explique Yann Manzi, d’Utopia 56. Le militant y voit une «volonté politique» : «C’est un sujet qu’on laisse pourrir volontairement et sur lequel le gouvernement peut faire monter le nationalisme. Ainsi, ces gens [les exilés] sont responsables de tous les maux de la société, du terrorisme, de l’insécurité…»

En une semaine, en banlieue parisienne, le petit millier de migrants à la rue disent avoir vu la démonstration de tout l’arsenal policier : une évacuation aux grenades lacrymogène le 17 novembre à Saint-Denis, des courses-poursuites, des coups, des gardes à vue. Une pression de tous les instants. «On nous insulte plusieurs fois par nuit, on nous chasse de là où on dort. Les policiers sont vraiment méchants avec nous, parfois même violents, ils nous frappent et nous aspergent de gaz lacrymogène», affirme Nasser, un Afghan d’une trentaine d’années. Mardi, lui et deux de ses amis sont sortis des urgences de l’hôpital Bichat avec des entorses et des luxations causées par les forces de l’ordre. «Le plus dur, c’est qu’ils sont un peu en train de revivre les scènes qui les ont poussés à quitter leurs pays en guerre. Pour certains, les blessures sont aussi psychologiques», assure Nicolas Delhopital de Famille France-Humanité.

A Menton : «Pour déloger des gens des toilettes, les policiers entrouvrent la porte et gazent»

Mardi matin, comme tous les jours depuis 2016, Jacopo Colomba scrute le poste-frontière, sur la route du bord de mer entre l’Italie et la France, entre Vintimille et Menton. Ce consultant juridique pour l’ONG WeWorld assure son rôle d’observateur. La veille, il y a recueilli le témoignage d’un Algérien «arrêté dans le train et frappé fort par la police» «Il est revenu avec un papier d’un hôpital de Nice, relate-t-il. Il a mal en bas du dos. C’est la même police qui l’a emmené à l’hôpital et qui l’a refoulé.»

A la frontière franco-italienne, les renvois sont quotidiens, la brutalité est fréquente. Depuis 2015, la France a fermé cette voie de passage : les trains sont systématiquement fouillés, les voitures surveillées, et les contrôles réalisés – «parfois au faciès», selon les associations. La répression s’accentue lorsque la pression migratoire se fait plus forte – elle est moindre à l’heure actuelle. «A certains moments, on a des témoignages de comportements brutaux sur des personnes refoulées, confirme Agnès Lerolle, chargée de projet à la Cafi (Coordination des actions aux frontières intérieures), pilotée par cinq associations. Parfois, il y a l’utilisation de gaz lacrymogène de façon abusive dans les trains. Pour déloger des gens des toilettes, les policiers entrouvrent la porte et gazent cet espace réduit jusqu’à ce que les personnes se sentent mal et sortent.»

L’avocate niçoise spécialisée dans la défense des migrants Mireille Damiano parle de «violence institutionnelle récurrente» «A la frontière franco-italienne, on ne peut pas faire de demande d’asile, des mineurs sont renvoyés, des personnes sont privées de liberté pendant plus de douze heures.» Le tribunal administratif de Nice a épinglé à plusieurs reprises la préfecture des Alpes-Maritimes sur ces faits, pointant des «atteintes graves» et suspendant le renvoi de migrants. En 2020, huit dossiers ont été déposés et une trentaine sont en passe de l’être. C’est Me Zia Oloumi qui plaide. «On ne prend pas en compte leur vulnérabilité. […] Ils n’ont pas d’interprète, pas de couverture, ils dorment par terre. On n’est pas dans le contrôle, on cherche à les dégoûter pour qu’ils ne passent plus par là.»

Les informations circulent sur les téléphones : il faut éviter ce poste-frontière. Alors les migrants prennent toujours plus de risques et se mettent en danger : ils courent sur l’autoroute, marchent sur les chemins escarpés en montagne, grimpent sur les toits des trains. Le 8 octobre, un jeune homme est mort électrocuté sur un wagon qui circulait entre Vintimille et Menton.

Dans les Alpes : «Au Poste, un policier a dit : « Regarde, ce sont les nègres de la dernière fois »»

Ces derniers mois, si les témoignages de violences directes se sont faits plus rares à Briançon (Hautes-Alpes), selon Tous Migrants, la pression policière sur les exilés et les maraudeurs ne s’est en rien allégée. Depuis huit jours, les forces de l’ordre présentes à Briançon ont encore été renforcées, «compte tenu de l’évolution de la menace terroriste», précise la préfecture des Hautes-Alpes, avec la mobilisation de militaires de la mission Sentinelle aux côtés de la de la police aux frontières (PAF) et des diverses forces de gendarmerie. Jeudi, deux maraudeurs ont été placés en garde à vue pendant 48 heures, alors qu’ils venaient de secourir une famille d’Afghans, dont une mère enceinte souffrante et ses deux enfants. Ils ont été reconduits en Italie après huit heures de rétention, témoigne Agnès Antoine, de Tous Migrants.

Perquisition chez le militant Cédric Herrou à Breil-sur-Roya, en 2017. Photo Laurent Carré pour Libération

Des dizaines de témoignages recueillis ces dernières années auprès de migrants à Briançon ont été rapportés par Stéphanie Besson dans son livre Trouver refuge (Glénat, 2020) : «Au poste de la police aux frontières, un policier a dit : « Regarde, ce sont les trois nègres de la dernière fois. »» (P., 21 ans, décembre 2018). Ou encore : «C’était ma quatrième tentative, j’étais épuisé. Après un très bref entretien, j’ai été détenu pendant environ huit heures dans un local avec huit autres personnes. Nous avons demandé quelque chose à manger et à boire mais les policiers ont refusé.» (S., août 2019).

Des constats confirmés lors d’une mission d’observation menée en octobre 2018 sur la frontière briançonnaise. Le collectif d’associations à son origine a relevé des «pratiques illégales et dégradantes» des forces de l’ordre : «Refoulements de personnes exilées dont des mineurs, contrôles discriminatoires, courses-poursuites dans la montagne, propos menaçants et insultants, entraves à l’enregistrement de demandes d’asile…» Parfois, des sanctions sont prises : deux agents de la police aux frontières ont ainsi été condamnés en juillet par le tribunal de Gap à de la prison avec sursis et à une interdiction d’exercer une fonction publique pendant cinq ans. Le premier a été reconnu coupable de «violences commises par une personne dépositaire de l’autorité publique» sur un jeune migrant malien, l’autre de «détournement de fonds» après une contravention dressée contre un migrant, des faits remontant à l’été 2018.

Au-delà de ces dérapages, la pression policière sur la frontière pousse là encore les migrants à prendre des risques en altitude, de nuit, comme à la frontière italienne : des dizaines se sont blessés gravement, certains ont été amputés pour gelures, et cinq sont morts durant leur traversée depuis 2017, dont Blessing, une Nigériane de 18 ans qui s’est noyée en mai 2018 dans un torrent, alors que des gendarmes mobiles la poursuivaient.

Stéphanie Maurice à Lille , François Carrel à Grenoble , Mathilde Frénois à Nice , Gurvan Kristanadjaja

Des migrants place de la République, sans la République

Des migrants place de la République, sans la République

Par Sébastien Thiéry

POLITISTE ET ÉCRIVAIN

Des centaines d’exilés laissés à la rue après l’évacuation d’un campement en Seine Saint-Denis ont essayé lundi 23 novembre de s’installer place de la République à Paris. Soutenus par des associations et des élus, ils espéraient ainsi se rendre visibles. Ce qui a été visible, c’est la violence de leur évacuation par les forces de l’ordre, suscitant critiques et indignations. Mais combien, parmi les organisateurs de cette action et les indignés de ce matin, ont sincèrement cru à un autre déroulement, à un autre dénouement ?

Au beau milieu de cette grande place parisienne vibrent des allégories : de la République, tout au sommet, rameau d’olivier pour dire la paix main droite, tablette portant inscription « Droits de l’Homme » main gauche ; de la liberté, de l’égalité, de la fraternité un étage plus bas, adossées au piédestal de pierre blanche, protégées par le suffrage universel, lion sculptural tout de bronze dressé, vif et souverain. Sous les yeux de cette assemblée grandiose des bataillons de forces de l’ordre ont hier soir, lundi 23 novembre, expulsé avec la violence que l’on sait des personnes migrantes et des militants ayant installé là, précisément là, un campement.

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Hurlements, coups de matraques, tentes arrachées. Epaisses vapeurs de gaz asphyxiants, corps à corps brutaux, foules compactes malmenées, passages à tabac. Quelques élus, portant écharpes telles des boucliers, bien visibles. Nombre de journalistes, caméras au poing, scrutant les visages à découvert, masculins comme féminins, de gendarmes mobiles survoltés. Dispersions, fuites, nouveaux passages à tabac dans les rues adjacentes. Ce matin, les images en clair obscur tournent à foison, accompagnées du concert d’indignation que l’on sait : « Honte », « Tristesse », « Rage », « Consternation ». En place, les allégories semblent, impassibles, trôner toujours.

Combien, parmi les organisateurs de cette action et les indignés de ce matin, ont sincèrement cru à un autre déroulement, à un autre dénouement ? Que veut dire cette déploration devant des actes aussi prévisibles, devant des forces de l’ordre dont on ne découvre évidemment pas en novembre 2020 le manque d’humanité, devant des pouvoirs publics desquels on n’attend sûrement pas un geste de bonté enfin ? Quel est le sens de cette levée d’indignation unanime ce matin sur les réseaux sociaux, comme s’il s’agissait d’un réveil, comme si cette violence était proprement inouïe ? Le programme policier est absolument connu, inlassablement répété depuis des années, martelé par ses commanditaires, rendu manifeste à chaque occasion, en l’occurence 65 fois à Paris depuis 2015.

On dit filmer la violence pour la dénoncer, on ne fait qu’en promouvoir l’énoncé en colportant les preuves de sa vigueur sans faille. Il est avéré, enregistré, définitivement entériné que les pouvoirs publics ont renoncé à quelque politique d’hospitalité que ce soit, et le clament à la force d’opérations militaires toujours un peu plus spectaculaires. La terreur est un discours en actes qui, grâce aux images qu’elle engendre et qui tournent alors, porte à tout va, aussi loin que possible espère-t-on sans doute en haut lieu. Renoncer à accueillir, c’est dissuader celles et ceux qui sont encore loin de se rapprocher, c’est conseiller celles et ceux qui sont ici de fuir très loin, c’est raconter aux riverains que ces gens-là ne font que causer des problèmes et les dissuader donc qu’ils s’en mêlent. Détruire, expulser, matraquer, c’est évidemment aggraver la détresse, non y répondre, c’est enfoncer les personnes et leur faire entrer dans le crâne qu’il n’y aura pas d’issue. La violence éclatante d’hier soir, place de la République, est une leçon magistrale coorganisée, certes à leurs corps défendant, par celles et ceux qui la déplorent.

Sous tente, à portée de la violence la plus bestiale, ces êtres humains se trouvent encore et toujours surexposés à leur propre effacement.

Mais tout est bien plus faux que cela, et plus grave encore. Les quelques élus présents hier soir en soutien de ce campement de militants davantage que de migrants répétaient l’indiscutable sentence : « Il s’agit de rendre visibles celles et ceux qu’on invisibilise ». Sur la question du visible, l’élu s’y connaît se dit-on, sachant apparaître par exemple lors d’un tel moment médiatique avec l’espoir, à peine masqué, d’un gain d’image. Mais cette sentence indiscutable de professionnel de l’opposition mériterait enfin qu’on la discute jusqu’à s’en passer peut-être. Car ces dits « migrants », qui ne le sont que depuis quelques mois, ne cessent d’être surmédiatisés en tant que pauvres errants, ne cessent d’être exposés aux yeux de tous comme autant de vies nues.

L’opération d’hier n’en finit plus d’alourdir ces images et d’accabler les personnes : sous tente, à portée de la violence la plus bestiale, ces êtres humains se trouvent encore et toujours surexposés à leur propre effacement. Cette manière de « rendre visible » une misère en la faisant coller à la peau de « ces gens-là » prolonge la casse humaine de femmes, d’hommes, d’enfants qui s’avèrent pourtant les rescapés d’une traversée terrible, des rêveurs colossaux inimaginables, des bâtisseurs jusqu’alors inarrêtables.

Cette action « coup de poing » renforce le mensonge à l’endroit d’une humanité prétendument dénuée de tout, qu’il faudrait « prendre en charge » comme on le dit du fardeau, qui exigerait un « devoir d’humanité » comme si cela pouvait nous en coûter. Hier, des personnes extraordinaires ont été placées une nouvelle fois nues sous les yeux de la République, visiblement en position d’humiliés, manifestement dépendantes, par la plainte, de pouvoirs publics qui en nient ouvertement l’humanité.

Peut-être l’immobilité de la République, hier sur place, témoigne-t-elle d’une sidération devant un tel théâtre. Elle n’est évidemment pas « en marche », comme le scandent celles et ceux qui, commanditant une telle violence, en piétinent les principes les plus élémentaires et devraient sur-le-champ être jugés et lourdement condamnés pour violence en bande organisée. Elle n’est cependant pas davantage « debout », pauvres tentes en main, migrants à ses pieds, hurlant à l’État qu’il faut faire quelque chose comme si, dans le fond, l’hospitalité pouvait s’administrer.

La République est absente d’une telle scène où ce qui se joue est parfaitement étranger à ses desseins. Hier soir, comme ce matin, comme tous les jours, elle se trouve rayonnante dans les gestes de celles et ceux qui, sur mer comme sur terre, font l’hospitalité, reconnaissant l’humanité majuscule de ces personnes qui, cherchant refuge parmi nous, bâtissent plus que de raison. La République est cette communauté œuvrante, en pleine possession de ses responsabilités extraordinaires, au travail d’inventer les mondes qui viennent, s’obstinant à construire les lieux, les relations, les langues, les géographies et les histoires mêlées d’un XXIe siècle qui connaît, et connaîtra bien plus encore, des mouvements migratoires sans précédent.

La République est ce mouvement pionnier, comme il l’a toujours été, qui se lève au-devant des plus grands défis politiques de notre temps et qui, ce faisant, doit entraîner les autorités dans son sillage pour que les outils, les moyens, les soutiens lui soient apportés. C’est cette République qu’il nous faudrait savoir rendre manifeste, non au sol sous la menace, mais au-devant, déclassant cette politique de violence définitivement sans avenir. Ce sont les actes bâtisseurs qu’il nous faudrait savoir dresser en haut-lieu, dont il nous faudrait savoir exposer la beauté et la portée à la vue de toutes et tous, désignant ainsi des chemins possibles à ce qui, ce matin, se trouve encore un peu davantage dans l’impasse.

Sébastien Thiéry

POLITISTE ET ÉCRIVAIN, COORDINATEUR DES ACTIONS DU PEROU (PÔLE D’EXPLORATION DES RESSOURCES URBAINES)

Asile : la France revoit sa position sur l’Afghanistan

Asile : la France revoit sa position sur l’Afghanistan

Dans deux décisions, la Cour nationale du droit d’asile considère que la violence régnant à Kaboul ne justifie pas d’octroyer une protection internationale.

Par Julia Pascual Publié hier à 18h33, mis à jour hier à 19h10, LE MONDE

Cela prend la forme feutrée et jargonneuse des décisions de justice administrative, mais cela n’en reste pas moins un événement dans le domaine de l’asile : vendredi 20 novembre, la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) a rendu publiques deux décisions datant du 19 novembre et mettant fin à la jurisprudence dite « Kaboul », en vigueur depuis 2018.

Celle-ci permettait jusque-là à la CNDA d’accorder une protection quasi systématique aux demandeurs d’asile afghans. Même si ces derniers n’étaient pas personnellement persécutés dans leur pays, elle considérait qu’une menace grave pesait sur eux en raison de la violence aveugle régnant à Kaboul, ville par laquelle doit passer un demandeur d’asile débouté et renvoyé dans son pays.

En se penchant sur le cas de deux Afghans, la CNDA s’est réunie en grande formation et a réévalué sa position. Elle a rejeté les recours des deux demandeurs afghans et considère désormais que « la violence aveugle prévalant actuellement dans la ville de Kaboul n’est pas telle qu’il existe des motifs sérieux et avérés de croire que chaque civil qui y retourne court, du seul fait de sa présence dans cette ville, un risque réel de menace grave contre sa vie ou sa personne ».

« Effet majeur »

Pour Gérard Sadik, responsable de l’asile à La Cimade, « la jurisprudence Kaboul a sauté ». « L’effet de cette décision sera majeur, poursuit-il. Un certain nombre de personnes victimes de la guerre civile vont se retrouver sans protection. »

Pour rappel, les Afghans représentent 2,7 millions de réfugiés dans le monde. La majorité a fui vers le Pakistan voisin. Au sein de l’Union européenne (UE), ils sont les deuxièmes demandeurs d’asile, derrière les Syriens, avec environ 61 000 requêtes enregistrées en 2019. En France, les Afghans sont actuellement les premiers demandeurs d’asile.

Le gouvernement ne fait pas mystère de son souhait de combattre les disparités au sein de l’UE sur les taux d’acceptation des demandes d’asile

Même si leur nombre baisse en 2020, compte tenu des effets de la crise sanitaire, comme l’arrêt des transports et la fermeture des frontières, ils ont déposé jusque-là 7 000 demandes cette année. La plupart de ces ressortissants ont déjà demandé l’asile dans un autre pays de l’UE, le plus souvent en Allemagne, en Autriche ou en Suède, où ils ont été déboutés.

« La décision de la CNDA permet d’envoyer un message, selon M. Sadik. C’est de dire que ce n’est pas la peine de venir en France. » Le gouvernement ne fait pas mystère de son souhait de combattre les disparités au sein de l’UE sur les taux d’acceptation des demandes d’asile, convaincu que cela constitue concernant la France un facteur d’attractivité.

« Des données très quantitatives et datées »

L’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), qui statue en première instance sur les demandes d’asile, a, depuis plusieurs années, réduit le taux de protection accordé aux Afghans, passé de plus de 80 %, en 2015, à moins de 60 %, en 2019. Mais, en application de la jurisprudence Kaboul, notamment, la CNDA avait annulé 75 % des décisions de rejet de l’Ofpra.

Pour réévaluer le niveau de violence à Kaboul, la CNDA s’est fondée sur un ensemble de données. Elle dit notamment qu’en dépit des attentats perpétrés dans la zone, « il est manifeste que les civils ne constituent pas les principales cibles des groupes insurgés à Kaboul ». Elle cite le nombre de 1 563 victimes civiles en 2019, dont 261 tuées et 1 302 blessées, « soit une diminution de 16 % par rapport à l’année 2018 ». Pour le premier semestre 2020, le nombre de victime civiles dans la province de Kaboul a été de 338 morts et blessés. Elle estime enfin que « l’impact de ces attentats n’est pas de nature à contraindre les civils à quitter leurs foyers et la ville de Kaboul. Au contraire, la ville s’avère être un refuge pour les civils qui fuient les violences dans les autres provinces ».

« Ces décisions ont vocation à permettre au juge de l’asile de suivre une méthodologie quand il évalue la violence dans un pays, quel qu’il soit, en fonction des données les plus actuelles », précise la vice-présidente de la Cour, Isabelle Dely. Une source interne à la CNDA tient toutefois à relativiser la portée de ces décisions : « Elles se fondent sur des données très quantitatives et datées. Or, on peut craindre qu’avec le retrait des Américains et les talibans aux portes du pouvoir, la violence redouble. Les décisions à l’avenir seront fonction de l’actualité. » Pour cette même source, les décisions de la cour « ménagent la chèvre et le chou ». « Elles satisfont ceux qui voulaient un durcissement sur l’Afghanistan, mais n’ont pas la portée d’une jurisprudence », résume-t-elle.

Julia Pascual

 

Communiqué de Presse 10-11-2020 Observatoire des expulsions de lieux de vie informels – Les chiffres 2019-2020

Communiqué de Presse,

Paris, le 10 novembre 2020,

448 personnes sont expulsées de lieux de vie informels tous les jours depuis le début de la crise sanitaire. Il est urgent de trouver des solutions dignes !

En France, aujourd’hui, des milliers de personnes sont contraintes de vivre dans des habitats de fortune : des bidonvilles, des squats, des tentes…. Chaque année, de nombreuses expulsions viennent les précariser davantage.
Dans son nouveau rapport annuel, l’observatoire inter-associatif des expulsions collectives de lieux de vie informels a recensé 1079 expulsions du 1er novembre 2019 au 31 octobre 2020, en France métropolitaine. Et le contexte de la crise sanitaire n’a pas enrayé ces pratiques !

Depuis le 17 mars, dans ce contexte et malgré la prolongation de la trêve hivernale, 699 expulsions ont eu lieu, renforçant des conditions de vie indignes. Ce sont, en moyenne, 448 hommes, femmes et enfants qui sont expulsés, chaque jour et de manière répétée pour un certain nombre de ces personnes. Pour 84% des expulsions, la majorité des personnes n’a reçu aucune proposition de relogement, ni même de mise à l’abri ou d’hébergement, entrainant un retour à la rue, de l’errance, une rupture des suivis médicaux et sociaux et, souvent, la réinstallation dans d’autres bidonvilles ou squats. De surcroît, ces retours à l’errance en temps de pandémie viennent accroître le risque sanitaire.

Pendant cette période de crise sanitaire, 86% des expulsions ont été recensées dans le Calaisis (Calais et Marck) et la ville de Grande-Synthe, territoires dans lesquels les pouvoirs publics ne s’efforcent même plus de justifier ces pratiques. Les autres expulsions ont concerné 97 lieux, habités en moyenne par 93 personnes, pour la plupart des familles roms ou perçues comme telle, et font quant à elles le plus souvent suite à des procédures juridiques.

Certaines personnes connaissent ainsi plusieurs expulsions par an, par mois, voire par semaine.

Pareil constat, notamment en temps de crise sanitaire mondiale, pousse les associations de l’Observatoire à demander de nouveau que des solutions de logement dignes et pérennes soient proposées à chaque habitant, quel que soit son origine, sa situation administrative, ses projets et ses besoins. Il est vital que les pouvoirs publics
se saisissent de cette question, pour enrayer l’une des manifestations les plus dures de la crise du logement.

À propos de l’observatoire inter-associatif des expulsions collectives :
Ce collectif recense depuis 2 ans les expulsions de lieux de vie informels en France métropolitaine. Il est composé de plusieurs associations : la Fondation Abbé Pierre, Médecins du Monde, la Ligue des Droits de l’Homme, le Collectif National Droits de l’Homme Romeurope, la Plateforme des Soutiens aux migrant.e.s, Human Rights Observers, la FNASAT et l’Association Nationale des Gens du Voyage Citoyens.

Lien vers le site de l’Observatoire

Pour trouver la Note d’analyse complète

Pour trouver une synthèse des chiffres principaux de l’Observatoire

Communiqué de presse interassociatif – 17-09-2020 « Pour faire disparaître les migrant·es… Il suffit de les affamer »

Pour faire disparaître les migrant·es… Il suffit de les affamer

«  Il est interdit toute distribution gratuite de boissons et denrées alimentaires dans les rues listées ci-dessous [du centre-ville de Calais] pour mettre fin aux troubles à l’ordre public et limiter les risques sanitaires liés à des rassemblements non déclarés  », a décidé le préfet du Pas-de-Calais par un arrêté longuement motivé publié le 10 septembre [1].

Pour favoriser une meilleure compréhension de cet arrêté, nos associations en ont réalisé une réécriture, débarrassée des faux-semblants du langage bureaucratique.

CABINET DU PRÉFET

DIRECTION DES SÉCURITÉS – BUREAU DE LA RÉGLEMENTATION DE SÉCURITÉ

Considérant que l’Europe et ses États membres mènent une politique visant à maintenir à distance respectable de leurs frontières les personnes qui tentent de fuir les guerres, persécutions et autres calamités provoquées par les élites politiques, économiques et financières ;

Considérant que la présence persistante dans le centre ville de Calais de personnes que leur aspect désigne comme étrangères et totalement démunies met en évidence l’inhumanité de cette politique et constitue en conséquence une nuisance insupportable ;

Considérant que la présence de ces exilé·es à proximité de la frontière franco-britannique accroît d’autant cette nuisance que, selon des sources bien informées, confronté aux pressions du Royaume-Uni en faveur d’un accord visant à renvoyer tous les migrant-es en provenance de France, le ministère de l’intérieur fait valoir que « si on accepte ça, on deviendra la poubelle des Anglais » [2] ;

Considérant que les actions déterminées menées jusqu’à ce jour pour soustraire ces personnes aux regards de la population et les dissuader se rassembler sur le territoire de la commune et, si possible, du département, voire du territoire national, n’ont pas encore parfaitement atteint leur but ;

Considérant notamment que si les destructions quotidiennes de campements, tentes et cabanes de même que les opérations policières de harcèlement et de dispersion ont largement contribué à réduire significativement leur visibilité, nombre d’entre elles s’obstinent pourtant à apparaître à la vue de tou·tes et ce, à toutes heures du jour ;

Considérant que doit en conséquence être empêchée toute réunion de personnes paraissant étrangères et démunies ainsi que toute action favorisant ces réunions, notamment les points de fixation créés pour assurer la satisfaction de leurs besoins élémentaires ;

Considérant que des associations subversives persévèrent à distribuer quotidiennement la nourriture dont ces personnes manquent et que, révélant les carences de la commune et de l’État, elles discréditent ainsi leur action ;

Considérant que par une ordonnance du 22 mars 2017, le tribunal administratif de Lille avait certes sanctionné les décisions précédemment prises par la maire de Calais visant à interdire ces distributions en violation de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme ;

Mais considérant qu’après concertation entre la maire de Calais et le ministre de l’intérieur, il est apparu nécessaire, pour assurer l’éradication définitive des points de fixation, de passer outre cette décision de justice et, la police étant étatisée sur la commune de Calais, que soit pris un arrêté, préfectoral cette fois, réitérant les décisions interdisant la distribution de nourriture aux personnes étrangères qui en ont besoin ;

Considérant que la pandémie de Covid 19 constitue dès lors l’occasion inespérée de fonder un tel arrêté sur les risques de propagation du virus, peu important que ces risques ne puissent être majorés par la réunion de personnes déjà en situation de proximité permanente et au demeurant parfaitement informées des mesures de distanciation à prendre ;

Considérant en conséquence que cet arrêté doit être pris et ainsi motivé, quand bien même cette motivation apparaîtra pour ce qu’elle est : un prétexte ;

Arrête

Article 1er : Il est interdit aux personnes étrangères exilées et migrantes de se nourrir et, par voie de conséquence, à toute personne ou association de leur procurer de la nourriture ;

Dans le prolongement de cet exercice de réécriture, nos associations appellent chacun·e à œuvrer pour que, sans délais, soient mises en œuvre des politiques tournant définitivement le dos à ces dérives nauséabondes et fondées sur le principe de la liberté de circulation et d’installation.

Le 17 septembre 2020

Organisations signataires :

  • CCFD Terre solidaire
  • DÉLINQUANTS SOLIDAIRES
  • SALAM Nord / Pas de Calais
  • GISTI
  • SOLIDARITY BORDER
  • HUMAN RIGHTS OBSERVERS
  • SYNDICAT DE LA MAGISTRATURE
  • LDH Dunkerque
  • TERRE D’ERRANCE
  • MÉDECINS DU MONDE
  • UTOPIA 56
  • MIGRACTION 59
  • PROJECT PLAY

[1Ouest-France, avec AFP. Publié le 11/09/2020 à 00h43 ; voir l’arrêté en pièce jointe ;

[2Le Monde, « Le Brexit qui vient pèse sur la fragile collaboration franco-britannique sur les migrants » par Cécile Ducourtieux et Julia Pascual ; Publié le 11 septembre 2020 à 14h45

Communiqué de presse-11.09.2020 : CAFI – Il est urgent que la distribution alimentaire soit à nouveau permise

CALAIS : IL EST URGENT QUE LA DISTRIBUTION ALIMENTAIRE PAR LES ASSOCIATIONS SOIT À NOUVEAU PERMISE

Publié le 11.09.2020.

« Il est urgent que les autorités françaises reviennent sur leur décision d’interdire la distribution de nourriture par les associations humanitaires à Calais », déclarent six associations nationales humanitaires et de droits des personnes migrantes (Amnesty International France, la Cimade, Médecins sans Frontières, Médecins du Monde, Le Secours Catholique – Caritas France et la Fédération des acteurs de la solidarité) alors que le ministère de l’Intérieur a interdit à partir de ce jour toute distribution gratuite de boissons et denrées alimentaires.

« J’avais faim et vous m’avez donné à manger ». En interdisant l’action humanitaire des citoyens, c’est la fraternité et la solidarité, fondement et valeur essentiels de notre société qui sont foulés aux pieds. C’est intolérable. Le Président de la République doit intervenir », Véronique Fayet, présidente du Secours Catholique- Caritas France

« Dans le contexte actuel de crise sanitaire, les personnes et associations qui viennent en aide aux exilés ont un rôle essentiel. La décision du Ministre de l’Intérieur est une nouvelle démonstration du harcèlement dont font l’objet les défenseurs des droits des migrants dans la région. L’État doit reconnaître et soutenir leur rôle plutôt que d’entraver leur action » – Cécile Coudriou, présidente d’Amnesty International France.

« Les personnes sont quotidiennement expulsées de leurs lieux de vie, démunies de leurs effets personnels, dispersées et on veut les rendre invisibles. La politique menée les contraint à l’errance, aggrave leur précarité et les expose à tous les dangers. Avec cet arrêté, croit-on apporter une réponse humaine à la situation indigne de ces personnes ? » – Henry Masson, Président de La Cimade

« Nous refusons d’opposer les missions remplies par les associations mandatées par l’État et celles qui se mobilisent par d’autres moyens : toutes ces actions sont essentielles et remplissent des fonctions complémentaires afin de garantir le respect des droits fondamentaux des personnes présentes sur le littoral nord » – Florent Gueguen, directeur général de la Fédération des acteurs de la solidarité

« C’est un arrêté liberticide qui intervient dans un contexte de harcèlement quotidien, d’exclusion et de politique de non-accueil. Le respect de la dignité humaine, manger, boire, se laver est essentiel à la santé. S’en prendre aux droits d’hommes, femmes, enfants épuisés et en grand besoin de soin est indigne de notre république  » – Dr. Philippe de Botton, président de Médecins du Monde France

« Les conditions de vie déplorables dans lesquelles sont maintenus les exilés de Calais ont des conséquences graves sur leur santé physique et psychique. La priorité doit être de porter assistance à ces personnes vulnérables et de leur garantir l’accès aux soins dont elles ont besoin » – Mego Terzian, président de Médecins Sans Frontières France

Contact presse

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Communiqué de presse – 11.09.2020 : Réaction des associations face à l’arrêté préfectoral d’interdiction des distributions

Réaction des associations mobilisées auprès des personnes exilées à Calais suite à l’arrêté interdisant les distributions alimentaires en centre-ville.

Expulser les campements, entraver la fraternié, affamer les exilé.e.s : les autorités publient un nouvel arrêté de la honte interdisant les distributions alimentaires aux personnes exilées

Calais, le 11 septembre 2020

Le Préfet du Pas-de-Calais publie ce jour un « arrêté prefectoral portant interdiction de distribution de denrées en certains lieux du centre ville de Calais en prévention de risques sanitaires et de risques liés à la salubrité ».

Cet arrêté est honteux. En accusant les distributions alimentaires, et par là-même les personnes exilées et les associations, de présenter des risques sanitaires et des risques liés à la salubrité, le Préfet manipule la réalité. Faut-il encore une fois dire que ce ne sont pas les distributions alimentaires qui créent des risques sanitaires et des risques liés à la salubrité mais que c’est l’absence de prise en charge dignes des personnes exilées présentes sur le littoral par les autorités qui nous poussent à organiser ces distributions ? Faut-il encore une fois dire que ces risques sont provoqués par l’État, qui a organisé tout l’été des évacuations forcées de campements et la pose de grillages sur ceux-ci, suite auxquelles les personnes expulsées, hagardes, cherchaient désespérément un nouvel endroit pour s’installer et se sont retrouvées en centre-ville ?

Cet arrêté est honteux. Il contrevient au principe de fraternité, pourtant à valeur constitutionnelle, en entravant les actions de citoyens et de citoyennes guidés par la volonté d’apporter leur aide et de subvenir aux besoins des personnes exilées présentes à Calais. Ainsi, cet arrêté prévoit que les personnes et associations qui s’impliqueraient dans ces distributions alimentaires soient poursuivies. C’est sans attendre, et dès ce matin, que des bénévoles de l’association Salam ont écopé de procès verbaux et d’amendes pour avoir proposé un petit déjeuner aux personnes exilées qui survivent actuellement dans le centre-ville de Calais, pour avoir aidé des personnes qui avaient faim.

Cet arrêté est honteux. Il va avoir pour conséquence de compliquer l’accès à un repas pour des personnes en errance en centre-ville, et qui ne bénéficient que des distributions alimentaires des associations indépendantes pour assouvir leur faim. En parallèle, l’action des autorités n’est pas suffisante : encore hier, en marge de la distribution alimentaire organisée par L’État en périphérie de Calais, plusieurs dizaines de personnes n’ont pu obtenir de panier repas, parmi lesquelles des femmes et des enfants. Chaque jour, nos associations rencontrent des personnes exilées qui n’ont accès qu’à un repas par jour ou aucun et nous confient avoir faim.

Cet arrêté met en danger la vie de personnes exilées. Nous demandons le retrait immédiat de celui-ci. Les associations indépendantes, citoyens solidaires et personnes exilées appellent les autorités à prendre réellement en considération nos propositions afin d’organiser un accueil digne et respectueux sur le littoral. Dans l’attente de celui-ci, nous ne dérogerons pas aux principes d’humanité les plus fondamentaux et continueront de soutenir les personnes dans le besoin.

Associations signataires :

Amnesty International – Région Nord Pas de Calais / Somme L’Auberge des Migrants

La Cabane Juridique Collective Aid

Help Refugees Refugee Rights Europe

Secours Catholique – délégation du Pas-de-Calais Salam – Nord Pas de Calais

Terre d’Errance Utopia 56

Citoyennes et citoyens calaisien.n.e.s signataires :

Mehdi Dimpre Valérie Lefebvre

Contacts presse :

Juliette Delaplace (chargée de mission, personnes exilées de passage sur le littoral Nord, Secours Catholique Français) : + 33 6 30 06 75 99

François-Marie Guennoc (Vice-président, l’Auberge des migrants) : + 33 6 08 49 33 45

Hannah Dunkley (membre du Calais Food Collective / l’Auberge des Migrants) : +33 7 67 50 01 58

Pierre Roques (coordinateur terrain, Utopia 56) : +33 6 43 98 17 58

Le Monde-11.09.2020// Calais : vague d’indignation après l’interdiction de distribuer des repas aux migrants

Calais : vague d’indignation après l’interdiction de distribuer des repas aux migrants

https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/09/11/a-calais-des-associations-scandalisees-par-l-interdiction-de-distribuer-des-repas-aux-migrants_6051809_3224.html

La préfecture du Pas-de-Calais a interdit la distribution aux associations non mandatées par l’Etat en raison, notamment, de « troubles à l’ordre public » et non-respect des gestes barrière.

Le Monde avec AFP – 11.09.2020

Des migrants, le 3 avril à Calais.

Les défenseurs des migrants se sont indignés, vendredi 11 septembre, de l’interdiction faite aux associations non mandatées par l’Etat de distribuer des repas aux exilés à Calais, une décision « intolérable » prise par la préfecture locale sous « prétexte » de la situation sanitaire.

« Il y a un prétexte sanitaire mais aux distributions de La Vie active [l’association mandatée par l’Etat], c’est pareil, les gens sont les uns sur les autres », a réagi auprès de l’Agence France-Presse (AFP) François Guennoc, vice-président de l’Auberge des migrants, une des associations visées par la décision de la préfecture du Pas-de-Calais.

L’organisation assure distribuer chaque jour entre 200 et 300 repas à des migrants en centre-ville et plusieurs centaines d’autres cinq jours sur sept dans divers points de la ville. « Si l’Etat veut entasser les gens autour de l’hôpital », site de distribution de La Vie active, « où il y a déjà 700 personnes, il prend ses responsabilités, mais on va arriver à une situation pire que précédemment », a-t-il estimé.

La préfecture a interdit jusqu’à la fin de septembre « toute distribution gratuite de boissons et denrées alimentaires [dans une vingtaine de rues, quais, places du centre-ville] pour mettre fin aux troubles à l’ordre public et limiter les risques sanitaires liés à des rassemblements non déclarés ».

Cette décision, entrée en vigueur dès vendredi, a été prise au lendemain d’une entrevue à Beauvau entre le ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, et la maire de Calais Natacha Bouchart (LR).

« Erreur humanitaire »

Jean-Claude Lenoir, président de l’association Salam, elle aussi visée, a dénoncé « une décision inhumaine, une erreur humanitaire et une maladresse politique », pointant « une surenchère électoraliste par rapport au Rassemblement national ».

Dans la mesure où l’Etat a mandaté l’association La Vie active, pour fournir « 4 distributions quotidiennes de repas », que l’Etat met à disposition des migrants 38 robinets d’eau cinq jours sur sept, dont « 22 accessibles sept jours sur sept » et que de l’eau est distribuée pendant les repas, la préfecture considère assurer « des prestations humanitaires suffisantes au regard des besoins de cette population, notamment alimentaires ».

« Il est urgent que les autorités françaises reviennent sur leur décision », ont réagi dans un communiqué commun six ONG et associations engagées dans la défense des exilés, dont Amnesty international, Médecins du monde ou Médecins sans frontière.

« En interdisant l’action humanitaire des citoyens, c’est la fraternité et la solidarité (…) qui sont foulées aux pieds. C’est intolérable », a par exemple fustigé Véronique Fayet, présidente du Secours catholique-Caritas France. Pour Amnesty International, qui estime à 1 500 le nombre d’exilés présents à Calais et ses environs, la décision « est une nouvelle démonstration du harcèlement dont font l’objet les défenseurs des droits des migrants dans la région ».

A La Vie active, on indique que l’association distribue au total de 1 000 à 1 200 petits-déjeuners et autant de déjeuners chaque jour à Calais, sur deux lieux différents. L’association parvient à toucher « la majorité » des migrants présents.

Le Monde avec AFP

La FASTI et les ASTI lancent une campagne pour demander l’abrogation du CESEDA

 » Ensemble, abrogeons le CESEDA ! « 

 » Vous trouvez cela utopique ? Nous aussi, mais nous pensons que l’utopie n’est pas un gros mot : c’est une vision de la société que l’on porte et qui permet de développer nos idées et de fixer un cap à nos actions. La crise du coronavirus révèle au grand jour les inégalités sociales, économiques, administratives qui touchent certaines populations, notamment les personnes étrangères, et qui constituent le terreau du « modèle » économique capitaliste dans lequel nous vivons. Cette crise révèle également une volonté collective de relever le niveau des luttes pour que l’égalité entre toutes et tous soit enfin la priorité et l’objectif commun. En témoigne les nombreuses initiatives pour la régularisation inconditionnelle de toutes les personnes sans-papier.

Depuis quelques temps, la FASTI et les ASTI travaillent en interne à la mise en œuvre d’une campagne pour l’abrogation du CESEDA. Celle-ci s’inscrit dans le cadre de ses revendications pour la liberté de circulation et d’installation en lien avec celle pour l’égalité des droits entre toutes et tous. Elle en est, en quelque sorte, une première concrétisation. Cette campagne est née du besoin exprimé par les militant-e-s du Mouvement de « prendre du recul » avec une vision qui se situe sur le plus long terme et de ne plus être constamment sur la défensive face aux restrictions juridiques et politiques toujours plus sévères. Elle vient en complément de nos luttes concrètes de court/moyen terme qui sont toujours essentielles.

La crise sanitaire actuelle rend encore plus urgente la nécessité de repenser notre modèle de société et nous souhaitons partager aujourd’hui avec vous les réflexions issues de cette campagne. Nous vous invitons à visiter cette page de notre site dans laquelle se trouve l’argumentaire de campagne et plusieurs éléments visuels de sensibilisation.  »

La campagne à trouver ici  : http://www.fasti.org/index.php/dossiers