Voix du Nord // Angres, en bordure de l’A26, des migrant.e.s survivent de façon extrêmement précaire

Les migrants ont installé des bâches pour se protéger de la pluie.

Les migrants ont installé des bâches pour se protéger de la pluie.

Elles sont treize associations à signer une lettre ouverte adressée au préfet du Pas-Calais Fabien Sudry pour «  alerter sur la situation inhumaine que vivent les migrants à Angres  ». Après le départ des derniers migrants vietnamiens fin juillet, une petite dizaine d’hommes, pour la plupart d’origine soudanaise ou de pays limitrophes, a rejoint les abords de l’autoroute A26 fin août.

Ils sont aujourd’hui entre cinquante et soixante, majoritairement de jeunes adultes âgés entre 20 et 35 ans, à vivre dans des conditions d’extrême précarité. Parmi eux, on compte également 15 à 20 % de mineurs. «  Ils sont à même le sol et ont récemment récupéré des bâches pour se protéger de la pluie  », décrit Cellia Raiss, de l’association Symbioz Actions.

Deux infirmières se relaient pour gérer les problématiques de santé, qui ne devraient pas aller en s’arrangeant avec l’arrivée de l’hiver et du froid. «  Aujourd’hui, nous voulons interpeller les autorités pour dénoncer la situation. (…) Nous voulons rappeler l’État à son obligation d’humanité.  »

Les associations réclament l’installation d’un abri durable à proximité de l’aire d’autoroute, de douches, de sanitaires et d’un accès à l’eau potable.

L’express// Le maire de GS lance un appel à l’aide

Par LEXPRESS.fr avec AFP , publié le 01/10/2018 à 18:55

Damien Carême a demandé dans une lettre à Emmanuel Macron de se rendre sur place. Il décrit une situation “intolérable”.

Il tire la sonnette d’alarme. Le maire de Grande-Synthe (Nord), où vivent environ un millier de migrants dans des sous-bois, dénonce dans une lettre au président de la République la “politique cynique” du gouvernement et invite Emmanuel Macron à venir sur place.

Depuis trois semaines, plus de 1000 personnes, selon les chiffres de la mairie, vivent dans le secteur du Puythouck, un ensemble de lacs et de petits bois, près de l’autoroute A16 qui mène au port de Calais, où embarquent les ferrys pour la Grande-Bretagne. “Cette situation devient intolérable alors que le gouvernement refuse toute solution locale de premier accueil, condamnant ces exilés à une déambulation urbaine aux effets désastreux”, écrit le maire Damien Carême dans une lettre datée du 28 septembre et transmise lundi à la presse. “Faute de penser collectivement des solutions pragmatiques, vous nous condamnez à des camps et des jungles ou encore vous condamnez ces êtres humains à l’errance”, poursuit-il, regrettant l’absence de “réponse pérenne”.

Une “politique cynique”

L’édile écologiste, désigné numéro 3 de la liste EELV aux élections européennes, dénonce une “politique cynique” du gouvernement qui peut “foutre (sa) ville en l’air” et invite Emmanuel Macron à venir voir sur place ce que vivent les habitants qui “se sentent, à juste titre, abandonnés par l’État”. Cette politique provoquerait selon l’élu “quelques montées d’intolérance que nous n’avions jamais connues jusqu’alors”.

“Monsieur le Président, vous nous devez aide et assistance alors que notre commune est en danger”, affirme Damien Carême, qui s’était dit en septembre prêt à rouvrir le camp de la Linière, détruit par un incendie en 2017 et qui a accueilli jusqu’à 1500 personnes.

Évacuation vendredi

Une nouvelle opération d’évacuation du campement avait eu lieu vendredi. Les associations, qui évaluent les migrants à 1300, partagent le constat d’une constante augmentation de leur nombre depuis le 6 septembre, date d’une précédente opération d’évacuation, mais font aussi régulièrement état de “retours”.

La préfecture, qui estime à “entre 800 et 1000” le nombre de migrants dans le secteur, affirme que cette augmentation est due “essentiellement à de nouvelles arrivées” et que “l’opération du 6 septembre a porté ses fruits puisque les gens sont restés en centre d’accueil”. Il s’agit très majoritairement de Kurdes irakiens.

Manifeste pour l’accueil des migrant.e.s

Pétition

Manifeste pour l’accueil des migrants

Le Gisti soutient cette pétition pour l’accueil des migrants, lancée par 150 personnalités dont Vanina Rochiccioli, présidente du Gisti, dans les journaux Politis, Mediapart et Regards.

Signez et faites signer le « Manifeste pour l’accueil des migrants ».


Partout en Europe, l’extrême droite progresse. La passion de l’égalité est supplantée par l’obsession de l’identité. La peur de ne plus être chez soi l’emporte sur la possibilité de vivre ensemble. L’ordre et l’autorité écrasent la responsabilité et le partage. Le chacun pour soi prime sur l’esprit public.

Le temps des boucs émissaires est de retour. Oubliées au point d’être invisibles, la frénésie de la financiarisation, la ronde incessante des marchandises, la spirale des inégalités, des discriminations et de la précarité. En dépit des chiffres réels, la cause de nos malheurs serait, nous affirme-t-on, dans la « pression migratoire ». De là à dire que, pour éradiquer le mal-être, il suffit de tarir les flux migratoires, le chemin n’est pas long et beaucoup trop s’y engagent.

Nous ne l’acceptons pas. Les racines des maux contemporains ne sont pas dans le déplacement des êtres humains, mais dans le règne illimité de la concurrence et de la gouvernance, dans le primat de la finance et dans la surdité des technocraties. Ce n’est pas la main-d’œuvre immigrée qui pèse sur la masse salariale, mais la règle de plus en plus universelle de la compétitivité, de la rentabilité, de la précarité.

Il est illusoire de penser que l’on va pouvoir contenir et a fortiori interrompre les flux migratoires. À vouloir le faire, on finit toujours par être contraint au pire. La régulation devient contrôle policier accru, la frontière se fait mur. Or la clôture produit, inéluctablement, de la violence… et l’inflation de clandestins démunis et corvéables à merci. Dans la mondialisation telle qu’elle se fait, les capitaux et les marchandises se déplacent sans contrôle et sans contraintes ; les êtres humains ne le peuvent pas. Le libre mouvement des hommes n’est pas le credo du capital, ancien comme moderne.

Dans les décennies qui viennent, les migrations s’étendront, volontaires ou contraintes. Elles toucheront nos rivages, et notre propre pays, comme aujourd’hui, aura ses expatriés. Les réfugiés poussés par les guerres et les catastrophes climatiques seront plus nombreux. Que va-t-on faire ? Continuer de fermer les frontières et laisser les plus pauvres accueillir les très pauvres ? C’est indigne moralement et stupide rationnellement. Politique de l’autruche… Après nous le déluge ? Mais le déluge sera bien pour nous tous !

Il ne faut faire aucune concession à ces idées, que l’extrême droite a imposées, que la droite a trop souvent ralliées et qui tentent même une partie de la gauche. Nous, intellectuels, créateurs, militants associatifs, syndicalistes et citoyens avant tout, affirmons que nous ne courberons pas la tête. Nous ne composerons pas avec le fonds de commerce de l’extrême droite. La migration n’est un mal que dans les sociétés qui tournent le dos au partage. La liberté de circulation et l’égalité des droits sociaux pour les immigrés présents dans les pays d’accueil sont des droits fondamentaux de l’humanité.

Nous ne ferons pas à l’extrême droite le cadeau de laisser croire qu’elle pose de bonnes questions. Nous rejetons ses questions, en même temps que ses réponses.



Signez et faites signer la pétition

Téléchargez et diffusez les visuels de la campagne :

  • le texte du manifeste en pdf et en png • la liste des signataires en pdf et en png

Les 150 signataires

Christophe Aguiton, sociologue – Christophe Alévêque, humoriste et auteur – Pouria Amirshahi, directeur de Politis – Ariane Ascaride, comédienne – Jean-Christophe Attias, universitaire – Geneviève Azam, économiste – Bertrand Badie, politiste – Sébastien Bailleul,DG du CRID- Josiane Balasko, comédienne- Étienne Balibar, philosophe – Ludivine Bantigny, historienne – Pierre-Emmanuel Barré, auteur, humoriste – Lauren Bastide, journaliste, féministe – Christian Baudelot, sociologue – Edmond Baudoin, auteur, dessinateur de BD – Alex Beaupain, auteur, compositeur, interprète – François Bégaudeau, écrivain – Yassine Belattar, humoriste – Hourya Bentouhami, philosophe – Alain Bertho, anthropologue – Pascal Blanchard, historien – Romane Bohringer, comédienne – Benoît Borritz, chercheur militant – Alima Boumediene-Thiery, avocate – Rony Brauman, médecin, cofondateur de MSF – Michel Broué, mathématicien – Valérie Cabanes, juriste internationale – Hélène Cabioc’h, présidente de l’Ipam – Julia Cagé, économiste – Robin Campillo, réalisateur – Aymeric Caron, écrivain, journaliste – François Chaignaud, chorégraphe – Patrick Chamoiseau, écrivain – Paul Chemetov, architecte – Monique Chemillier-Gendreau, juriste – Mouhieddine Cherbib, Respect des libertés – Jean-Louis Cohen, historien – Christel Cournil, enseignante-chercheuse – Marie Cosnay, écrivaine – Annick Coupé, syndicaliste – Alexis Cukier, philosophe – Jocelyne Dakhlia, historienne – Jean-Michel Daquin,architecte – Françoise Davisse, réalisatrice – Philippe de Botton, président de Médecins du monde – Laurence De Cock, historienne, Fondation Copernic – Catherine de Wenden, politologue – Christine Delphy, féministe – Christophe Deltombe, président de la Cimade – Rokhaya Diallo, journaliste, écrivaine – Georges Didi-Huberman, philosophe – Bernard Dréano, président du Cedetim – Michel Dru, anesthésiste réanimateur – Françoise Dumont, présidente d’honneur de la LDH – Annie Ernaux, écrivaine – Éric Fassin, sociologue, anthropologue – Corentin Fila, comédien – Geneviève Fraisse, philosophe – Bernard Friot, économiste, philosophe – Isabelle Garo, philosophe – Amandine Gay, réalisatrice – Raphaël Glucksmann, essayiste – Robert Guédiguian, réalisateur – Nacira Guénif, sociologue, anthropologue – Janette Habel, politologue – Jean-Marie Harribey, économiste – Serge Hefez, psychanalyste – Cédric Herrou, militant associatif – Christophe Honoré, réalisateur – Eva Husson, réalisatrice – Thierry Illouz, auteur, avocat pénaliste – Pierre Jacquemain, rédacteur en chef de Regards – Geneviève Jacques, militante associative – Chantal Jaquet, philosophe – Juliette, chanteuse, parolière, compositrice – Gaël Kamilindi, pensionnaire de la Comédie-Française – Pierre Khalfa, syndicaliste, coprésident de la Fondation Copernic – Cloé Korman, écrivaine – Bernard Lahire, professeur de sociologie à l’ENS de Lyon – Nicole Lapierre, anthropologue et sociologue – Mathilde Larrère, historienne – Henri Leclerc, président d’honneur de la LDH – Raphaël Liogier, sociologue, philosophe – Isabelle Lorand, chirurgienne – Germain Louvet, danseur étoile de l’Opéra de Paris – Gilles Manceron, historien, LDH – Philippe Mangeot, enseignant – Patrice Maniglier, philosophe – Philippe Marlière, politologue – Roger Martelli, historien, directeur de la publication de Regards – Christiane Marty, ingénieure-chercheuse, Fondation Copernic – Corinne Masiero, comédienne – Gustave Massiah, altermondialiste – Nicolas Maury, comédien – Marion Mazauric, éditrice – Caroline Mecary, avocate – Philippe Meirieu, pédagogue – Phia Ménard, jongleuse, performeuse, metteur en scène – Céline Meresse, présidente du CICP – Guillaume Meurice, auteur, humoriste – Pierre Micheletti, médecin, écrivain – Jean-François Mignard, secrétaire général de la LDH – Véronique Nahoum-Grappe, anthropologue – Stanislas Nordey, directeur du Théâtre national de Strasbourg – Ludmila Pagliero, danseuse étoile à l’Opéra de Paris – Willy Pelletier, sociologue, Fondation Copernic – Nora Philippe, auteure, réalisatrice – Thomas Piketty, économiste – Edwy Plenel, journaliste, président et cofondateur de Mediapart – Emmanuel Poilane, président du CRID – Thomas Porcher, économiste – Didier Porte, humoriste – Mathieu Potte-Bonneville, philosophe – Olivier Py, auteur, metteur en scène et directeur du Festival d’Avignon – Bernard Ravenel, historien – Éric Reinhardt, écrivain – Prudence Riff, co-présidente du FASTI – Michèle Riot-Sarcey, historienne – Vanina Rochiccioli, présidente du Gisti – Marguerite Rollinde, politologue spécialiste du Maghreb – Alexandre Romanès, cirque Romanès – Délia Romanès, cirque Romanès – Paul Rondin, directeur délégué du Festival d’Avignon – Alain Ruscio, historien – Malik Salemkour, président de la LDH – Sarah Salesse, avocate – Christian Salmon, écrivain – Odile Schwertz-Favrat, ex-présidente de la Fasti – Denis Sieffert, président de la SAS Politis – Catherine Sinet, directrice de la rédaction de Siné Mensuel – Romain Slitine, enseignant à Sciences Po – Pierre Tartakowsky, président d’honneur de la LDH – Lilian Thuram, fondation Lilian Thuram-Éducation contre le racisme – Sylvie Tissot, sociologue – Michel Toesca, acteur, réalisateur – Marie Toussaint, militante associative, présidente de Notre affaire à tous – Assa Traoré, comité Adama – Enzo Traverso, historien – Catherine Tricot, architecte – Aurélie Trouvé, altermondialiste, agronome – Fabien Truong, sociologue – Michel Tubiana, président d’honneur de la LDH – Dominique Vidal-Sephiha, journaliste – Jean Vigreux, historien – Thierry Vila, écrivain – Arnaud Viviant, écrivain, critique littéraire – Sophie Wahnich, historienne – Jacques Weber, comédien – Serge Wolikow, historien

Organisations de soutien

Assemblée citoyenne des Originaires de Turquie, Auberge des migrants, Baam, CCFD-Terre solidaire 93, Cedetim, CICP, la Cimade, Coalition internationale des sans-papiers et migrants, Comité pour le respect des libertés et des droits de l’homme en Tunisie, Coordination 75 des sans-papiers, Coordination 92 des sans-papiers, Coordination 93 des sans-papiers, Droits ici et là-bas (DIEL), Fasti, Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives, Gisti, Initiatives pour un autre monde, Ligue des droits de l’homme, Roya citoyenne, Syndicat des avocats de France, Union juive française pour la paix (UJFP), Utopia 56

 

La Cimade // Situation explosive dans les centres de rétention

https://www.lacimade.org/situation-explosive-dans-les-centres-de-retention/

7 septembre 2018

La multiplication des violences et des tensions dans les centres de rétention administrative (CRA) est le résultat d’une politique d’enfermement des personnes migrantes. La responsabilité du gouvernement est engagée face aux conséquences gravissimes de ces choix.

Premier pays d’Europe en nombre d’enfermements de personnes migrantes pour tenter de les expulser, la France mène une politique de plus en plus répressive qui met gravement en danger les personnes qui subissent cette privation de liberté. Constatant des faits extrêmement graves, La Cimade demande au gouvernement de prendre des mesures fortes en urgence.

Être privé de liberté et menacé d’une expulsion constitue, en tant que tel, un traumatisme qui marque déjà chaque année 50 000 femmes, hommes ou enfants en France. Pourtant, depuis près d’un an, le gouvernement a résolument décidé d’utiliser ces lieux de privation de liberté de façon encore plus intensive.

Aujourd’hui, les centres de rétention administrative (CRA) craquent. D’abord parce qu’ils sont utilisés à pleine capacité ce qui les rend explosifs, en raison de la promiscuité et de l’addition des tensions. Ainsi, depuis le début de l’année 2018 et comparativement à 2017, le nombre de personnes enfermées a augmenté de 55 % à Rennes, 41 % à Toulouse, 20 % à Bordeaux ou encore de 30 % à Cayenne et en Guadeloupe.

La situation est aggravée par un manque de prise en compte sérieuse de la vulnérabilité des personnes, de leur éventuelle pathologie psychiatrique, ou de leurs antécédents. Ceci en amont de la décision préfectorale de « placement » en rétention, mais aussi tout au long des 45 jours de cette privation de liberté. Les unités médicales pallient comme elles peuvent cette carence, étant elles-mêmes soumises à une baisse tendancielle des effectifs, alors que les besoins médicaux explosent. La politique menée consiste à enfermer, et maintenir enfermé, en évitant coûte que coûte des libérations. Le nombre de personnes dont l’état est manifestement incompatible avec la rétention est en très forte augmentation.

Dans le même temps, les effectifs de police, déjà insuffisants, n’ont pas été renforcés en conséquence. Des syndicats de police indiquent que la sécurité de ces lieux est compromise. Certaines escortes vers les tribunaux où les personnes peuvent tenter de faire valoir leurs droits ne peuvent même plus être assurées. Des faits de violences policières sont rapportés, dans ce contexte qui peut en être une des causes.

La violence d’un univers carcéral

Les tensions quotidiennes générées par cet enfermement dans un univers très carcéral, produisent sur les personnes des réactions d’autodéfense, réveillent des traumatismes et des angoisses profondes. Ainsi, agressions, insultes, actes auto-agressifs, sont de plus en plus fréquents.

Ces gestes de désespoir, actes ultimes de résistance, ou signes de pathologies psychiatriques graves, conduisent à des automutilations à l’aide de lames de rasoirs ou d’objets acérés. Même lorsqu’ils sont répétés, ces gestes extrêmes ne font que rarement l’objet d’une prise en charge psychiatrique. D’autres personnes se mettent en grève de la faim, comme cet homme, dont la fille handicapée réside en France, qui a cessé de s’alimenter pendant 45 jours pour protester contre son expulsion. Un autre homme s’est cousu la bouche au mois d’août après avoir déclaré « Je suis en train de mourir de l’intérieur ».

En moins d’un an, deux personnes ont mis fin à leurs jours dans ce contexte. D’abord à Marseille en décembre 2017 après une série d’autres tentatives de suicide. Puis le vendredi 21 septembre à Toulouse où un jeune homme de 30 ans s’est pendu dans sa chambre. Les cas de décès auraient pu être plus nombreux tant les tentatives de suicide se sont multipliées. Des personnes ont été sauvées par leurs camarades de chambre, ou des policiers.

Au regard de cette situation, l’enfermement dont l’objectif est de réaliser des expulsions, dont nombre sont abusives ou illégales, et qui conduit à des drames, doit être fondamentalement remis en question.

D’autres manifestations inhabituelles reflètent le degré de violence atteint au sein des CRA. À Bordeaux, le 6 septembre, des personnes provoquent une émeute dans le CRA situé au sous-sol du commissariat de police. Des portes sont détruites ainsi que les sanitaires, des distributeurs, des téléphones ou du matériel informatique. À Rennes, une révolte similaire va jusqu’à des tentatives d’incendie.

Des conditions matérielles indignes

Par ailleurs, nombre de CRA sont marqués par des conditions matérielles indignes, en particulier des locaux extrêmement sales, faute de personnel suffisant pour assurer le nettoyage. Les déchets, la crasse incrustée dans les sols, des sanitaires très douteux forment aussi le quotidien des milliers de personnes enfermées.

L’absence de considération des plus vulnérables est également symptomatique de cette machine qui piétine leur dignité. Même les plus fragiles ne sont pas protégé·e·s. Des personnes victimes de la traite des êtres humains peuvent rencontrer de grandes difficultés à faire valoir leur droit à une protection. Le nombre d’enfants enfermés a explosé en 2017, et 2018 continue sur la même tendance, les nourrissons et leurs parents n’étant même pas épargnés. Ces derniers mois, la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH), qui a déjà condamné la France à 6 reprises par le passé, a dû ordonner en urgence, à un gouvernement sourd aux associations et aux autorités administratives indépendantes de remettre des familles en liberté.

Enfin, ces événements particulièrement graves sont alimentés ou provoqués par des violations des droits répétées, de plus en plus assumées par les pouvoirs publics. La Cimade les a déjà largement dénoncées et quantifiées.

Mais les dernières observations révèlent des pratiques qui vont toujours plus loin, comme ces personnes expulsées de Guadeloupe ou d’autres départements après 10 à 20 ans de résidence en France. Des mineur·e·s isolé·e·s, comme Nakachia, pourtant âgée de 14 ans, dont l’âge est remis en question par l’administration et qui sont enfermé·e·s alors que la loi le prohibe. Des personnes renvoyées vers des pays à risque, directement ou via des pays européens qui s’en chargent, en particulier vers l’Afghanistan malgré la situation sur place. Des personnes qui frôlent l’expulsion, et finissent, à force de lutter, par obtenir le statut de réfugié·e en rétention après être passées par des zones d’attente dans les aéroports. Des expulsions exécutées alors qu’un recours déposé l’interdisait avant la décision d’un juge. Des pères ou des mères sont enfermé·e·s en rétention, contraint·e·s d’abandonner temporairement leur enfant à une tierce personne pour leur éviter cette privation de liberté, avec le risque d’être définitivement séparé de leur enfant. Des personnes évacuées de campements, comme celui de Grande-Synthe, qui sont davantage enfermées dans le but de les éloigner de leur habitat précaire, que du territoire français.

Dans ce contexte, qui n’est pas sans rappeler celui de juin 2008, période marquée par le décès d’un homme au CRA de Vincennes et d’un incendie qui l’avait détruit, le passage à une durée maximale de rétention de 45 à 90 jours, entraînera sans aucun doute une détérioration de cette situation.

La Cimade demande au gouvernement, dont la responsabilité est engagée face à cette situation grave, de prendre des mesures en urgence et de mettre fin à cette politique délétère.

 

Condamné pour un tweet

https://www.amnesty.fr/refugies-et-migrants/actualites/un-militant-condamne-pour-un-tweet

FRANCE : UN DÉFENSEUR DES DROITS DES MIGRANTS CONDAMNÉ POUR UN TWEET

Publié le 25.09.2018.

Loan Torondel, un militant des droits des réfugiés, vient d’être déclaré coupable de diffamation pour avoir publié un tweet. La liberté d’expression et la défense des droits humains est en danger en France.

Cette affaire met en lumière le harcèlement dont souffrent les bénévoles venant en aide aux migrants et aux demandeurs d’asile qui se retrouvent sans-abri dans le nord de la France après le démantèlement en 2016 de la “jungle” de Calais.

Cette condamnation pour diffamation en raison de la publication de ce tweet établit un précédent dangereux pour quiconque filme ou photographie les méthodes disproportionnées qui sont employées par la police française à Calais et dans le reste du pays. Alors même qu’il est légal de photographier les interventions de police.

FAIRE PRESSION SUR LES MILITANTS

Le tweet a été publié en janvier 2018 par Loan Torondel, un défenseur des droits humains qui suivait alors la situation humanitaire des migrants à Calais dans le cadre de son travail pour l’association L’Auberge des Migrants.

Il faisait de manière ironique référence aux propos président de la République qui avait déclaré la veille : « Nous sommes la nation française », en faisant le parallèle entre la solidarité invoquée par celui-ci et les conditions inhumaines vécues par les migrants.

La photographie jointe au tweet montre des agents de police français se tenant au-dessus d’un homme qui semble être un migrant assis sur un sac de couchage. La légende suggère que les agents de police sont sur le point de prendre la couverture de cet homme, et ce, en plein hiver.

La condamnation en diffamation pour la simple publication d’un tweet peut avoir un effet paralysant et dissuader les bénévoles de faire état sur le terrain de potentiels comportements abusifs. De plus, cette décision laissera les migrants et les réfugiés dans une situation encore plus précaire.

Nous suivons de près et sommes au fait du harcèlement, par le biais du système judiciaire, à l’encontre des défenseurs des droits des migrants dans la région de Calais, et nous mobiliserons pour les dénoncer.

Nous continuerons de soutenir Loan Torondel qui a fait appel de la décision.

https://france3-regions.francetvinfo.fr/hauts-de-france/pas-calais/calais/calais-militant-reconnu-coupable-diffamation-apres-tweet-parodique-visant-crs-1547160.html

Calais : un militant reconnu coupable de diffamation après un tweet ironique visant des CRS

© Loan Torondel / Twitter
© Loan Torondel / Twitter

Loan Torondel va faire appel de la décision.

Par Quentin Vasseur 

Un militant des droits des réfugiés a été reconnu coupable de diffamation, ce mardi 25 septembre, par le parquet de Boulogne-sur-Mer qui avait été saisi à la suite de la publication d’un tweet tournant les CRS en dérision sur son compte. Il lui était notamment reproché de ne pas avoir flouté le visage des policiers photographiés à leur insu.

Le tweet de la discorde date du 1er janvier 2018. Le militant, alors membre de l’Auberge des Migrants, publie une photo de deux CRS debout devant un migrant assis sur un sac de couchage. Décrivant : “(Policier prenant la couverture d’un migrant)“, il leur invente un dialogue fictif : Mais il fait 2° ! / Peut-être, mais nous sommes la Nation française monsieur“.

Une capture du tweet originel, dans lequel les visages n'étaient pas floutés. / © Capture Twitter retouchée
Une capture du tweet originel, dans lequel les visages n’étaient pas floutés. / © Capture Twitter retouchée

Un pied de nez au discours d’Emmanuel Macron, qui la veille pendant ses vœux de fin d’année avait dit, pour surmonter les difficultés que rencontrait le peuple : “N’oubliez jamais, nous sommes la nation française“. Une phrase rapidement tournée en dérision notamment par ce militant, qui dénonce également le traitement réservé aux migrants en pleine période de froid.

Il n’est pas interdit de photographier des policiers

En France, il est légal de photographier les interventions d’agents de police” rappelle Amnesty International dans un communiqué. “L’engagement de poursuites en diffamation pour la simple publication d’un tweet peut avoir un effet glaçant et dissuader les bénévoles de faire état sur le terrain de potentiels comportements abusifs.

L’histoire de Loan Torondel est emblématique des pressions auxquelles font face les défenseurs des droits humains en France

L’ONG était présente au procès, ce mardi matin, par le biais du responsable du programme Libertés d’Amnesty International France, Nicolas Krameyer. Celui-ci, écrit notamment sur Twitter que “l’histoire de Loan Torondel est emblématique des pressions auxquelles font face les défenseurs des droits humains en France, notamment lorsqu’il s’agit de solidarité avec les réfugiés et migrants.

Loan Torondel envisage de faire appel.

Suicide de Karim au Centre de Rétention

COMMUNIQUÉ de PRESSE du CERCLE des VOISINS

du CENTRE de RÉTENTION de CORNEBARRIEU

Ce 21 septembre, Karim, âgé de 31 ans s’est pendu au Centre de Rétention. C’est avec une grande tristesse que nous avons appris cette nouvelle dont les causes nous apparaissent clairement :

  • D’une part la sévérité des juges des libertés du TGI qui assument un maintien en rétention dans plus de 97 % des cas en excluant toute mesure de mise en liberté ou d’assignation à résidence ; cela se traduit par un nombre toujours plus grand de personnes retenues et par la durée moyenne de privation de liberté à Cornebarrieu, la plus longue en France.

  • D’autre part le manque de soins pour des personnes relevant bien souvent de la psychiatrie ou souffrant de troubles sévères du comportement bien souvent hérité de leur situation et de leur vécu.

Karim était connu pour être gravement malade entraînant un comportement parfois difficile. Son transfert du CRA de Perpignan vers Toulouse, il l’avait mal vécu. Après un mois de rétention, il venait d’être prolongé de 15 jours d’enfermement. Lors de ce passage devant la Juge de la Liberté et de la Détention, dimanche dernier, son avocate avait plaidé en interrogeant la juge sur la nécessité de maintenir Karim dans une rétention incompatible avec cet état de santé. La préfecture, quant à elle, avait salué les compétences de l’équipe médicale du CRA. La juge a écarté le bénéfice de cette attention médicale et de soins adaptés pour lui éviter le pire. Ces derniers jours, la détresse de Karim  n’a pas été entendue .Le CRA n’est pas un hôpital psychiatrique, son personnel , pas des infirmiers mais des policiers  et cela vient de se vérifier dramatiquement.

Maintenant qu’il est mort, il faut faire toute la lumière sur cette affaire. On a le droit de savoir. Il y a des caméras partout dans ce centre, alors qu’elles parlent. 

Nous devons être conscients que les mesures de privation de liberté dont la durée maximale va être portée de 45 à 90 jours sont génératrices de désespoir et de haine chez les personnes qui en sont l’objet. Elles peuvent conduire à des gestes désespérés comme celui de Karim.

Nous dénonçons une fois de plus cette politique d’enfermement systématique mais aussi le manque d’attention médicale et de soins adaptés pour les personnes retenues.

A Nantes, des exilé.e.s assignent les autorités

https://france3-regions.francetvinfo.fr/pays-de-la-loire/loire-atlantique/nantes/migrants-nantes-associations-assignent-autorites-1542138.htmlMigrants à Nantes : des associations assignent les autorités

Le campement de migrants square Daviais à Nantes, le 3 août 2018 / © Fabienne Béranger, France 3 Pays de la Loire
Le campement de migrants square Daviais à Nantes, le 3 août 2018 / © Fabienne Béranger, France 3 Pays de la Loire

L’audience aura lieu mercredi 19 septembre, au tribunal administratif de Nantes. 4 associations assignent les autorités pour demander l’hébergement et l’amélioration des conditions sanitaires pour près de 600 migrants installés dans le campement du square Daviais.

Par Eleonore Duplay

Au dernier recensement, on dénombrait près de 450 tentes installées autour du square Daviais, en centre-ville de Nantes. À raison de 2 à 3 migrants par tente, pas loin de 600 personnes vivent donc dans des conditions plus que précaires, avec un seul point d’eau, sans ramassage d’ordures, des bottes de paille pour uriner, les premières toilettes publiques se trouvant à plusieurs centaines de mètres, du côté de la gare routière.

C’est pour protester contre ces conditions indignes que 4 associations nantaises et une dizaine de migrants ont déposé un référé liberté devant le tribunal administratif. Objectif : obtenir de l’Etat et de l’Office Français de l’Immigration et de l’Intégration, l’hébergement des demandeurs d’asile, conformément au droit français, ainsi qu’une amélioration des conditions sanitaires.

Des sanitaires et des repas

“Nous demandons l’installation de points d’eau, de toilettes, de douche, ainsi que l’accès sans restrictions aux laveries du CCAS et aux bains douches. Nous demandons également que 2 repas par jours puissent être distribués, et la mise en place sans délais d’une collecte d’ordures sur le square Daviais”, explique Stéphanie Rodriguez-Devesas, l’une des avocates en charge du dossier. Par ailleurs, les requérants demandent à la préfecture et  à l’Agence Régionale de Santé d’allouer des moyens suffisants pour que la permanence d’accès aux soins soit assurée pour l’ensemble des migrants. Enfin, il est demandé que l’OFII, la préfecture, la ville de Nantes et la métropole transmettent la liste des ressources foncières permettant d’héberger des migrants, dans un délai d’une semaine, avec une nouvelle audience.

Des précédents à Calais

“Il y a eu des précédents à Calais, et c’est sur ce modèle que nous avons formulé notre requête”, précise Stéphanie Rodriguez-Devesas. En 2015, les associations n’avaient pas obtenu l’hébergement des demandeurs d’asile, mais avaient eu gain de cause sur les améliorations sanitaires, obtenant l’installation de toilettes et de points d’eau, ainsi qu’une meilleure prise en charge des mineurs isolés. La préfecture avait fait appel, mais le Conseil d’Etat avait ensuite validé l’installation de points d’eau.

Une audience mercredi

L’audience aura lieu mercredi à 9h. Sont convoquées la préfecture, la ville de Nantes et la métropole nantaise, la direction de l’Office Français de l’Immigration et de l’Intégration, la direction de l’Agence Régionale de Santé des Pays de la Loire et le CCAS de Nantes.

Les associations requérantes sont la Cimade, la Ligue des Droits de l’Homme, le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples, et l’association de soutien au collectif des enfants étrangers.

https://www.20minutes.fr/nantes/2339331-20180919-nantes-square-daviais-evacue-migrants-heberges-lieu-tenu-secret

 

Nantes: Le square Daviais sera évacué, les migrants seront hébergés dans un lieu tenu secret

IMMIGRATION Le tribunal administratif a ordonné l’expulsion des migrants. Mais la ville s’est engagé à les mettre à l’abri dans un délai très bref…

Frédéric Brenon

Le bidonville du square Daviais, en centre-ville de Nantes.
Le bidonville du square Daviais, en centre-ville de Nantes. — S.Salom-Gomis/Sipa
  • Plus de 500 migrants, originaires pour la plupart d’Erythrée et du Soudan, vivent dans des tentes installées au square Daviais, en centre-ville de Nantes.
  • Le tribunal administratif a autorisé ce mercredi l’expulsion du square dans les 48h.
  • La ville a fait savoir qu’elle avait trouvé une solution pour les migrants.

Le square Daviais et les quelque 500 migrants qui y vivent sous des tentes depuis plusieurs semaines devront être évacués dans les 48 heures. C’est ce qu’a ordonné ce mercredi midi le tribunal administratif de Nantes, en réponse à une demande d’expulsion formulée par la ville de Nantes.

Si le recours aux forces de l’ordre est sollicité, l’expulsion ne devrait toutefois pas ressembler aux précédentes. Pendant l’audience, les avocats de la mairie de Nantes ont en effet fait savoir qu’une « solution » avait été trouvée pour l’hébergement des occupants de Daviais. Ceux-ci devraient être transférés dans les plus brefs délais dans un lieu provisoire couvert, équipé de douches et sanitaires. Des bus pourraient être affrétés pour le déplacement.

« La ville n’a pas souhaité communiquer ni le lieu, ni les modalités, afin d’assurer la réussite de l’opération. Elle craint un appel d’air », explique Stéphanie Rodrigues-Demesas, avocate de plusieurs associations ayant assigné les autorités en justice.

« On espérait cette issue sans trop y croire »

Le tribunal administratif ordonne aussi à la préfecture, à l’Office français de l’immigration et de l’intégration d’accompagner cette mise à l’abri. Les services de l’Etat, ainsi que la ville de Nantes, devront prendre à leur charge des équipements d’hygiène et la délivrance de deux repas quotidiens. Les ordonnances seront officiellement notifiées en fin d’après-midi.

« C’est une excellente nouvelle, se réjouit Stéphanie Rodrigues-Devesas. La mise à l’abri était notre objectif principal. On espérait cette issue sans trop y croire. Si tout se passe bien, ce serait une sortie de crise par le haut pour la ville. On regrette tout de même l’absence de concertation avec les associations présentes sur le terrain. On n’oublie pas non plus qu’il a fallu déposer une requête pour en arriver là. »

[Vidéo] Square Daviais : les migrants mis à l’abri

Les 698 personnes migrantes présentes sur le square Daviais ont quitté le site ce jeudi 20 septembre. 668 d’entre elles ont été prises en charge et mises à l’abri par la Ville de Nantes au sein de 5 gymnases municipaux. Une solution qui reste transitoire : la Ville de Nantes appelle toujours l’État à prendre ses responsabilités.

Évacuer pour mieux mettre à l’abri. C’est l’enjeu de la fermeture du campement du Square Daviais qui a eu lieu ce jeudi à Nantes, à l’issue de l’autorisation donnée mercredi par le Tribunal administratif à la Ville de Nantes.

« Ce jeudi matin, 698 personnes, femmes et hommes, ont été évacuées du square Daviais, indique Johanna Rolland, maire de Nantes. 668 ont été prises en charge par nos services, 2 mineurs isolés par le Département de Loire-Atlantique et 28 personnes vulnérables par l’État, via le Service intégré de l’accueil et de l’orientation (SIAO) ».

Une évacuation dans le calme

Le transfert des personnes migrantes présentes sur le square Daviais a débuté ce jeudi à 8h et s’est achevé en fin de matinée. Sur place, des représentants de l’Office Français de l’Immigration et de l’Intégration (OFFI) étaient là pour bien expliquer la situation. « Les choses se sont déroulées dans le calme et je crois pouvoir le dire, avec une certaine forme d’apaisement », précise Johanna Rolland. Le maire avait réuni la veille l’ensemble des associations et collectifs de soutien aux personnes migrantes pour leur expliquer le dispositif retenu. « Je veux saluer leur implication, je leur ai aussi proposé de les revoir dès la semaine prochaine et de mettre en place un comité de suivi ».

5 gymnases municipaux mobilisés

Pour pouvoir accueillir les 668 personnes qu’elle prend en charge, la Ville de Nantes met à disposition 5 gymnases municipaux répartis dans plusieurs quartiers : Léo Lagrange en centre-ville, Joël Paon sur Hauts-Pavés, Raphaël Le Bel sur Doulon, Émile Morice sur l’Île de Nantes et Géraudière à Nantes Nord. Dans chacun de ces gymnases, personnels municipaux volontaires et associations missionnées sont mobilisés. « Pour faire face à cette situation d’urgence, nous avons actionné le plan communal de sauvegarde qui nous permet de mobiliser des moyens exceptionnels afin d’héberger et de fournir des repas pour ces personnes » ajoute Johanna Rolland.

Une solution transitoire en attendant la réponse de l’État

L’hébergement dans ces gymnases n’est que transitoire. Début octobre, les hommes et femmes concernés seront relogés sur d’autres sites, d’ores et déjà repérés à Nantes mais aussi dans le département. En attendant que l’État ne propose des solutions, dès lors de 80 % des personnes évacuées relèvent de la demande d’asile. « Je le redis solennellement, cette solution n’est que temporaire, l’État doit prendre le relais et créer des places en centre d’accueil pour les demandeurs d’asile (CADA). Aujourd’hui, la Ville de Nantes fait plus que prendre sa part de responsabilité par fidélité aux valeurs humanistes qui nous caractérisent. », souligne le maire.

Plus d’occupation de l’espace public

A l’issue de l’évacuation, le square Daviais a été sécurisé et sera prochainement remis en état. « Désormais, nous ne tolérerons plus aucune occupation illégale de l’espace public », précise Johanna Rolland.

[Vidéo] Square Daviais : les migrants mis à l’abri

Les 698 personnes migrantes présentes sur le square Daviais ont quitté le site ce jeudi 20 septembre. 668 d’entre elles ont été prises en charge et mises à l’abri par la Ville de Nantes au sein de 5 gymnases municipaux. Une solution qui reste transitoire : la Ville de Nantes appelle toujours l’État à prendre ses responsabilités.

Évacuer pour mieux mettre à l’abri. C’est l’enjeu de la fermeture du campement du Square Daviais qui a eu lieu ce jeudi à Nantes, à l’issue de l’autorisation donnée mercredi par le Tribunal administratif à la Ville de Nantes.

« Ce jeudi matin, 698 personnes, femmes et hommes, ont été évacuées du square Daviais, indique Johanna Rolland, maire de Nantes. 668 ont été prises en charge par nos services, 2 mineurs isolés par le Département de Loire-Atlantique et 28 personnes vulnérables par l’État, via le Service intégré de l’accueil et de l’orientation (SIAO) ».

Une évacuation dans le calme

Le transfert des personnes migrantes présentes sur le square Daviais a débuté ce jeudi à 8h et s’est achevé en fin de matinée. Sur place, des représentants de l’Office Français de l’Immigration et de l’Intégration (OFFI) étaient là pour bien expliquer la situation. « Les choses se sont déroulées dans le calme et je crois pouvoir le dire, avec une certaine forme d’apaisement », précise Johanna Rolland. Le maire avait réuni la veille l’ensemble des associations et collectifs de soutien aux personnes migrantes pour leur expliquer le dispositif retenu. « Je veux saluer leur implication, je leur ai aussi proposé de les revoir dès la semaine prochaine et de mettre en place un comité de suivi ».

5 gymnases municipaux mobilisés

Pour pouvoir accueillir les 668 personnes qu’elle prend en charge, la Ville de Nantes met à disposition 5 gymnases municipaux répartis dans plusieurs quartiers : Léo Lagrange en centre-ville, Joël Paon sur Hauts-Pavés, Raphaël Le Bel sur Doulon, Émile Morice sur l’Île de Nantes et Géraudière à Nantes Nord. Dans chacun de ces gymnases, personnels municipaux volontaires et associations missionnées sont mobilisés. « Pour faire face à cette situation d’urgence, nous avons actionné le plan communal de sauvegarde qui nous permet de mobiliser des moyens exceptionnels afin d’héberger et de fournir des repas pour ces personnes » ajoute Johanna Rolland.

Une solution transitoire en attendant la réponse de l’État

L’hébergement dans ces gymnases n’est que transitoire. Début octobre, les hommes et femmes concernés seront relogés sur d’autres sites, d’ores et déjà repérés à Nantes mais aussi dans le département. En attendant que l’État ne propose des solutions, dès lors de 80 % des personnes évacuées relèvent de la demande d’asile. « Je le redis solennellement, cette solution n’est que temporaire, l’État doit prendre le relais et créer des places en centre d’accueil pour les demandeurs d’asile (CADA). Aujourd’hui, la Ville de Nantes fait plus que prendre sa part de responsabilité par fidélité aux valeurs humanistes qui nous caractérisent. », souligne le maire.

Plus d’occupation de l’espace public

A l’issue de l’évacuation, le square Daviais a été sécurisé et sera prochainement remis en état. « Désormais, nous ne tolérerons plus aucune occupation illégale de l’espace public », précise Johanna Rolland.

 

Nantes : oui, l’accueil inconditionnel est encore possible en France !
21 septembre 2018

Jeudi 20 septembre 2018, suite à la décision du tribunal administratif de Nantes, 698 personnes étrangères qui vivaient square Daviais depuis plusieurs mois ont été mises à l’abri par la ville dans cinq gymnases. Elles seront par la suite orientées vers des lieux plus confortables. La justice a par ailleurs rappelé à l’État ses responsabilités.

Mercredi, le tribunal administratif de Nantes a examiné en même temps une requête en référé-liberté de quatre associations, dont La Cimade, et de dix requérants individuels ainsi qu’une requête de la ville de Nantes qui demandait l’expulsion du square Daviais. La décision du tribunal est une victoire, il enjoint notamment la préfecture de Loire-Atlantique et l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii) de prendre en charge l’ensemble des personnes migrantes du square Daviais sous 48 heures. La mise à l’abri assumée par la ville, inédite, est un soulagement pour toutes et tous.

Depuis le mois de juin, la solidarité des voisin·e·s et des associations est très importante vis-à-vis des personnes étrangères qui campent square Daviais (repas chaud, cours de français, informations juridiques, etc.).

Une table ronde sur la situation des personnes migrantes à Nantes est demandée à la préfète depuis des mois, sans succès. Et face à ce refus du dialogue, courant août, avocat·e·s et associations ont commencé à réfléchir à déposer un référé.

Après une « enquête flash » réalisée sur les profils des personnes (nationalités, démarches administratives) et sur les conditions d’accès à l’eau, à la nourriture ou aux sanitaires par une équipe de bénévoles, un rapport d’observation est finalisé par La Cimade. Ce rapport a servi de base de la requête en référé-liberté déposée le 14 septembre par La Cimade, la LDH, le MRAP et l’association de soutien au collectif enfants étrangers et dix personnes étrangères qui vivent sur le square Daviais, avec le soutien précieux de deux avocates.

La requête ne demande pas seulement une viabilisation du square, elle assigne l’Ofii et la préfecture à produire des éléments sur leur parc d’hébergement pour les demandeurs d’asile, mais aussi en matière d’hébergement d’urgence.

L’audience est fixée le mercredi 19 à 9h ; le mardi, à la surprise générale, la ville de Nantes saisit elle aussi le tribunal administratif pour pouvoir évacuer le square. En fait, la ville entend proposer des solutions de mise à l’abri.

Le magistrat décide de faire une unique audience pour les deux référés avec l’objectif de rechercher et de mettre en place une solution concrète pour les personnes à la rue.

Il est manifeste pendant l’audience que seules les associations connaissent la réalité de la situation square Daviais ; l’État n’a jamais fait de diagnostic, mais ne dément pas que plus de 80 % des personnes sont en demande d’asile.

Le juge des référés, pressé par la ville qui souhaitait évacuer dès le lendemain, prend sa décision « sur le siège » ; il n’oublie pas de rappeler l’État à ses obligations (voir le dispositif).

Il enjoint l’État à prendre en charge « l’ensemble des personnes migrantes présentes actuellement sur le square Daviais, quelle que soit leur situation administrative au regard du droit d’asile » et à les « orienter, dès que possible, vers des dispositifs d’accueil correspondant à leur situation administrative, ouverts sur le territoire français ».

Depuis hier, toutes les personnes sont à l’abri. C’est inédit.

La solidarité des Nantais·es, la décision de l’équipe municipale et le rappel de la responsabilité de l’État par la justice démontrent qu’un accueil digne des personnes étrangères est possible.

AFP // A Grande Synthe, colère et impuissance

A Grande-Synthe, colère et impuissance une semaine après le démantèlement de la «Jungle»

Par AFP — 15 septembre 2018 à 09:01 (mis à jour à 18:37)

«Nous n’avons rien, nous ne savons rien», lâche Hasso, Kurde irakien de 20 ans. Une semaine après l’évacuation de la «Jungle» de Grande-Synthe (Nord), des centaines de personnes errent, à nouveau, sans accès aux services de base.

Ce jour-là, sous une pluie fine, environ 200 jeunes hommes, capuche sur la tête et vêtements humides, attendent un repas près d’une zone commerciale en périphérie de la ville.

La semaine dernière, les autorités ont évacué le campement de la gare de triage, un terrain au milieu d’un bois coincé entre autoroute, chemin de fer et locaux de la SNCF, où quelque 500 personnes s’étaient installées. Pour un total d’environ 650 à 700 sur la commune, selon les associations et la mairie.

L’accès au site est désormais fermé. Seuls des emballages en plastique jonchent le sol boueux, au côté de peluches et de ballons dégonflés.

«Malheureusement, il n’y avait que 500 places en centre d’hébergement; 200 personnes sont restées ici», à quelques centaines de mètres de l’ancien camp, explique à l’AFP le maire écologiste de Grande-Synthe, Damien Carême.

Résultat, «ils n’ont pas accès à l’eau, ils dorment dehors et ne peuvent pas prendre de douche», s’alarme Akim Toualbia, vice-président de l’association Drop Solidarité, qui s’occupe notamment du suivi des mineurs isolés et des hommes. «On a atteint un niveau grave car on ne leur propose absolument rien.»

– «Arrivées constantes» –

«Le camp de la gare devait s’arrêter, c’était inhumain et indigne», reconnaît Brice Benazzouz, coordinateur de Médecins du Monde. «Mais aujourd’hui, la situation est bien pire.» Et avec l’arrivée de l’automne, «on se dirige vers une catastrophe».

La problématique n’est pas nouvelle: l’évacuation du 6 septembre était la quatrième en quatre mois. Devant cette gestion de l’afflux migratoire, autorités locales et associations se disent excédées.

En août, Damien Carême a écrit une lettre au Premier ministre Edouard Philippe pour appeler l’Etat à agir, courrier resté sans réponse selon lui.

«Il faut créer des lieux de répit sur tout le littoral de la Manche et de la mer du Nord», répète M. Carême. «On me dit que cela risque de faire un appel d’air. Mais ils sont des centaines déjà là…», poursuit-il, soulignant qu’«une gêne commence à s’instaurer» auprès des 22.000 habitants de cette ville jouxtant Dunkerque.

L’urgence est telle que le maire se dit prêt à rouvrir le camp de la Linière, détruit par un incendie en 2017.

De son côté, la préfecture du Nord assure avoir procédé à une centaine de «mises à l’abri» cette semaine et souligne que «la pression migratoire a été divisée par deux depuis fin août».

«Les arrivées sont constantes», réplique M. Benazzouz. «Le sous-préfet se met le doigt dans l’oeil en pensant résoudre un problème à un instant T, mais il faut trouver une solution sur le long-terme.»

– Vêtements et couvertures –

Devant l’urgence, la mairie a fait installer un point d’eau en fin de semaine. Mais «la situation empire car de nouvelles familles continuent d’arriver chaque jour», en plus des retours de ceux évacués le 6 septembre, constate Akim Toualbia, dénombrant désormais 500 exilés.

Faute de solution pérenne, une quinzaine d’associations – françaises et étrangères – se relaient pour distribuer nourriture, vêtements et couvertures. Des cliniques mobiles tentent de traiter les problèmes de santé.

Loukman, commerçant kurde irakien de 38 ans, dit avoir quitté sa ville natale de Souleimaniyeh avec son fils de neuf ans pour soigner un cancer du colon en Angleterre.

«L’hôpital de ma ville ne reçoit pas de fonds de l’Etat», explique cet homme à la barbe grisonnante, en soulevant sa chemise pour dévoiler une poche de stomie fixée sur son estomac. «Je n’avais pas les moyens de payer une clinique privée et le temps m’est compté, alors je suis parti.»

Loukman dit avoir bénéficié d’un hébergement médical pendant deux nuits. «Maintenant, je suis de retour dehors et je ne sais pas quoi faire.»

Bastamag // Je ne suis pas trop habituée à dire à un gamin de 15 ans qu’il va dormir dehors

https://www.bastamag.net/Je-ne-suis-pas-trop-habituee-a-dire-a-un-gamin-de-15-ans-qu-il-va-dormir-dehors

« Je ne suis pas trop habituée à dire à un gamin de 15 ans qu’il va dormir dehors »

par Marcia Burnier 12 septembre 2018

Marcia Burnier est assistante sociale dans le droit des étrangers, au sein d’un centre de santé associatif pour exilés. Les enfants et adolescents étrangers isolés qui arrivent en France doivent obligatoirement passer par un dispositif saturé qui évalue leur minorité, avant de pouvoir être hébergés et pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance. Souvent refusés, ces adolescents font ensuite appel au juge pour enfants qui décide soit de les protéger, soit de les déclarer majeurs, soit d’ordonner des expertises osseuses et des vérifications de leurs documents d’État civil. C’est le cas d’Aliou, 15 ans. Voici son histoire, racontée par Marcia.

« Marcia je veux faire du roller. »

Aliou vient d’avoir 15 ans, une tête d’enfant et un sourire collé sur la face. Sa maman est morte au Mali. Avec son père ça ne se passait « pas très facile », il est donc venu tout seul en France. Il a traversé le Sahara et la Méditerranée à 14 ans, et quand on lui demande, il dit que « c’était dur », « un peu ». La première fois que je l’ai vu, il dormait à la gare du Nord, dehors, et il crevait de froid. Il attendait son rendez-vous à la Croix-Rouge pour être évalué, pour qu’un travailleur social fasse un rapport concernant sa « minorité », pour vérifier son âge, son isolement, pour décider s’il relevait de l’Aide sociale à l’enfance (ASE) ou des rues parisiennes.

J’en vois passer peu des mineurs isolés. Cela devait être le premier au boulot, quelqu’un était venu passer sa tête dans mon bureau pour me dire « il y a un mineur isolé, faut que tu le voies, c’est la procédure » et j’avais un peu paniqué. Je ne suis pas trop habituée à dire à un gamin de 15 ans qu’il va dormir dehors, alors on a pris le temps de voir ce qu’on pouvait faire, à grand renfort de sourires qui se voulaient très rassurants mais qui devaient sans doute être un peu gênants. Au bout de quelques minutes, persuadée d’avoir eu un coup de génie, j’ai téléphoné à la CRIP, la cellule du département qui recueille les informations préoccupantes sur les enfants en danger. Notre conversation s’est à peu près déroulée comme ceci :

« – Il dort à la rue ? Oulala bien sûr, on va signaler ça au procureur, qu’est ce qui lui est arrivé ?
– Il vient du Mali, il est arrivé il y a trois jours.
– ….
– ….
– Ah mais madame, s’il est étranger, nous on s’en occupe pas, il faut qu’il aille se faire évaluer, et en attendant on ne peut rien faire. S’il est venu jusqu’ici, c’est qu’il est solide. »

Je lui ai raccroché au nez et j’ai fait un grand sourire pas rassurant du tout à Aliou. On a regardé les vêtements qu’on gardait en cas d’urgence dans les grosses boites sous la table pour voir si je pouvais lui trouver une veste et un bonnet. Je lui ai donné plein d’adresses pour aller manger et un rendez-vous pour la semaine d’après. En attendant, il allait dormir dans la gare, emmitouflé dans les trois pulls que je lui avais donnés.

J’ai fini par comprendre qu’on pouvait l’envoyer chez le juge pour enfants avant ce fameux rendez-vous d’évaluation. Le juge lui a donné six mois d’hébergement le temps de vérifier ses dires et ses documents. Le pire, c’est que j’ai compris plus tard qu’il avait été chanceux, que des gamins comme lui qui restaient des mois à la rue, il y en avait plein, ceux qui trainaient au centre Médecins sans frontières de Pantin, d’autres qui partaient dans d’autres départements, d’autres qui finissaient par mentir et se déclarer majeur pour tenter d’être hébergés en faisant une croix sur l’école. Et, surtout, d’autres qui disparaissaient du jour au lendemain, sans donner de nouvelles.

Une fois hébergé, j’ai cru que tout allait s’arranger. On était en février, il avait 15 ans, il était tout seul dans cet hôtel social de Drancy sans rien faire de la journée. J’ai pensé naïvement qu’il serait scolarisé facilement. Il aura fallu l’intervention de plusieurs bénévoles tenaces pour qu’en avril suivant, Aliou fasse sa rentrée au collège, comme un fou, avec les trois stylos et quatre cahiers que j’avais piqués au boulot pour ses fournitures scolaires.

Depuis, il passe régulièrement, il se plaint des spaghettis bolognaises servis quatre fois par semaine à l’hôtel et de son éducatrice de l’ASE qui ne fait rien. Il vient répéter ses exposés et me montrer ses devoirs. On discute de tout et de rien, du collège, de ses copains. Moi j’ai la boule au ventre parce que c’est bientôt les vacances d’été, et que je ne sais pas ce qu’il va foutre pendant ses journées d’été sans un centime dans la poche.

Aujourd’hui, il a une nouvelle obsession : Aliou veut faire du roller, et accessoirement de l’athlétisme. Il me répète qu’il veut courir, le 400m, alors on s’y met à deux, on cherche un club, on passe des dizaines de coups de fil à des personnes très gentilles qui me disent que le prix à l’année est de 400 euros pour l’adhésion et la licence, on raccroche des dizaines de fois en souriant un peu forcé, « si si on va trouver t’inquiète pas ». On n’a toujours pas trouvé, mais ce matin, Aliou m’annonce que le juge a demandé des tests osseux pour vérifier son âge, des tests dont la référence est une étude de 1930 avec comme population, des enfants blancs et bien nourris et il a l’air soucieux. Aujourd’hui, aucun de nous deux ne sourit.

Marcia Burnier

Photo de couverture : Carole Grand, photogramme tiré du documentaire Les Portes d’Arcadie (2015).

Lire aussi :

- Ces simples citoyens qui sauvent l’honneur d’une République en faillite morale en ouvrant leurs portes aux exilés

- Rozenn Le Berre : « Combien de temps les jeunes migrants vont-ils supporter les injustices et l’arbitraire ? »

Tribune MSF dans le Monde // de l’Etat passoire à l’ Etat passeur?

https://www.msf-crash.org/fr/publications/de-letat-passoire-letat-passeur

Tribune publiée sur Le Monde

De Daniel Cohn-Bendit à Marine Le Pen, en passant par Emmanuel Macron, nombreux sont les responsables politiques qui dénoncent une prétendue collusion entre les organismes d’aide aux migrants (des humanitaires) et les passeurs (des criminels). Les uns exercent leurs activités en pleine lumière, les autres agiraient dans l’ombre mais tous s’associeraient pour faire franchir en toute illégalité les frontières.

Passeur est donc un terme qui mérite clarification afin de dégager la réalité de l’aura mystérieuse qui l’enveloppe. Pour ouvrir une frontière à un candidat à l’exil, encore faut-il en avoir le contrôle. Dans ces zones frontalières, disputées et parfois dangereuses, les no man’s land n’existent pas et ceux qui y exercent le pouvoir le font les armes à la main. Qui détient les armes ? Les membres des forces de l’ordre, régulières (douane, gendarmerie, police, armée…) ou irrégulières (milices ou bandes armées pour les pays, comme la Libye, où l’Etat est faible).

Nous ne nions pas ici qu’il existe bien des artisans du contournement des postes frontières qui échappent au contrôle des fonctionnaires ou des miliciens. Mais comparée aux centaines de milliers de personnes qui empruntent les « autoroutes migratoires » contrôlées par les autorités, cette pratique artisanale reste marginale.

Comment savons-nous que les passeurs sont le plus souvent des fonctionnaires et non de mystérieux criminels ? Parce que les Médecins sans frontières (MSF) parcourent ces routes de l’exil depuis plus de quarante ans. Dans les quelques situations où il ne nous a pas été possible d’obtenir les autorisations préalables, ces frontières, nous ne les avons jamais franchies seuls. A chaque fois, nous avons formulé notre demande aux représentants locaux des forces de l’ordre. Dans certains cas, nous les avons soudoyés. En effet, le passage de frontières est une activité pour laquelle il existe un marché.

Des courtiers et des passeurs

Le plus souvent, des intermédiaires qualifiés à tort de passeurs proposent leurs services d’entremetteurs entre les voyageurs et ceux, les véritables passeurs – en grande majorité des fonctionnaires –, qui ont le pouvoir de les laisser poursuivre leur périple. Les services de ces intermédiaires ne sont pas ceux d’un passeur. Ils sont ceux d’un courtier. Pour saisir la nuance et en comprendre l’intérêt, il suffit de se souvenir de la différence entre le courtier en assurances et l’assureur. Seul ce dernier possède le pouvoir de verser une indemnité à l’assuré.

Dans notre expérience, le plus souvent, c’est le représentant des autorités qui dispose du pouvoir de faire passer la frontière. N’en déplaise à Matteo Salvini, le ministre italien de l’intérieur, c’est bien la marine italienne qui amène en Italie la majorité des personnes qui traversent la Méditerranée. L’entrée des navires affrétés par les organisations non gouvernementales dans les ports des pays riverains de la mer Méditerranée est quant à elle soumise à l’accord des autorités. Et ce sont bien des fonctionnaires italiens qui, à Vintimille et dans les Alpes du Sud, facilitent les départs pour la France.

Mais dans ce domaine, l’exemple le plus frappant est sans conteste celui de l’année 2015, qui a vu la Turquie ouvrir le passage vers l’Europe à près d’un million de personnes. Nous avons assisté ensuite à la création de voies de migration de masse pour que ces populations en mouvement puissent arriver dans les Etats disposés à les accueillir, notamment l’Allemagne et la Suède. Puis les portes se sont refermées à la suite de décisions prises par les Etats concernés, en commençant par la Turquie, puis les pays de transit des Balkans et, enfin, les Etats constituant les destinations finales.

Tout cela n’est pas le fait de mystérieux passeurs et encore moins celui d’une connivence entretenue avec les humanitaires. Cette implication massive des fonctionnaires des Etats dans la gestion des vagues de migrations explique que les passeurs, unanimement dénoncés, ne soient presque jamais arrêtés. Quand un réseau est démantelé, les affaires continuent ou reprennent vite. Les passeurs réels que sont les forces de l’ordre remplacent vite un intermédiaire, un courtier, par un autre.

Double commerce

En réalité, les passages clandestins contournant les postes de douane sont rares parce que les Etats qui contrôlent leurs frontières en font un double commerce, économique et politique. Comment pourraient-ils dédaigner les retombées financières qu’une telle activité génère ? Si les soi-disant passeurs touchent des centaines de milliers d’euros, les Etats, eux, brassent des milliards de subventions pour réguler les passages. Ces sommes importantes, rendues disponibles pour gérer les migrations, alimentent ainsi tout un secteur économique.

Ce n’est pas nouveau, ce marché porte un nom : le trafic d’êtres humains. Les bénéfices n’en sont pas uniquement financiers. Et les résultats des élections en Europe montrent que la manipulation démagogique des migrations est devenue un bon moyen d’accéder à la tête de l’Etat.

Les perdants de ces petits jeux de pouvoir et d’intérêts sont ceux qui meurent en chemin, subissent les violences et survivent dans la misère. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), entre le 1er janvier 2014 et le 30 juillet 2018, 5 773 corps ont été retrouvés et on a comptabilisé 11 089 personnes disparues en mer Méditerranée.

Ces migrants souffrent et disparaissent pour que les pays de départ, de transit et d’installation puissent optimiser ce qu’ils perçoivent comme les gains que leur participation à l’économie politique de ce trafic d’êtres humains leur octroie. En Méditerranée, cette pratique se renouvelle en se perpétuant depuis des siècles.

Que penser des dirigeants politiques à la tête des Etats qui aujourd’hui prétendent y mettre un terme dans les plus brefs délais et dénoncent les ONG comme complices d’une activité dont ils sont pourtant les principaux exploitants ?